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Un nouveau parti de gauche en Allemagne

dimanche 26 décembre 2004, par François Schreuer

L’info vient du Monde, dans son édition datée du 25 décembre [1] : un nouveau parti de gauche est en train de voir le jour en Allemagne. Il s’appelle Wahlalternative Arbeit & soziale Gerechtigkeit (WASG), c’est-à-dire « Alternative électorale travail et justice sociale » et il compte présenter des candidats lors des prochaines élections régionales.

En ce qui concerne la naissance du nouveau parti, le correspondant du monde en Allemagne, Georges Marion, écrit ceci (dans l’article mentionné).

L’idée d’une nouvelle formation de gauche est née des débats déclenchés au sein du SPD, des syndicats et de divers groupes alternatifs à l’occasion des projets de réformes sociales du chancelier Gerhard Schröder, jugés d’inspiration libérale. Le plan a connu divers avatars, ses mentors ayant d’évidentes réticences à se choisir le chef que voudrait être Oskar Lafontaine, ancien président du SPD, ou à faire alliance, voire parti commun, avec les néocommunistes du PDS, comme le propose Gregor Gysi, l’ancienne étoile du communisme post-chute du Mur.

En plus de la base syndicale dominante, les « nouveaux mouvements sociaux » semblent également présents dans cette nouvelle formation. Ainsi, sur le site web de la section colonaise du nouveau parti — particulièrement en vue en raison des élections régionales qui se dérouleront prochainement en Rhénanie Nord Westphalie — on trouve, très visibles, des liens vers une série d’organisations dont le profil est assez marqué : la plate-forme altermondialiste ATTAC, la pétition européenne contre les brevets logiciels, une campagne contre la marchandisation du monde et jusqu’à la section allemande du « BIEN » (Basic Income European Network [2]).

En ce qui concerne le positionnement politique du nouveau parti, d’après les quelques infos que j’ai pu trouver et ce que mon mauvais allemand me permet de comprendre, le programme est essentiellement basé sur une conception économique classiquement keynésienne de soutien à la demande, et fait, en conséquence la part belle à la défense intransigeante des systèmes de protection sociale, se prononce pour la construction européenne, mais s’oppose de manière nette à la dérive libérale que connaît actuellement l’union. etc. Bref, rien d’excessivement original semble-t-il, même si ces fondamentaux de la gauche sont de plus en plus souvent oubliés par les partis sociaux-démocrates traditionnels.

Si le positionnement politique du nouveau parti ne donne donc pas encore l’impression d’être parfaitement au point [3], j’ai quand même l’impression que son arrivée sur la scène politique n’est pas négligeable et constitue, si sa capacité électorale supposée se confirme, un événement majeur à l’échelle européenne.

Elle me semble symbolique d’un éclatement de plus en plus fort de la gauche et de l’incapacité de plus en plus évidente des partis sociaux-démocrates à jouer leur rôle traditionnel de pivot de leur camp. Et ceci ne concerne pas seulement les traîtres emblématiques — et si je les appelle de cette façon, c’est d’abord parce qu’ils sont dénoncés comme tels au sein même de la social-démocratie européenne — que sont le New Labour britannique ou, dans une moindre mesure, le SPD allemand : d’autres partis socialistes, comme le PS français, sont également touchés (sans parler de la gauche italienne qui ne ressemble toujours pas à grand-chose, ce que le « retour » de Romano Prodi et de sa stratégie d’alliance centriste ne va sans doute pas améliorer). Dans le court-terme, différents facteurs peuvent expliquer un certain flottement dans la situation qu’on observe : créer — ou rejoindre — un nouveau parti politique de gauche, c’est prendre la responsabilité, extrêmement lourde, de déforcer une gauche déjà mal en point face à des partis de droite de plus en plus monolithiques. Le capital symbolique attaché aux vieux partis socialistes européens complique également toute tentative de fonder des « partis socialistes rénovés ». Mais cette situation n’aura qu’un temps et la création du WASG en marque peut-être la fin.

Face à la dérive libérale de plus en plus évidente et généralisée de la social-démocratie européenne (dont, à mon avis, son soutien quasimment unanime au traité constitutionnel européen est une preuve tangible), je ne vois pas comment les choses pourraient se passer autrement que par une désaffectation de plus en plus grande de l’électorat populaire et par la multiplication des tentatives de reconstruire de nouvelles structures politiques à gauche. Mais il est peu probable que de telles tentatives puissent déboucher rapidement sur une véritable alternative, non pas tant que les perspectives idéologiques et théoriques soient totalement bouchées comme il est si facile (et courant) de l’affirmer, mais l’absence d’un élément fédérateur fort compliquera à mon avis sérieusement tous les essais de rassemblement tandis que les rigidités des systèmes politiques européens empêchent à mon avis à un nouveau parti de se faire rapidement une place au soleil. Bref, on va dans le mur. En l’état, la seule solution est à mon avis un très sérieux coup de barre à gauche des partis « socialistes » européens, incluant leur ouverture réelle à tous les militants indépendant ou issus d’autres partis que ce changement de cap pourrait inciter à y adhérer.

Notes

[1Marion Georges, « La création d’un nouveau parti de gauche, serpent de mer des déçus du SPD », in Le Monde, 25 décembre 2004.

[2Il s’agit de la principale alliance des défenseurs de l’allocation universelle, dont le professeur louvaniste Philippe Van Parijs semble être la principale tête pensante. Soit dit en passant, il n’est pas du tout certain qu’il est parfaitement cohérent, pour un parti mettant le terme « travail » au rang de ses deux valeurs fondamentales, de faire alliance avec l’un des think-tank les plus clairement connotés « société du post-travail ». Mais bon, c’est quand même intéressant de voir que ce nouveau parti est attentif à ce type de débats.

[3Le (très riche) site international d’information de la quatrième internationale (c’est-à-dire des partis trotskistes comme la LCR en France ou le POS en Belgique) se montre d’ailleurs — évidemment — particulièrement critique, non sans arguments, notant par exemple ceci : « Le congrès était axé sur le discours de Hensche qui devait délimiter le cadre politique de la fondation du futur parti [...] mais, ce qu’il exposa pendant une bonne heure resta extrêmement pauvre pour ce qui était du contenu et des alternatives politiques. Dans son discours, Hensche se limita presque exclusivement à reprendre à son compte, avec des paroles fortes et des formules percutantes, la vaste opposition à la démoliton sociale permanente et aux baisses d’impôts en faveur des revenus les plus élevés. »