Les archives des Bulles

Permis de conduire

lundi 28 juillet 2003, par François Schreuer

Je dispose depuis une dizaine de jours d’un permis de conduire. C’est un événement. Non que j’en aie une utilité particulière ou que j’y accorde une importance démesurée : je n’ai pas de voiture et ce n’est pas demain la veille que j’en achèterai une. Mais l’obtention de ce bout de papier (à la troisième tentative) représente le terme d’un parcours d’obstacle particulièrement ridicule et désagréable — marqué par le règne de l’arbitraire et du médiocre — à propos duquel je ne vais pas me priver d’écrire quelques mots.

Tout d’abord, on s’attendrait assez logiquement à ce que l’examinateur soit un fonctionnaire, garant d’impartialité. Il n’en est rien : c’est une société privée qui est en charge de cette fonction qui semble pourtant bien relever de l’intérêt général. Le conflit d’intérêt est patent. Ajoutons que cette société est en situation de monopole et l’on jaugera l’ampleur de la démission des pouvoirs publics.

À la mesure de celle-ci est sans doute la manière dont se comportent ces infâmes boutiquiers qui peuplent le centre d’examen. La plupart d’entre eux correspondent trait pour trait à la caricature la plus acide que l’on peut concevoir du « fonctionnaire ». Ils trouvent normal de prolonger leur pause de midi de trois quarts d’heure ou de vous adresser la parole comme à un chien. Incapables d’un sourire, lents à la détente, radins de la moindre parcelle d’énergie ou de temps qu’il leur faut vous accorder, bureaucrates jusqu’à l’os, bornés dans leurs procédures administratives et rigoureusement décidés à n’envisager toute situation que par le petit bout de la lorgnette, ces gens auraient, en termes de courtoisie, d’efficacité ou de compréhension, beaucoup à apprendre des services communaux de la ville de Liège (par exemple), qui ne sont pourtant pas parfaits, loin s’en faut.

Le reste du secteur est à l’avenant : chicanier et désagréable, le moniteur d’auto-école dispense, avec une haute conscience du devoir, des conseils contradictoires (et ne se rend, bien sûr, compte qu’à grand-peine des contradictions qu’il énonce). Cela ne l’empêche pas d’user du ton le plus professoral en affectant un air paternaliste, reflet de la grande fierté qui est la sienne d’enseigner l’art de tourner en rond (autour des ronds-points par exemple, à ne pas confondre avec les îlots directionnels). Il vous fera clairement percevoir, si avez choisi la filière « libre » (la moins chère), combien pathétique est votre tentative de vous soustraire à sa science et se réjouira avec vous de la chance que vous avez d’avoir raté l’examen (deux fois), vous obligeant à passer par ses mains expertes. C’est en général un intense moment d’émotion que cette première leçon de conduite. Pour peu qu’il dispose d’une once de lucidité, le candidat se pâmera très certainement d’aise de la chance qu’il a d’être le réceptacle d’un savoir aussi précieux. D’un point de vue plus matériel, on notera que les autos-écoles sont manifestement regroupées en cartel, au grand malheur du portefeuille du corniaud qui a besoin de conduire une voiture.

Conséquence frappante mais inéluctable de cette situation : les tarifs appliqués sont vertigineux, l’abus est devenu la norme, la raison d’être de ce sinistre système est de détrousser : mettez un doigt dans l’engrenage, votre bras sera avalé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Ainsi, lorsque vous présentez un examen de conduite, vous payez une trentaine d’euros d’inscription à l’examen (sans compter la soixantaine à ajouter pour la location de l’éventuel véhicule de l’auto-école). Si vous échouez aux « manœuvres » (la première partie de l’examen, qui ne dure que quelques minutes et qui connaît, semble-t-il, un taux d’échec proche de 80 %), vous perdez non seulement le droit de présenter la « route » (la seconde partie). Vous n’êtes bien entendu pas remboursé. Mais surtout, tandis que vous devrez repayer l’intégralité de la somme la fois suivante, il n’est pas rare que le centre d’examen (de même que l’auto-école) utilise la plage horaire dégagée pour faire passer un autre examen. L’échec nourrit la bête.

Logiquement dès lors, le système s’hypertrophie. Là où le quart des locaux, du matériel et du personnel mobilisés aujourd’hui suffiraient probablement à répondre aux besoins, on voit se multiplier les auto-écoles, les heures de conduite, les examens inutilement ratés, dans un ubuesque gaspillage de ressources. Là où quelques dizaines d’euros devraient suffire, c’est la plupart du temps plusieurs centaines, voire un millier d’euros, qui sont nécessaires. L’immense majorité de ceux qui sont passés par là peuvent en témoigner.

