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Sur l’« affaire » Marie Arena

samedi 11 décembre 2004, par François Schreuer

Qu’est-ce qui a piqué les journalistes ? Depuis une semaine, parmi les principaux organes de presse du pays, c’est à qui mettra la plus grande photo à la Une, à qui pondra le plus grand nombre de colonnes. L’« affaire » Arena est LE sujet du moment. Mis à part la très dirupienne Bénédicte Vaes, du « Soir », qui s’acharnait, hier soir au « club de la presse » de la RTBF, à dédramatiser le problème avec une admirable bonne volonté, c’est tout simplement la curée.

De quoi s’agit-il ? Ca vaut quand même la peine de l’expliquer : j’ose espérer que tout le monde n’est pas pris dans ce micro-tourbillon médiatique. Et puis de toute façon, si quelqu’un lit ceci dans un an, tout sera oublié, donc je vais reprendre l’histoire à zéro (et puis, s’il devait arriver que quelque lecteur étranger, saisi d’une envie d’exotisme, vienne à lire ces lignes, la moindre des courtoisies est de lui permettre de saisir de quoi il retourne).

Tout commence par une success-story socialiste. Marie Arena est une jeune fille issue d’un milieu « modeste » [1]. À force de d’abnégation, d’intelligence, la jeune Marie atteint le poste enviable de membre du cabinet d’un ministre régional wallon (bon, en même temps, ledit ministre s’appelle Michel Daerden). Là, son destin s’envole. La jeune femme est repérée pour ses talents, sa hargne au travail et (quand même un peu) son image de jeune gagneuse au sourire ravageur ; elle est nommée ministre, d’un coup, à 33 ans. Paf. Personne ne la connaissait. Elle devient du jour au lendemain la nouvelle égérie de la politique belge (euh, enfin, wallonne, n’exagérons rien). Ensuite, les étapes s’enchaînent : ministre fédérale (avec rien moins que le portefeuille de la fonction publique), puis ministre-présidente de la Communauté française, en charge de l’enseignement obligatoire et, en sus, ministre wallonne en charge de la formation.

Puis, au faîte de cette ascension, un grain de sable vient gripper la mécanique et bizarrement, Marie Arena, dont le profil d’acier n’avait jusqu’ici pas présenté une faille, semble vaciller sous le choc, paniquer un peu même.

C’est que Marie Arena a dépensé 300 000 euros pour rénover le bâtiment qu’elle occupe (le fameux bâtiment de la place Surlet de Chokier), qu’elle a aggravé son cas en faisant réaliser cela par un designer contemporain [2], mais surtout, surtout, qu’elle a dit que cette somme était destinée à tout le bâtiment alors que la plus grande partie de la somme est destinée au seul étage occupé par son cabinet. Elle a donc menti !!!. Bref, il y a deux problèmes : la somme et le mensonge.

Sur le premier (qui est, me semble-t-il, celui qui retient le plus l’attention), on a beau apprendre que le prix payé est largement dans la norme du coût de la rénovation du mètre carré de bureau, que Marie Arena a sans doute autre chose à faire que de connaître tout de l’intendance du bâtiment qu’elle occupe, trouver normal qu’une douche (sur laquelle on a infiniment glosé ces derniers jours) soit installée dans un cabinet ministériel où le personnel reste parfois plusieurs dizaines d’heures d’affilée, etc etc, un grand mouvement de protestation s’est quand même déclenché. Personne ne voulant rester à la traîne de ce grand vent de nettoyage de la vie politique, la question a été mise à l’ordre du jour du Conseil de la Communauté française (celui que tout le monde s’obstine à appeler « Parlement »), les partis d’opposition sont montés au créneau.

