Les archives des Bulles

Palais de Justice : quand le Conseil d’Etat sort de son rôle

samedi 11 décembre 2004, par François Schreuer

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Représentation du volume des constructions projetées vues depuis la place Saint-Lambert (par le groupe Liège 21e).

C’est donc reparti pour un tour. Pour la énième fois, la procédure visant à construire des annexes au palais de justice sur le site de la gare du Palais risque de se voir stoppée. L’avis de l’auditeur du Conseil d’Etat — dont on sait l’influence décisive qu’il a en général sur les décisions finales de cette instance — demande en effet la suspention du permis de bâtir délivré pour la construction de ces bâtiments.

Sans entrer tout de suite dans le fond du dossier, ce qui frappe, dans cette affaire, c’est la terrifiante confusion des genres de la part de cet « Auditeur ».

Ce Monsieur (ou cette dame, je ne sais pas), précise notamment dans son avis (d’après la presse) que « Le bon aménagement requiert que l’administration se répartisse dans des bâtiments existants ou qu’elle déménage en périphérie urbaine (exemple, l’Université de Liège). »

C’est à proprement parler surréaliste. On assiste ici à rien moins qu’à la prétention absurde de la part d’un juge de se substituer à une assemblée démocratique.

Et ledit juge est suffisament sûr de lui pour pouvoir invoquer sans rire (enfin, je suppose : un juge qui rit, ça ne fait quand même pas très sérieux) « Le Bon Aménagement », oui « Le Bon Aménagement » ; avec un article, un beau « le », devant, comme pour « la » logique ou « le » droit constitutionnel. On devine l’auteur pénétré d’un principe supérieur, dont les détenteurs privilégiés peuvent s’aventurer sans peur à édicter des lois morales et autres ukases qui participeront de par leur seule existence du Bien universel.

Non, Monsieur l’Auditeur, il ne vous appartient pas de décider ce qui est « bon ». C’est là matière qui relève exclusivement de la délibération collective, de la démocratie locale, bref du Conseil communal et des autres instances démocratiques compétentes. C’est d’abord aux habitants de la ville de Liège et aux instances qui les représentent qu’il revient de décider ce qui est bon pour l’aménagement de la ville.

Car votre avis, Monsieur l’Auditeur, est en outre plus que contestable et vous vous mettez à mon avis gravement le doigt dans l’oeil en citant le Sart-Tilman en exemple et en préconisant que l’administration « déménage en périphérie urbaine ». Ne pensez-vous pas qu’un service public aussi essentiel qu’un palais de justice se trouve mieux mis à proximité des transports en commun (la gare du palais et la gare des bus de la place St Lambert) qu’en périphérie ? Ne trouvez-vous pas que si l’on veut combattre les ravages écologiques et urbains causés par l’envahissement de l’automobile, il n’est pas forcément souhaitable de reléguer en périphérie urbaine les équipements collectifs ? Savez-vous seulement l’ubuesque situation — les lenteurs du bus 48 et la prolifération incontrôlable des parkings, entre autres — qui est celle de ce campus du Sart-Tilman que vous citez en exemple ? Ne trouvez-vous pas que la volonté des liégeois d’enfin terminer la place St Lambert, et d’utiliser le palais de justice pour ce faire, mérite un minimum de considération ?

Bref, ne pensez-vous pas, Monsieur l’Auditeur, que la réponse à ces questions ne relève tout simplement pas de vous et qu’il aurait été plus opportun de vous limiter à des considérations formelles concernant la validité légale du permis de bâtir que vous entendez annuler ?

Entendons-nous, je ne suis pas ici en train de plaider de façon totalement et définitivement convaincue pour ce projet. Il est très loin d’être parfait, est même sérieusement critiquable sur certains points. Je me refuse simplement à voir les instances démocratiques communales désaisies de leur compétence au profit d’un obscur bureaucrate.

Ce qui est dommage dans cette affaire (qui, mine de rien, dure depuis une quinzaine d’années), c’est que les tenants de chacune des options antithétiques dans cette affaire aient tellement campé sur leurs positions, et continuent à le faire.

D’une part, les autorités publiques en charge du dossier se sont manifestement montrées incapables d’entendre les critiques fondées qui étaient faites au projet. On peut d’abord citer celles qui concernent la hauteur de la « tour », dont la masse risque effectivement d’écraser visuellement le splendide et voisin Palais de Princes-Evêques. On peut aussi relever la critique concernant le caractère monofonctionnel des nouveaux bâtiments, avec la désertification nocturne des lieux dont elle s’accompagne forcément. Ces critiques — parfaitement pertinentes —, il était possible d’y répondre ; en exploitant les terrains laissés libres un peu plus loin autour du nouveau carrefour du « cadran » pour y construire une partie des bâtiments nécessaires, de façon à pouvoir dédensifier le projet, réduire la hauteur de la tour, inclure dans le nouvel ensemble d’autres fonctions et notamment du logement.

D’autre part, en ce qui concerne ceux des riverains qui contestent ce projet — et au parti Ecolo qui les soutient ostensiblement —, il est de plus en plus manifeste que le bien public et la démocratie qu’ils invoquent à tour de bras pour justifier leur opposition au projet sont pour eux des notions à géométrie variable, voire à sens unique. Le recours systématique à la justice pour régler un problème dont la nature est fondamentalement politique me semble en particulier fortement criticable ; tout comme la légereté d’un certain nombre des arguments qu’ils avancent. La « vue sur place Saint-Lambert », par exemple, n’est nullement un droit. Si l’on peut comprendre que les riverains tiennent à cette situation de fait, ce genre d’arguments n’a, à mon sens, aucune valeur du point de vue juridique. Plus fondamentalement encore, la position des opposants au projet laisse dans le vague total un certain nombre de questions : où construit-on le Palais de justice si ce n’est pas place Saint-Lambert ? Comment fait-on pour achever la place Saint-Lambert et refermer le chantier ouvert si l’on ne peut rien construire à cet endroit ?

Les conséquences de cette opposition stérile sont malheureusement fort domageables pour tous les habitants de cette ville : la justice en est toujours à camper dans des bâtiments trop étroits, géographiquement éclatés et parfois à la limite de l’insalubrité. On gaspille pour la gestion du dossier des sommes importantes qui auraient sans doute pu être mieux utilisées. La place St-Lambert risque de rester inachevée pendant des années encore, symbole douloureux d’une sorte d’esprit liégois qui a tellement plus de mal à contruire qu’à se chamailler. Dommage.

Ce texte a été initialement publié sur le site Liege.eu.org.