Les archives des Bulles

Merci Laurent Fabius

jeudi 2 décembre 2004, par François Schreuer

Il n’y a plus de doute sur la question : le traité constitutionnel européen [1] ne risque plus grand chose. Il est en effet certain depuis aujourd’hui que les socialistes français soutiendront sa ratification. Autrement dit que le ratification du traité par la France ne devrait pas poser de problème (le PCF et l’extrême-gauche — en plus, inévitablement, de l’extrême-droite — sont désormais plus ou moins seuls à militer pour son rejet ; ça fait quand même pas grand monde).

Or on voit mal quel autre grand pays pourrait voter contre le traité, mis à part la perfide Albion, dont personne ne doit souhaiter un « non » — qui aurait une signification toute autre que celle que la gauche lui donne et qui annoncerait une cohabitation encore plus difficile avec ces damnés anglais. Quant aux « petits » pays, tout le monde semble s’accorder pour dire que si un d’entre eux ose moufter, on fera semblant d’être très gêné pendant quelques jours, puis on fera voter une seconde fois (et ainsi de suite, jusqu’à obtenir le résultat voulu) [2]. C’est ce qui s’est passé en Irlande avec le traité de Nice. L’enjeu attaché au présent texte laisse penser qu’on refera de même si nécessaire.

Bref, cette foutue [3] « constitution » vient de passer le cap le plus délicat qu’elle avait à franchir. Ses promoteurs, au premier rang desquels toute la droite européenne, de Tony Blair à Alain Madelin en passant par José Manuel Barroso, affichent aujourd’hui des sourires ravis. Soit dit en passant, je me demande quel effet ça doit faire de s’appeler François Hollande et de se faire remercier unanimement par la droite (même Chirac, pourtant tellement attaché, en général, à faire semblant de se maintenir au-dessus de la mêlée, y est allé de son petit mot gentil, c’est dire).

Dans cette histoire, il me semble que la figure de Laurent Fabius vaut la peine qu’on s’y attarde un instant. Car c’est grâce à lui qu’il y a pu y avoir un suspense, un espoir ; que tout n’a pas été joué d’avance dès l’annonce du référendum interne au PS. Bien sûr il n’était pas tout seul, mais si j’ose dire, Montebourg, Emmanuelli, Mélenchon & co — qui, au fond, attirent quand même beaucoup plus ma sympathie que Fabius et son écurie de vainqueurs — ont joué le rôle qui était le leur. On ne peut pas vraiment dire qu’ils se soient mis en danger d’une quelconque manière (au contraire, ils se seraient brûlés à défendre le « oui »). Ceci n’est bien sûr pas une critique, mais justifie, je pense, que la palme du courage soit pour l’occasion décernée à « Lolo ». Les choses vont et viennent. Il y a encore deux mois, je trouvais ce personnage indécrotablement antipathique, de gauche fausse, opportuniste, et ce genre de choses. Et puis là plus.

J’ai l’impression que Fabius vient de se griller en pleine connaissance de cause, qu’il a renoncé aux ambitions qu’il affichait jusqu’alors d’être le candidat du PS aux prochaines présidentielles. Que Fabius, sur ce coup-là, a fait primer sa conviction et son honnêteté intellectuelle sur toute autre considération (ce qui souvent est, en politique, un comportement particulièrement peu rationnel, malheureusement). A cet égard, je trouve assez stupides et odieux les commentaires (qu’on a pas mal entendus ces derniers temps) alléguant que le choix de Fabius était purement stratégique, uniquement guidé par l’ambition démesurée de s’aligner d’un coup tous les éléphants dans le viseur. C’est inepte. Pour deux raisons. Parce que, d’abord, d’autres positionnement stratégiques étaient nettement plus rentables que celui qu’il a pris. Parce que, ensuite, même dans le cas improbable d’une victoire du « non », Fabius n’aurait pas été sorti d’affaire. Le PS aurait été ingouvernable [4], Fabius se serait retrouvé sans majorité, dans l’impossibilité de faire alliance avec les autres tenants du « non » (NPS et « Nouveau Monde », mais aussi sans doute Force militantes) qui ne veulent pas trop collaborer avec lui.

Bref, le seul scénario dans lequel Fabius peut faire cohabiter son « incommensurable ambition » avec son refus de la « constitution », c’est le très long terme ; c’est miser sur un renversement profond de l’opinion face aux dégâts de l’Europe capitaliste. Et là, je trouve que le terme « ambition » n’est plus approprié.

L’adage est une fois de plus vérifié : à gauche on aime que les gens qui souffrent [5].

Notes

[1Ce truc au statut juridique clair — ce n’est qu’un nouveau traité —, mais à la portée symbolique et politique plus que problématique — merci Giscard ! — que l’usage veut que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de « constitution européenne ».

[2Il y a quelque chose de drôle dans cette attitude particulièrement odieuse et antidémocratique, c’est qu’elle constitue une réponse pragmatique à l’un des arguments importants des opposants à la constitution : le fait que celle-ci confirme — dans le cadre d’une union élargie — des processus de décision beaucoup trop cadenassés, ce qui est ingérable. La réponse, la voilà : on tapera sur les récalcitrants. Soit.

[3Je vais pas ici détailler pourquoi je me permets d’user de cet épithète (de toute façon y’a des choses très bien qui ont été écrites sur le sujet), mais je vais essayer d’y revenir un de ces quatre, promis.

[4Je me demande d’ailleurs dans quelle mesure cet argument massue a joué auprès de la base socialiste (ou celui du positionnement stratégique d’un PS face à un référendum personnalisé par Chirac). Ce serait amusant que ce soit sur cette question que la victoire ait été obtenue par un François Hollande qui répète depuis presqu’un an qu’il ne veut pas qu’un référendum national sur la constitution soit détourné par des questions de politiques intérieures.

[5À droite c’est l’inverse, comme en témoigne l’ascension de Sarkozy — c’est peut-être moins hypocrite et très certainement plus efficace mais ô combien plus dégoûtant — mais ça, c’est une autre histoire.