Sur le second argument — Marie Arena aurait menti —, qui est celui sur lequel s’arc-boûtent les détracteurs les plus intelligents de la première dame francophone (Pierre Bouillon, du Soir, en tête, qui ne semble pas prêt à lacher sa proie), au risque de heurter mes (pourtant déjà rares) lecteurs, j’aimerais défendre l’idée que ça n’a aucune importance. Sur base d’une idée simple : ce qui compte chez un politicien, c’est ce qu’il fait, pas ce qu’il dit, par conséquent il peut grosso modo dire ce qu’il veut. L’affirmation selon laquelle ce que dit un politicien n’a aucune importance n’est cependant pas exacte prise telle quelle, parce qu’une bonne part de l’action d’un politicien consiste précisément à dire, à exprimer un certains nombres d’idées. Mais il ne s’agit là que d’actes de langages, où le langage n’est qu’une extension de l’action (par exemple, le jour où le pape présentera ses excuses pour les ravages créés par la position de l’église catholique au sujet du port du préservatif, il s’agira bien d’un acte politique avant d’être une simple parole). Cependant, m’objecterez-vous — et toute la difficulté est là, bien sûr — comment tracer la frontière entre les « acte politiques de langage » et les « paroles qui s’envolent » ? Je crois qu’on peut se contenter pour établir cette distinction d’une évaluation de l’impact politique qu’a ou que pourrait avoir la parole considérée sur la « vie réelle ». Ceci ne procède pas à mon avis d’un cynisme exacerbé de ma part mais d’un constat assez banal des dérives qu’entraîne une « moralisation » de la parole politique. L’exemple de Bill Clinton, menacé d’impeachement pour avoir menti [3] sur la nature des relations qu’il entretenait avec une stagiaire de la maison blanche, est tout à fait typique. On se fout de savoir avec qui Bill Clinton baise, par qui il se fait sucer et de quelle manière ; donc, il a le droit de mentir sur ce chapitre. Et à mon humble avis, le cas discuté ici ne relève pas (ou en tout cas assez peu) de l’« acte politique de langage » [4].

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Outre les commentaires convenus sur la médiocrité [5] de la presse belge que le lecteur pourra bien imaginer tout seul, il me semble que trois remarques s’imposent.

Primo, la tartufferie ambiante est assez sidérante. On comprends mal la raison qui justifie l’acharnement actuel sur Marie Arena alors que son train de vie, d’après les informations mêmes qu’on trouve dans la presse ces temps-ci, n’est absolument pas différent de celui de la plupart des autres éminences ministérielles qui peuplent (en nombre) notre petit pays. En fait, et pour autant que ça ne verse pas dans le poujadisme primaire, ce n’est pas mal en soi (c’est même extrêmement utile et sympathique) que les journalistes décident de temps en temps de traquer les excès du pouvoir, les petits cadeaux que certains de « nos » mandataires politiques s’octroyent parfois un peu trop facilement. Mais, dans ce cas, j’ai l’impression (et même un peu plus que l’impression) que Marie Arena est loin d’être la première cible sur laquelle il convient de taper [6]. Pour autant, je ne suis pas en train d’affirmer qu’il était du meilleur goût (je ne parle pas de son goût en matière d’aménagement intérieur) de la part d’Arena d’engager des dépenses de confort au moment où la Communauté française tangue de partout et que les budgets sont tellement difficiles à boucler. Loin de là.

Secundo, cette affaire relève semble-t-il d’abord et avant tout du bon vieux règlement de compte, d’un retour de balancier, on dira comme on voudra. Une sorte d’application barbare du très sain principe d’équité, appliqué au rabais cependant : tout le monde doit avoir sa part de chausses-trapes, d’embûches, de gnons dans le pif. Marie Arena, en raison de sa faible exposition à ce genre de joyeusetés ces dernières années, bénéficie sans doute ici d’une mesure de discrimination positive. Enfin, je ne vois pas d’autre explication qui tienne en tout cas. Pour le dire (encore plus) clairement, ce n’est pas tellement l’argent dépensé qui est en cause ici (tout le monde s’en fout, en fait, dans le petit « poto-poto ») ; mais plutôt la gueule de Marie Arena qui ne revient pas à certains. Faut dire qu’elle a de quoi irriter. Ascension ultrarapide dirupopropulsée ; de quoi faire grincer pas mal de dents au PS. Arrogance bon teint [7] qui, du haut de ses même pas quarante ans mouche trois gérontes libéraux à chaque séance du parlement — même le jeunisme va finir par avoir des limites dans cette bonne « CFWB » qui était pourtant en passe depuis quelques années de l’ériger en discipline olympique.

