Les archives des Bulles

Francorchamps

mercredi 11 juin 2003, par François Schreuer

Ils n’ont rien d’autre à faire. Messieurs Kubla et consort n’ont rien d’autre à faire de leur temps. Voilà la seule conclusion à laquelle peut parvenir une personne sensée devant la monomaniaque passion dont ces gens se sont pris. Pour la énième fois donc, « l’épineux dossier » de l’organisation en Belgique d’un grand prix de Formule 1 revient coloniser les gros titres des journaux (« La Dernière Heure » ayant une délectation toute particulière pour le sujet).

Ce n’est pas comme si c’était très important. Non ! Ce « dossier » est à peu près insignifiant au regard des autres enjeux économiques qui participent du « redressement économique », tant exalté, de la Wallonie mais qui ne semblent pourtant pas intéresser outre mesure notre ministre... wallon... de l’économie. Un simple exemple : la fermeture annoncée de la ligne à chaud de la sidérurgie liégeoise, avec la suppression annoncée d’une dizaine de milliers d’emplois, malgré la mobilisation massive des ouvriers et de la population, a jusqu’ici très probablement fait couler moins d’encre que ce foutu grand prix de Francorchamps.

Car s’il est insignifiant, ce dossier est surtout pathétiquement, et semble-t-il durablement, englué dans les méandres de notre petit monde politique. La faute à une splendide, à une magnifique, à une historique supercherie, habilement montée par le parti libéral et quelques hauts « responsables » (?) sportifs, dont le paraît-il très regretté feu John Goossens. Les « retombées économiques » du grand prix, nous dit-on, conditionneraient l’avenir économique de toute une région. Un seul week-end d’activité sur le circuit de Francorchamps — la durée du « grand prix » (désolé pour tous ces guillemets mais il y a des mots qu’on parvient difficilement à écrire sans sourire) — ferait donc vivre toute la région de Spa, Stavelot, Malmédy,…

Même relayée servilement par des médias inconsistants, cette hypothèse ne pouvait résister à une analyse un peu sérieuse. Analyse qui fut réalisée par un professeur d’économie de l’université libre de Bruxelles qui conclut fort logiquement que l’impact économique était marginal. L’étude en question fut, pour toute réponse, déchirée sur un plateau de télévision (oui !) par le sénateur Monfils qui se dispensa par la même occasion de répondre aux arguments avancés. Sans doute crût-il, de cette mâle manière d’exprimer sa détermination, se rendre plus crédible auprès des électeurs. Espérons (sans trop y croire) que ce ne fût pas trop le cas.

À ce stade du récit et devant le tour un peu rocambolesque qu’il prend, si quelque lecteur non familiarisé avec la politique belge devait s’imaginer que je divague, qu’il se rassure (ou pas), ce n’est nullement le cas.

Avant d’écarter définitivement la question de la « survie » économique du sud-est de la province de Liège, ajoutons qu’il paraît évident que le calcul de l’impact doit être fait au regard de l’investissement consenti (directement ou non), notamment par les pouvoirs publics, pour cette organisation. Je ne dispose pas d’informations précises sur la question, mais tout le monde a pu constater que cet aspect de la question était la plupart du temps évité. Mais l’histoire vient aujourd’hui de prendre une dimension supplémentaire, qui consacre le burlesque fini du bazar. Revenant de Londres en effet, où il était allé procéder à son hebdomadaire (ou presque) séance de léchage des pieds du grand manitou de la formule 1, Serge Kubla est revenu avec « une bonne est une mauvaise nouvelle ». La « bonne » : il y aura peut-être un grand prix en Belgique en 2004. La mauvaise : ça coûtera aux pouvoirs publics 15 millions d’euros de plus qu’avant. N’importe qui aurait dit poliment au revoir au monsieur et s’en serait aller (re-)travailler au « redressement économique de la Wallonie » déjà mentionné. Pas Serge Kubla : il envisage sérieusement de trouver les 15 millions d’euros (soit quelque chose comme 5 euros par tête de pipe en Wallonie,… en plus de tout ce qui était déjà investi).

