Les archives des Bulles

Du bon usage électoral de la fiscalité

mardi 5 août 2003, par François Schreuer

Les libéraux sont vraiment des gens formidables. On dirait qu’ils font de gros efforts pour correspondre à tout prix à la (mauvaise) image qu’on se fait d’eux. Ainsi, en matière fiscale, M. De Gucht, président du parti libéral flamand, semble avoir, dans un rare élan d’honnêteté, décidé de ne plus s’embarrasser de brouiller les pistes. Il a renoncé à nous tromper sur la marchandise. Non seulement il ne s’embarasse plus d’un discours social dont il n’a fondamentalement rien à battre (ça, ça fait déjà un certain temps). Mais en plus, il nous révèle, la dimension profondément démagogique de sa méthode. Il nous dit sa pensée droit dans les yeux. On pourrait la résumer comme suit : « Pour prospérer en politique, baissez les impôts avant les élections, augmentez les après ». Ca paraît trop simple pour être vrai. Trop démago. Et pourtant, c’est vrai. Et ça marche (ce n’est pas le ministre des finances, auteur de presque 100.000 voix de préférence en province de Liège, qui me contredira). Jugez plutôt.

Pendant toute la législature « Arc-en-Ciel », nos amis libéraux (avec, bien sûr, la scandaleuse assistance des partis socialistes et écologistes) ont soutenu qu’il était absolument nécessaire de réduire la pression fiscale, qui étouffait l’esprit d’entreprise, tuait la croissance, anémiait l’économie, bref plaçait la Belgique au rang de futur cadavre, de désert économique en puissance. Ils ne sont donc employés à mettre sur pied une « réforme fiscale » très compliquée mais qui, grosso modo, était plus favorable aux riches qu’aux pauvres. Tout cela s’accompagnait de force communication (des trucs explicites du genre « grâce à Didier Reynders, vous allez payez moins d’impôt », pour pas que les gens se gourent au moment de voter). Il y avait aussi un discours sur la « responsabilité », la « bonne gestion », la « place de la Belgique dans le monde » et autres baudruches du genre qui sont en train de se dégonfler. Si vous n’avez rien entendu à tout ça, c’est que vous êtes sourd.

Si vous tentiez une objection, on s’en souvient, ils vous répondaient, comme si vous étiez des crétins des Alpes, qu’ils n’étaient pas opposés à l’augmentation des dépenses sociales « mais que la création de richesses devait précéder leur redistribution » (si vous n’aviez pas compris, ça voulait dire « l’économie est une science complexe, ne vous mêlez pas de ça mon petit bouchon »). Après avoir dit cela, ils avaient l’air très fier d’eux et souriaient beaucoup. Comme si cet argument évident suffisait à justifier l’ampleur des mesures, le choix de celles-ci, leur planification, préjugeait avec certitude de leur efficacité et vous bénissait urbi et orbi. Pendant ce temps, les écologistes et les socialistes disaient « si, si, c’est très bien la réforme fiscale », sauf Philippe Defeyt qui, à la fin, a dit que quand même ça avait été un peu loin, mais tout le monde lui a tapé sur la figure parce qu’il « n’assumait pas assez ».

Quand au financement de tout cela, on ne pouvait pas — à cause des socialistes — réduire les dépenses de l’Etat, ce qui aurait pourtant été le corollaire logique de la diminution d’impôts dans la logique libérale. Fort opportunément, se trouvaient sur la table à cette époque, les « fruits de la croissance », dont on fit un bon gueuleton, en les répartissant entre les différentes demandes des « partenaires » gouvernementaux. D’abord la réforme fiscale. Ensuite, le social (à la fin de la législature). Enfin, le refinancement des communautés (dont, pour être sûr qu’on ne devrait pas le payer, on reporta l’application à la législature suivante). A la fin, on se rendit compte qu’il n’y en avait plus assez (de fruits de la croissance) mais ce n’était pas grave parce que la réforme fiscale était déjà décidée et que le reste on s’en fout. Par ailleurs, certaines mesures, comme la réforme des polices permirent de reporter vers les communes une partie des coûts jusque là assumés par le fédéral. Et tant pis si les taxes communales devaient augmenter, ça n’enlevait rien au fait que « grâce à Didier Reynders, vous allez payez moins d’impôt », ce qui était quand même l’essentiel.

En, en effet, la psychologie de l’électeur moyen n’étant pas, quoi qu’on en dise, une science si difficile à maîtriser pour peu qu’on veuille bien y mettre le prix, les libéraux ont alors maintenu et amélioré leurs positions aux élections de mai 2003. Logique. M. Verhofstadt est toujours premier ministre, M. Michel aux affaires étrangères, M. Reynders aux finances. Tout le monde est content (sauf peut-être Daniel Ducrame, mais ça, c’est une autre histoire).

Et maintenant, en beau milieu des vacances d’été, alors que les élections sont passées, M. De Gucht explique très sérieusement que la croissance n’est plus au rendez-vous, mais que les objectifs demeurent. Et M. De Gucht se nous servir cette parfaite contradiction : « Il n’est pas question de revenir sur la réforme fiscale. Ce sera au citoyen de faire un effort » (RTBF de ce lundi). Concrètement, le président du « parti des bourgeois » parle d’une augmentation des taxes à la consommation et du retour d’une CSG (cotisation sociale généralisée). Alors chou vert et vert chou ? On revient au point de départ ? Non, bien sûr. Si, même après toutes ces manœuvres, la pression fiscale moyenne retrouve son niveau d’avant l’Arc-en-Ciel, sa nature aura fortement changé. Là où l’impôt sur les personnes physiques (IPP), par exemple, assure, par le caractère progressif du taux d’imposition, une redistribution des richesses, la TVA ou les accises, par leur caractère linéaire, n’a aucun effet de ce type. Proportionnellement à leurs ressources, les pauvres contribuent donc plus que les riches. Soit dit en passant, cette évidence fiscale permet de penser que "Vivant" (le parti du châtelet), dont une des principales revendications est le transfert de la fiscalité existante vers la taxation à la consommation, est un parti de droite.

Il ne reste plus à M. De Gucht qu’à inventer l’impôt forfaitaire.