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Les ambiguïtés du discours sur la libération des otages français

samedi 25 décembre 2004, par François Schreuer

Les deux journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot, détenus depuis le mois d’août par un groupe d’activistes religieux en Irak (l’Armée islamique en Irak), viennent d’être libérés. Au-delà de la très bonne nouvelle que cet évenement représente, j’aimerais dire deux mots de l’attitude du gouvernement français, qui me semble flirter dangereusement avec les lignes de l’admissible.

Grosso modo, les Français se félicitent de la libération de leurs deux journalistes et voient dans cette libération une conséquence de leur politique irakienne, ce dont ils sont très contents. Ainsi le premier ministre Raffarin fait la déclaration suivante (pas mal d’autres allant dans le même sens) : « Il y a là pour nous une satisfaction grande d’être en mesure de voir que cette ligne de la France, cette amitié de la France pour le peuple irakien a été ainsi reconnue par la libération de nos deux compatriotes » [1]. Le sénateur (et maire de Marseille) Jean-Claude Gaudin (UMP) enchaîne : « cette libération [doit] à beaucoup de choses, à la diplomatie, à tous ceux qui ont œuvré en ce sens mais surtout à la ligne politique de la France par rapport à l’Irak. » [2]. Et, pour en rester à quelques citations seulement, le ministre des affires étrangères Michel Barnier conclut : « Il y a eu un dialogue politique, il n’y a pas eu de rançon » [3].

Que faut-il déduire de ces affirmations concernant

Entre cela et la légitimation des actes de barbarie commis sur des ressortissants de pays dont la politique étrangère n’agrée pas le groupe terroriste en question, il me semble que la distance est bien courte, voire inexistante. Le dérapage est patent.

Non, un groupe terroriste n’est tout simplement pas un interlocuteur (politique ou pas). C’est un adversaire irréductible, sans plus. Il est absolument obcène qu’un gouvernement démocratique affiche avec fierté, comme le fait le gouvernement français, les bonnes relations qu’il entretient avec des groupes aussi peu fréquentables que les Frères musulmans ou cette "Armée islamique".

Que les otages ménagent la susceptibilité de leur ravisseurs, c’est une chose absolument normale. Que les pourparlers menés par la diplomatie et les services secrets en vue de la libération des otages impliquent un certain nombre de contorsions, c’est une chose acceptable. Que le gouvernement, après la libération de ses otages, légitime de façon presque explicite l’action d’un groupe terroriste [4], fasse de ce groupe un « interlocuteur politique », c’est tout simplement abject.

Tiens, si j’étais directeur politique d’une organisation terroriste islamique irakienne, je crois que c’est cette stratégie que je prônerais : enlever des ressortissants de l’une ou l’autre nation « sympathique » — des suédois par exemple, ou des canadiens ; les français faisaient très bien l’affaire en l’occurence en raison de la position française sur la guerre en Irak. Les choisir de préférence journalistes ou coopérants, ce qui amplifiera l’empathie que les opinions publiques développeront à leur égard. Faire mariner un peu les otages dans leur jus, pour laisser le temps aux médias et aux ONG d’assurer la promotion médiatique de l’action. Terminer par la libération des otages en échange de la simple promesse de la part des gouvernements des pays « sympathiques » qu’ils déclareront largement à quel point ils ont eu affaire en la personne de notre organisation à un « interlocuteur politique lucide, mûr et modéré se battant loyalement pour la liberté du peuple irakien ». Pendant ce temps, ne pas oublier de décapiter de temps en temps un ou deux otages (et pas seulement américain), histoire de faire sérieux et d’en libérer de temps en temps l’un ou l’autre contre une forte rançon pour financer l’organisation (et éventuellement, ajouterai-je, pour pouvoir se casser aux Bahamas quand on en aura assez de cette activité qui, il est vrai, est assez épuisante pour les nerfs).

Parallèlement, je trouve que cette histoire est fortement éclairante sur l’aveuglement si souvent dénoncé de l’opinion publique américaine. Car si des journalistes français encourent des risques tellement importants à opérer en Irak, on imagine que le travail d’un journaliste américain est encore infiniment plus difficile et que, par conséquent, la censure par absence d’information sur toute une partie du « conflit » irakien est peut-être l’un des principaux facteurs explicatifs de l’autisme américain.

Défendre la liberté de la presse, dans ces conditions est doublement essentiel : c’est lutter contre les deux extrêmes entre lesquels il faudrait paraît-il choisir son camp.

Car les extrémistes religieux ne demandent sans doute pas mieux que l’exacerbation de toutes les tensions possibles, la caricature réciproque. Georges Malbrunot, à peine libéré a longuement raconté son calvaire dans les colonnes du Figaro [5]. Il y raconte notamment un dialogue avec l’un de leurs gardiens. Voici un extrait de son récit.

On lui dit : « On est à quinze jours des élections américaines. Tu souhaites que Bush passe ou Kerry ? » Il nous répond : « Nous, nous voulons Bush. On veut Bush parce qu’avec lui, les soldats américains vont rester en Irak et comme ça on va pouvoir se développer. » [...] « Bush, l’intervention en Afghanistan était très bien pour nous ; ça nous a permis d’essaimer à travers le monde. On est présents dans soixante pays à travers le monde et notre objectif est de renverser les pouvoirs arabes et de revenir au califat, de l’Andalousie à la frontière chinoise. » On lui demande quelles sont ses priorités ? « On en a deux. L’Arabie saoudite, l’Égypte. Quant, à la Jordanie, on sait qu’il s’agit d’un pays entre les mains de la CIA. Ce n’est pas bien. Mais ce n’est pas notre priorité. On sait que tous les dirigeants arabes sont des traîtres. Aucun n’est un vrai islamiste. »

Paradoxalement, cette prise d’otages constitue donc peut-être le meilleur argument (certes contrebalancé par beaucoup d’autres) en faveur d’une implication plus forte des européens en Irak : quand l’état de droit, la liberté de la presse sont à ce point menacées, on peut difficilement fermer les yeux.

Notes

[1Jakubyszyn Christophe, « "On est très près de la vérité sur cette affaire Julia", affirme Jean-Pierre Raffarin » in Le Monde, 24 décembre 2004.

[2Op. cit.

[3Op. cit.

[4Voir par exemple à ce sujet Atmane Tazaghart, Cyril Hofstein et Roland Jacquard, « Une nébuleuse terroriste » in Le Figaro Magazine, 24 décembre 2004.

[5Malbrunot Georges, « Ils nous ont dit : “Ne revenez pas en Irak” » in Le Figaro, 24 décembre 2004.