Passons sur les libéraux qui tels les Flamands brelliens entre le fusil et le missel, oscillent caricaturalement, selon qu’ils sont ou non au pouvoir, entre le benedicite (et vive Ecclestone et le libéralisme social et le contrat d’avenir pour la Wallonie) et le dies irae (grrrfghjjfhj, — bave pendante au mors du pitbull Kubla) [8]. Car il semble que la grogne vient au moins autant des rangs socialistes. Avec un argument qui mérite qu’on s’y intéresse : il n’est pas légitime que quelqu’un — fût-elle brillante et communicante comme Marie Arena — puisse atteindre le sommet sans avoir gravi les échelons. Bref, non aux ministres fantoches, « suspensus par le haut et dépourvus de base ». Là, on peut difficilement ne pas être d’accord, tant avec l’idée sur le fond (oui, c’est plutôt pas mal que les responsables politiques aient un minimum d’assises avant d’exercer des responsabilités) qu’avec l’opportunité de sortir cet argument maintenant [9]. La méthode employée ici, consistant à taper sur Arena en invoquant un prétexte n’ayant rien à voir avec le motif réel, plutôt que de mettre sur la table le problème (en l’occurrence, la démocratie interne du PS) me paraît néanmoins très contestable, parce que le message qui perce et qui restera au terme de cette affaire est un désastreux « tous pourris ».

Tertio, focaliser l’attention sur quelque chose, c’est la détourner d’autre chose. Et comme d’hab dans ce genre de manoeuvre : plus c’est gros, mieux ça passe. Le parlement va donc parler du sujet, le monde journalistique et parlementaire aura passé plusieurs jours à s’intéresser à l’affaire. N’y avait-il vraiment pas d’autres questions plus intéressantes à traiter pendant ce temps ?

Cette troisième et dernière remarque revient simplement à constater que l’enjeu politique concerne de plus en plus la représentation et de moins en moins le fait même [10]. Ce qui compte, ce n’est pas tellement, par exemple, que des dépenses plus ou moins excessives soient engagées, c’est la manière dont le consommateur du récit médiatique (qui se trouve être aussi électeur) va les percevoir. Comme il se trouve que la critique de l’information est en générale assez faible, voire inexistante, les relais de cette information prennent un rôle déterminant. Et là, tout le monde se tient : l’engrenage mortifère, je crois, se déclenche rarement par hasard. Marie Arena, icône de cette culture du représenté, ne pouvait évidemment pas se permettre la moindre bourde dans sa propre mise en scène (sa com’, comme on dit). D’une certaine manière, elle n’a donc dans cette histoire qu’à s’en prendre à elle-même.

Notes

[1Soulignons le mot « modeste » : il convient en effet à qui veut parler d’une success-story socialiste de l’employer au moins une fois dans son histoire, ce que ne manque pas de faire le peuple des journalistes, uni pour l’occasion. C’est l’éblouissante richesses sémantique du mot « modeste » qui explique qu’il doive être utilisé de préférence à tout autre. « Modeste » signifie en effet deux choses : 1° « pauvre » ; mais surtout 2° « qui a de la modération », « qui est simple, sans faste ». Le problème du gagneur socialiste est en effet qu’il doit concilier son histoire de gagneur socialiste avec la doctrine qu’il est censé incarner, ce qui lui impose deux lourdes contraintes : 1° faire montre d’un grand respect pour les petits, les pauvres, les sans-grades, dont il est, par définition, l’émanation ; 2° ne pas s’enrichir dans l’exercice du pouvoir, ce qui serait très très mal vu de sa base de laquelle il continue généralement à dépendre pour conserver son rôle dans la success-story (la question, j’insiste, n’est pas de savoir s’il s’enrichit réellement, mais bien ce que ce que l’histoire, la vox populi, l’opinion publique,... raconte à ce sujet ; tout dans cette affaire est question de représentation). Par contre, il peut devenir un tribun, un meneur de foules, un grand prêtre du mouvement populaire ou n’importe quel autre phantasme du même tonneau qu’il lui plaira d’avoir ; toutes ces choses s’intégrant plutôt bien dans la représentation que le peuple socialiste aime se donner de ses leaders. Il s’agit donc d’opérer le passage entre les deux états, par un subtil glissement : le double sens du mot « modeste » y contribue grandement (même si, en général, personne ne sait dans quelle mesure le futur gagneur socialiste était « simple, sans faste », à l’époque où il était « modeste »). Bref, ce mot — « modeste » — est destiné à mieux mettre en valeur le caractère flamboyant de la success-story, lequel sera finalement souligné par la couleur rouge des accessoires (écharpe, rose,...) dont le gagneur socialiste ne manquera pas de se munir. Bon, bon, j’en rajoute un peu, j’avoue, dans le pathos et, je l’admets à la rigueur, dans ton un fifrelin goguenard. Mais la manière de raconter l’histoire, on va le voir, joue un rôle au moins aussi important que son contenu. Notons encore, tant qu’on y est, que le gagneur libéral a quant à lui beaucoup moins de problèmes : il peut sans trop de risques afficher mépris et condescendance pour les gens « modestes ». Il pourra donc dire que dans la phase 1 de sa success-story, il était « pauvre », voire « misérable ».

