Les archives des Bulles

Au « centre-droit »

mardi 6 juillet 2004, par François Schreuer

Curieux usage qui se répand, notamment dans le monde journalistique, quand il s’agit de qualifier le positionnement politique des hommes, partis politiques, ou gouvernements étrangers (voire, dans une moindre mesure, belges), le refus d’utiliser le mot « droite », en le remplaçant par « centre-droit », est devenu courant. Une bonne partie de la RTBF, entre autres, est passée maître en cette pratique.

Qu’on considère que Louis Michel est au « centre-droit » est fort compréhensible dans la mesure où il se situe, par la plupart de ses prises de position, dans la proximité immédiate de la plupart des partis sociaux-démocrates européens (qui eux, par contre, seront plus régulièrement placés sous l’étiquette « gauche » que « centre-gauche », en ce compris des représentants du New Labour ou du SPD).

Mais que José Maria Aznar ou, pire encore, Silvio Berlusconi soient considérés comme étant au « centre-droit », c’est à hurler. Quand on s’associe avec des post-fascistes, qu’on est soi même l’incarnation de toutes les valeurs les plus définitives de la droite — individualisme de principe, nationalisme, libéralisme économique, conservatisme moral et social, opposition de fait à l’état de droit,... —, on voit mal où est le centre dans tout ça.

J’ignore si ce syndrôme touche uniquement notre petit monde belge francophone (dont on sait la capacité à parfois jargonner un sabir politiquement correct).

Cela pose, me semble-t-il, deux problèmes importants.

Fondamentalement, l’idée reste largement ancrée — sans doute au moins en partie inconsciemment — que c’est la droite qui représente la paix sociale ; à laquelle on peut penser qu’aspire par principe l’électeur sensé mais indécis qui représente la majorité de l’électorat. C’est une sorte d’amalgame qui est fait entre des concepts aussi éloignés la paix et le cessez-le-feu, la justice et l’ordre, l’équilibre et l’immobilisme. Comme si les violences établies au temps présent étaient en soi plus supportables que celles qu’on suppose devoir arriver du changement.

Toute contestable qu’elle soit, l’idée de progrès est au coeur du problème : si l’on croit que les choses peuvent ou doivent évoluer pour devenir que le monde devienne meilleur, l’action politique bonne s’identifie nécessairement au changement, à l’amélioration continue des conditions de vie, des formes des relations sociales,... Dès lors le statu quo est une norme par principe insatisfaisante. La vision de l’histoire de la droite n’est pas la même. Parce qu’elle défend le pouvoir en place, la droite n’a vocation qu’à la conservation de la situation (ou, lorsqu’elle devient réactionnaire, au renforcement des privilèges acquis). Je me demande si gauche et droite pourront jamais se comprendre (et même si les concepts de « gauche » et « droite » pourront jamais avoir pour les deux camps signification commune autre et plus profonde que celle qu’a une simple convention de langage).

Par ailleurs, sur un plan pratique, il y a une véritable tolérance à la supercherie que constitue le concept de « centrisme ». Il suffit, et c’est une combine largement utilisée, de se proclamer « centriste » pour être aussitôt ou presque chargé d’un rôle de juge-arbitre, reconnu comme « grand commis de l’état » ou jugé apte à « s’élever au-dessus des querelles partisannes » (lesquelles querelles partisannes en prennent ce faisant salement pour leur grade, vils et vains ergotages qu’elles sont). Pour autant qu’il prenne bien soin de doser dans son discours attaques contre les une et les autres, le centriste se fera à bon compte une réputation d’indépendance, réputation que personne ou presque ne songera à remettre en cause lorsque le centriste s’alignera plus ou moins systématiquement sur la droite dans les moments importants. L’ex-nouveau-PSC belge ou l’UDF française, tout accrochés qu’ils sont à leur ridicule positionnement centriste, en sont les parfaits archétypes. C’est qu’au moment où il faut voter un budget ou la confiance à un gouvernement, ces braves centristes sont soudain saisis du « sérieux » qu’ils doivent mettre à leur tâche d’élu. Le « cœur » (dont on se demande à quoi d’autre que gagner les élections il peut bien servir) ne sera invoqué que de manière ponctuelle, mais massive, au moment des campagnes électorales.

Finalement, au delà de tout ce blabla qui tient fort d’une très nominale problématique de convention sociale sur la signification de deux termes dont la définition est en outre intrinsèquement relative, ce qui ne facilite rien, la conséquence indéniable — et beaucoup plus tangible — du constat posé à l’entame de ce billet est le déplacement du centre de gravité symbolique de la vie politique — vers la droite.