Rien qu’une bête et moderne application des panem et circenses romains. Esbaudissez le peuple, il en restera bien quelque chose au fond des urnes. Et plus ça va mal, plus on sera créatif pour divertir le bon peuple. Les frontières sont menacées ? Voici Harbanipal, le gladiateur syriaque aux prises avec un lion et un ours. L’Empire s’effondre ? Voici le combat du rorqual contre la trirème. En fait, le voici peut-être bien le lien entre Cockerill et Francorchamps : la situation est grave, surenchérissons dans la divertissement ! Il faut dire que ça fait longtemps que l’euro 2000 de foute est terminé : il y avait risque qu’une certaine lassitude s’installe. Passons sur le probable vote libéral d’une série d’ouvriers précarisés marchant dans le jeu ou sur le fait que des « socialistes » soutiennent eux aussi cet abrutissement collectif, on finirait par l’avoir vraiment mauvaise.

Ce qui est peut-être le plus insupportable dans cette affaire, c’est de voir des élus, des représentants du peuple, aller jouer les carpettes devant un personnage (celui qui préside de la manière la plus plénipotentiaire qui soit aux destinées de la course automobile mondiale) dont plus ou moins tout le monde (à part Serge Kubla) s’accorde à reconnaître les pratiques quasi-mafieuses. Bref, ce type est un nuisible et les représentants d’un Etat sont en train de s’en faire les servants. Il suffit pour s’en convaincre de penser aux kilotonnes de CO2 générées à cause de lui, au nombre de mioches contaminés par la cigarette ou à l’impact de la course automobile et des valeurs qu’elle véhicule (ah, ah, véhicule) sur la bête et suicidaire habitude de toute la population occidentale à surutiliser à tout prix la bagnole. Et ça va loin : il est question de promettre au sieur Ecclestone (ledit manitou) rien de moins qu’une modification de la loi, garantie rubis sur l’ongle par les partis de gouvernement par inclusion d’une clause dans la déclaration de politique fédérale. Pour rappel, la loi, incriminée, interdisant la publicité pour la cigarette, avait été votée à l’unanimité par le Parlement belge il y a quelques années. Vous avez dit cohérence ? Ça gratte quand même pas mal aux encoignures. Et puisque, tout dans ce dossier est de l’ordre de l’émotionnel, ça donne sérieusement envie de gueuler, de dire combien ce spectacle est médiocre et vulgaire.

Mais non, mais non. Calmons-nous. La voilà la clé : c’est émotionnel, c’est passionnel. Ce n’est pas très important mais tout le monde en fait une affaire d’état. Profitons-en. C’est ce qu’Ecolo n’a pas compris, en s’arc-boutant sur ce bidule plutôt qu’en le monnayant contre espèces sonnantes et trébuchantes (soit dit en passant, Ecolo, qui, élections faisant, a maintenant décidé de soutenir le grand prix, aurait sans doute mieux fait de se taire tant ce revirement est peu crédible et mal argumenté). Sus aux broutilles périphériques donc, des sous pour la sécu, l’enseignement, et halte à la redistribution fiscale vers les riches et redéploiement des services publics et tout l’essentiel. Laissons-les se battre. Zen. Ne commettons pas l’erreur d’Ecolo, ne nous laissons pas entraîner dans cette farce. Gardons le cap sur l’essentiel. Tout ira bien.

Voilà en substance ce que le décideur wallon sensé et de gauche pourrait se dire. La conclusion serait somme toute assez simple, presque élégante. Résumons. Les médiocres veulent une médiocrité. Celle-ci est d’ordre purement symbolique et ne mérite donc pas que nous nous acharnions dessus. Faisons leur simplement payer le prix fort et on en sortira gagnant (et eux auront payé très cher leur médiocrité et ils feront joujou avec, comme ça en plus ça les occupera). Et nous, on rigolera bien. Très bien. Mais il y a un petit problème. C’est que, on l’a vu lors des derniers rebondissements de la chose, c’est le clivage communautaire qui va une fois de plus déterminer l’issue de la polémique et c’est selon lui que les acteurs politiques vont se positionner (et comme Ecolo, qui, par sa position, était seul à éviter ce raidissement a changé de bord,...). Autrement dit : ce raisonnement est parfaitement valide… du point de vue flamand. Et il explique dès à présent pourquoi les francophones vont payer deux fois cette connerie de grand prix. Une fois pour ce que ça coûte. Une autre pour arracher la décision aux Flamands. Qui a dit que nous étions une république bananière ?