[2Ce qui, il faut bien le dire, est un peu le péché mignon des socialistes, du nord comme du sud du pays, depuis que la génération actuelle, soucieuse de restaurer l’image de ces vieux partis, est arrivée aux commandes, Elio Di Rupo en tête (et Freya Van den Bossche en figure de proue). Soit dit en passant, la profonde — et j’imagine coûteuse — rénovation du siège du parti, boulevard de l’Empereur, n’a à ma connaissance suscité que les ravissements extasiés de tout le monde et notamment du petit monde du design et de l’art contemporain, qui s’est mis subitemment à trouver le PS très cool.

[3parce que c’était bien de cela qu’il était question.

[4Sur ce point, et sur les liens à établir entre jugement moral et action politique, d’admets bien volontiers que ma démonstration — et la réflexion sur le sujet, de manière générale — est encore relativement bancale, mais l’intuition me paraît bonne. Il faudra que j’y revienne.

[5Enfin, en moyenne, hein, il y a des bons journalistes aussi (j’ai pas envie de me faire tuer pas les potes qui exercent cette honorable profession ;-).

[6Mais c’est là un débat en soi : quel degré de confort et de valorisation matérielle est-il bon de consentir aux responsables politiques. Quel degré de stackanovisme doit-on exiger d’eux ? Il ne me semble pas qu’aucune de deux optiques radicales en la matière soit tenable. La première consiste à exiger des responsables politiques qu’ils assument de très lourdes responsabilités et produisent travail intensif (ce qui est déjà souvent le cas) tout en ne leur consentant qu’un salaire « normal ». La seconde consiste à se baser sur une sorte de loi du marché (c’est un argument que j’ai assez souvent entendu du côté du monde social-chrétien) en affirmant qu’il faut payer aux responsables politiques le salaire que leurs compétences devraient, en moyenne, leur permettre d’obtenir dans le secteur privé. Notons à ce sujet une information intéressante, relevée par La Libre Belgique : le coût des cabinets ministériels est très supérieur du côté francophone du pays qu’en Flandre. Bref, question intéressante, à approfondir à l’occasion.

[7Sur le CV que propose le site du PS, il est écrit que le signe particulier de cette jeune responsable politique [est] la détermination.

[8Même le pourtant si placide Hervé Hasquin y est allé de ses petites attaques perverses et minables, c’est dire. Par exemple, répondant à la question de savoir si le cabinet (dont il était le précédent occupant) ne nécessitait pas des travaux de rénovation, il répond : « L’état du cabinet ne le nécessitait pas. Une anecdote. Au printemps 2004, pour la formation du gouvernement actuel, le président du PS, Elio Di Rupo, était venu négocier dans ces bureaux. Il en avait été le premier occupant. Et je me souviens l’avoir entendu dire, à ce moment-là, qu’il retrouvait ce “beau bureau” avec plaisir. » (Le Soir, 10 décembre, p. 4) Comme s’il était envisageable que Di Rupo se fende en débarquant sur les lieux d’un « Oh, que ce bureau est moche, je me demande comment j’ai pu passer deux ans à bosser là-dedans ; sinon, mon cher Hervé, tout va bien ? »

[9Parce que c’est vraiment devenu une mode ces derniers temps pour les présidents de partis de choisir leurs ministres n’importe comment, en désignant des gens complètement inattendus et donc complètement soumis à la volonté du mâle dominant (ou, au PSC-CDH, de Joëlle Milquet). Le CDH fait très fort en la matière : Marie-Dominique Simonet, Benoît Lutgen, Catherine Fonck correspondent entièrement ce schéma. La conséquence de tout ça, c’est que la démocratie interne aux partis s’appauvrit gravement, que le pouvoir devient de plus en plus centralisé.

[10Dont l’objectivité, bien sûr, est toujours douteuse. Mais il y quand même de la marge entre objectivité douteuse et le désintérêt quasi-total pour la question de la factualité dans lequel nous baignons beaucoup trop.