Mais, m’objecterez-vous, il est important d’éviter que ceux qui ne savent pas conduire ne s’élancent sur les routes, véritables bombes roulantes prêtes à massacrer nos enfants : il est nécessaire d’être sévère. A cela je vous répondrai que je ne crois pas que la réussite à l’examen de conduite soit étroitement corrélée aux capacités du candidat. L’arbitraire dans le jugement semble être bien présent (à tel point que reviennent avec insistance — et avec une certaine crédibilité à mes yeux — des rumeurs faisant état d’une politique de quotas pour limiter le taux de réussite). Une bonne dose de chance est aussi nécessaire. Mais surtout, l’examen de conduite est un exercice de style, une figure acrobatique en hypocrite majeur. Il ne s’agit pas de conduire normalement. Il s’agit, pour le réussir, de singer de la façon la plus grotesque possible le comportement type attendu devant chaque difficulté (type elle aussi), d’appliquer en les mettant au carré les conseils d’un gendarme mormon.

Votre but en arrivant à un carrefour ne sera pas, ne devra pas être, de le traverser sans mettre d’autres usagers en danger : il sera de vous arrêter pour marquer très nettement la priorité de droite (figure de style numéro 1) et ce, même si de votre droite ne vient personne et que vous le vérifiez de visu depuis trois cents mètres à travers un champ de vision plus que dégagé. Si un conducteur à qui vous devez cédez la priorité vous fait signe de passer, refusez quoi qu’il advienne, dussiez-vous pour cela congestionner définitivement le quartier. Quand vous regarderez dans un rétroviseur, votre objectif ne sera pas de savoir ce qui se passe derrière vous mais d’osciller du cou dans un mouvement assez visible pour que l’examinateur puisse le remarquer ; surtout, évitez de porter des lunettes de soleil. Quand vous circulerez sur une route, l’objectif ne sera pas d’adapter votre vitesse au trafic et aux conditions de route, il sera de faire rouler votre véhicule à une vitesse n-5 où n est la vitesse maximale autorisée exprimée en kilomètres par heure. Cela est valable même si un panneau limitant la vitesse à 8 km/h a été oublié depuis un mois par des ouvriers sur un chantier achevé ou si le contexte — quartier habité, route sinueuse, météo,... — vous incite à aller plus lentement. Dans le cas contraire, vous échouerez pour « conduite dangereuse » (dans les deux cas) ou pour « manque d’implication dans le trafic ». Petit truc si vous sentez l’examen vous échapper : placez subtilement une remarque sur l’agencement de votre embrayage ou sur un autre sujet graisseux, l’examinateur appréciera probablement.

Notons encore que le bachotage est chaudement recommandé. Il consiste pour l’essentiel à faire et à refaire les circuits types de l’examen (que vous procurerez auprès d’amis étant déjà passés par là, que vous connaîtrez après quelques échecs ou que l’auto-école vous procurera de bonne grâce). Il n’y a donc guère d’intérêt à ce que vous soyez en mesure d’affronter une difficulté nouvelle : connaître à l’avance les difficultés prévues au programme suffit tout à fait. A l’inverse, il est très difficile de réussir sans connaître les subtilités du parcours.

Mais me direz-vous, tout ceci est fait dans le souci de la sécurité routière, pour contribuer à réduire le massacre qui se produit continuellement sur les routes. Très bien, mais il faudra alors expliquer en quoi la sévérité de l’examen implique une réduction des facteurs de risque sur les routes. Et puis, ceux-ci sont-ils plutôt à chercher dans la connaissance millimétrique du code de la route ou dans l’attitude au volant ? En quoi, par exemple, le permis prévient-il des apprentis fangios qui rouleront à 180 km/h en ville avec 1,3 gramme (et le reste) d’alcool (et du reste) par litre de sang. On peut formuler l’hypothèse qu’ils mettront un point d’honneur à satisfaire aux exigences de l’examen, tant leur importe d’avoir le droit de conduire une voiture, mais que leur comportement sera parfaitement irresponsable une fois en possession du papier. En quoi le fait d’être capable de rouler pendant une demi-heure en respectant toutes les exigences détermine-t-il la prudence, la modération, les réflexes en situation de crise du conducteur ? En (presque) rien, je pense.

Si l’on décide de réduire le nombre de morts sur les routes, il faudra aussi être conséquents et appliquer le même zèle à tous les automobilistes. Qu’on institue ainsi un examen de la vue (et du cœur, et des réflexes) pour tous les conducteurs. Qu’on contrôle enfin effectivement l’usage du téléphone portable au volant. Qu’on sanctionne les comportements réellement dangereux (les dépassements par la droite, pas le stationnement à distance non réglementaire du trottoir). Qu’on promeuve (un peu, ce serait déjà bien) les transports en commun. Mais qu’on arrête de faire reposer tout le poids sur les jeunes (à qui on va encore reprocher leur inexpérience alors que c’est bien sûr en conduisant qu’on l’acquiert).

Il vous restera un argument pour me contredire : « l’excès nuit en tout ». Je vous répondrai que je suis parfaitement d’accord avec vous.