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« Démocrate et révolutionnaire »

lundi 15 novembre 2004, par François Schreuer

J’ai été voir hier soir Salvador Allende, de Patricio Guzman, un documentaire plutôt bien tourné consacré au personnage historique que fut Salvador Allende mais aussi, de façon plus générale, à l’expérience socialiste qu’a vécu le Chili pendant trois ans au début des années 70 et qui, indéniablement, figure aujourd’hui au panthéon des mythes de la gauche, entre les fronts populaires et la commune de Paris.

On est d’abord submergé par la chaleur (voire même la tendresse) incroyable, contagieuse, qui émane des images. L’espoir fou qu’on lit dans les yeux des milliers de prolétaires défilant en foule pour soutenir l’installation du nouveau gouvernement et qui pour la première (et peut-être la dernière) fois de leur vie voient s’établir un pouvoir qui vise à leur dignité. On est surpris par la conscience sociale très largement répandue qui semble s’être exprimée et dont le réalisateur montre la persistance aujourd’hui. On s’extasie de voir une gauche largement unie derrière un objectif terriblement ambitieux et néanmoins réaliste, pense-t-on, de transformation sociale.

Bien sûr, tout cela s’organise sur un mode très bilatéral. C’est Salvador face au peuple. Salvador est un leader. Et la personnalisation du pouvoir ne correspond pas vraiment à l’idée qu’on peut se faire aujourd’hui d’un pouvoir démocratique. Mais le charisme fou, la paisible certitude qui émane de l’homme — oui, c’est surtout ça, la paix qui émane de cet homme, malgré son évidente détermination — font qu’on a vraiment envie d’y croire, on lui fait confiance, c’est comme ça. Guzman montre une révolution douce et heureuse, se faisant dans le respect du parlementarisme. Un eldorado.

Comme tout le monde le sait, l’histoire se termine mal et, dès le début, on sent l’angoisse qui tort les ventres. En fait, elle était déjà là le jour de la victoire. L’histoire du socialisme chilien n’est même pas une parenthèse enchantée. Il n’y a pas le moindre état de flottement. Bref, ce film n’est en quelque sorte que la chronique d’un désastre annoncé. Non pas seulement parce que l’on sait ce qui devait arriver. Les acteurs de ce drame eux-mêmes, les militants de l’unité populaire, dès les premiers jours, savent que le nouveau pouvoir est gravement menacé. Dès la victoire — démocratique — d’Allende, il subit une pression démentielle des tenants de l’ordre ancien, les états-unis, les militaires, de beaucoup de monde en fait [1].

Là, évidemment ; on se dit que si cette salope de bourgeoisie avait bien voulu voir le bonheur collectif qui pouvait se mettre en place, si elle avait accepté de perdre ses privilèges, sans doute que toute le monde y aurait gagné au final. Enfin, tout ça est très naïf (et contagieux, comme vous voyiez) parce que, comme chacun sait, le monde n’avance pas de la sorte.

Mais au-delà de faits, questions questions demeurent.

Principalement celle de savoir qui était Salvador Allende, question qui constitue pourtant clairement l’uns des fils conducteurs du récit. Je ressorts de ce film avec l’impression d’en savoir moins sur Salvador Allende qu’en y entrant. Qui était-il ? En quoi croyait-il ?

On ne le sait finalement pas vraiment. Quelques interviews cadrent un peu le personnage. Un des anciens compagnons de lutte d’Allende, communiste, explique qu’Allende n’était pas communiste, qu’il prenait fermement ses distances avec les principaux concepts de la doctrine léniniste et en particulier avec la dictature du prolétariat. L’ambassadeur américain dépeint Allende comme un admirateur de Mao, du Che et de quelques autres figures charismatiques du communisme international. Fidel Castro vient en visite d’Etat au Chili mais c’est autant pour soutenir le nouveau pouvoir que pour conseiller à Allende d’employer des méthodes plus dures, de s’assurer le soutien de l’armée et autres bons conseils dont les Cubains bénéficient, si l’on peut dire, des effets depuis un demi-siècle. L’URSS n’offre aucun soutien au Chili. Tout cela est intéressant, mais ne définit pas un positionnement politique.

Et si Allende avait simplement été un socialiste ? Un vrai (c’est rare les « vrais » socialistes), c’est-à-dire, dans la définition que j’en donnerais, quelqu’un qui tente de réaliser d’un point de vue strictement populaire une synthèse entre des valeurs contradictoires qui sont d’une part celles, libérales, de la démocratie et d’autre part celle de l’égalité des conditions ; plutôt que de s’atteler de façon monomaniaque à la défense d’une seule.

C’est exactement de cette manière qu’à plusieurs reprises, le réalisateur décrit son personnage : Allende est celui, dit-il, qui réalise la synthèse entre la « démocratie et la révolution ». Rien que ça. Je ne sais pas si on peut mieux dire la quintessence de la gauche, résumer son histoire : l’égalité et le changement ; le changement parce qu’il faut en abattre des murailles pour atteindre l’égalité, justement. Donc Salvador est tout à la fois « démocrate et révolutionnaire ». Il est pacifiste, respecte les institutions, défend l’état de droit, mais vise pourtant l’instauration du socialisme. A la fin visée, il ne sacrifie pas les moyens. Le but à atteindre compte autant que la manière d’y arriver. Son attitude, c’est-à-dire son suicide, face au coup d’état de 1973 s’explique peut-être de cette manière : ne pas noyer dans le sang trois ans d’une politique exemplaire. A cet égard, la proximité entre lui et Jean Jaurès est étonnante. Ils sont deux facifistes balayés — muselés de la façon la plus définitive qui soit — par les armes mais qui demeurent aujourd’hui deux des principales références que puissent prendre des femmes et des hommes de gauche dans leur action.

Le destin de la gauche serait-il de n’avoir des modèles qu’assassinés — Jaurès, Allende ou, plus près d’ici, Julien Lahaut — et d’objectifs qu’impossibles ? Lancinante, douloureuse et essentielle question...

Notes

[1Soit dit en passant, l’ancien ambassadeur américain, longuement interviewé dans le film, indique que la famille royale belge a à l’époque, comme d’autres, participé au financement de la droite chilienne. L’info est confirmée par Résistances.