Les archives des Bulles

Sus aux fachos !

mercredi 12 janvier 2005, par François Schreuer

Chouette. On dirait que ça bouge. On dirait que du côté du monde politique (surtout flamand, en fait, parce que c’est de là que venait le blocage), on vient enfin de décider que la seule méthode qui marche avec les fachos, c’est de leur rentrer dans le lard. Enfin, en tout cas, un accord a été trouvé au niveau fédéral pour mettre en place les outils qui permettront de couper les vivres aux partis racistes. C’est un excellent premier pas qui devrait déjà, s’il se réalise effectivement, diminuer sensiblement l’impact de la propagande nazillarde et faire cesser cette abomination que constitue jusqu’à présent la diffusion de discours haineux avec de l’argent public.

Pour la Flandre, il est sans doute fort tard pour réagir quand le Vlaams Blok/Belang est le premier parti du pays dans les sondages et que le cordon sanitaire ne tient plus que virtuellement. Enfin, au moins on peut penser qu’il n’est jamais trop tard dans la mesure où plus on attend, plus ça empire (ça va juste être très très douloureux pour la Flandre de s’extirper la crasse du ventre).

Du côté francophone, en ce qui concerne le FN, malgré la grosse percée qu’il a faite en Wallonie lors des dernières élections, peut-être bien qu’il est encore temps de limiter la casse. Ce parti n’est pas encore très organisé (ou plutôt se désorganise encore en permanence) et surtout prête encore beaucoup le flanc aux attaques qu’on peut lui porter (alors que le Blok/Belang, sans changer d’un iota ses objectifs et son personnel politique, a quant à lui fort bien compris qu’il avait tout à gagner à polir son image et à dissimuler son idéologie, ce qui a pour première conséquence qu’il devient de plus en plus difficile de le stigmatiser). Cet état de fait ne durera pas, donc autant en profiter pour lui bourrer dans le tas sans tarder.

C’est ce que fait — de manière inimitable — le truculent journaliste de la RTBF Jean-Claude Defossé (celui qui faisait les « Travaux inutiles »), qui malgré son petit côté fouteur de merde (« enquiquineur » il faut dire ?) est un démocrate des plus vivifiants. Là, justement, je viens de voir le reportage qu’il a consacré au FN. Celui-là même dont tous les journaux parlent parce que le président du parti, Daniel Féret, a réclamé qu’il ne soit pas diffusé sur antenne et dont il a menacé l’auteur de représailles [1]. C’est d’ailleurs après vu ce film que j’ai envie de prendre la plume, juste pour pérorer un peu sur le sujet. Et comme mon clavier se laisse faire pour une fois,.. tu as droit cher lecteur à ce morceau de prose impromptue entre deux séances d’études de mon cours de statistiques.

Mais je m’égare. Je disais donc que Jean-Claude Defossé, journaliste ayant pour vocation de mettre des gros sabots partout où il va, vient de consacrer un reportage au Front National, petit parti de fachos qui monte en Belgique francophone. Comme j’ai bien aimé ce reportage, j’ai envie d’en écrire deux mots. En gros, le journaliste prend deux angles d’attaques.

D’une part, il montre les liens idéologiques et matériels existant entre une bonne partie des actuels responsables du FN et les pires expressions historiques (nazisme, franquisme, rexisme,...) ou contemporaines (mouvements « skinheads »,...) de l’extrême-droite, les plus dégueulasses d’entre les dégueulasses. Il montre l’embarras du sénateur Michel Delacroix qui se justifie à moitié, dis une chose puis son contraire, bafouille un peu, quand on lui montre une photo à lui dédicassée par Léon Degrelle, auquel il avait coutume de rendre visite dans sa retraite espagnole. On voit tel autre expliquer que lui il fait « de la politique, pas de l’histoire, et que donc il ne peut pas savoir si Degrelle était un mec sympa ou pas ». Le racisme, le négationisme historique qui imprègne de façon générale le discours et la pensée de l’extrême-droite est montré et démontré. Bref, l’approche classique, assez théorique malgré tout (ben oui, je sais, c’est triste à dire), dont on est tenté de dire qu’elle fonctionne bof, parce que les gens qui votent pour le FN, me semble-t-il, soit ils s’en foutent plus ou moins de savoir que Daniel Féret a fait le salut nazi à telle réunion, soit ils sont carrément d’accord.

Mais je crois que là où Defossé est le plus efficace, c’est dans le second angle d’attaque qu’il prend, c’est-à-dire dans la manière sans concession mais très factuelle qu’il a de mettre le doigt sur le gouffre monstrueux qui sépare le discours de la pratique, et en particulier sur les méthodes et le train de vie scandaleux que mène le président du parti Daniel Féret. On voit comment le FN est d’abord une entreprise familiale dont la dotation publique sert plus ou moins de rente à Féret et à ses proches (et on paie un appart’ par ici, et une bagnole par là, et on se sert joyeusement dans la caisse). On voit comment ce sale type et les quelques apparatchiks qui l’entourent roulent dans la farine les milliers de précaires, d’exclus, de pauvres, dont il se présente comme le défenseur tout en exploitant jusqu’à l’os leur misère. On voit la manière dont il exploite le personnel qui a le malheur de tomber sous sa coupe [2]. On voit comment il ne paie pas ses fournisseurs, comment il falsifie des certificats médicaux (notamment pour couvrir le hold-up mené par tel cambrioleur son ami), comment il place ses gens (à commencer par sa femme) aux places éligible, comment il est tout simplement un véritable escroc... On voit aussi, et c’est important, comment — tout en faisant campagne contre le travail parlementaire de tous les autres partis — il méprise ouvertement sa fonction parlementaire, en ne siégeant que le strict minimum nécessaire à la perception de son indemnité de fonction dans le cynisme le plus total, en déclarant qu’il est là pour « emmerder » le monde et qu’il n’y a pas d’autre objectif à sa présence au parlement.

C’est peut-être bien comme ça qu’il est possible d’interpeller les électeurs du FN dont on suppose que la majorité est, par principe en rupture de ban avec tout ce qui peut ressembler à du discours « intello », voire à du discours journalistique tout court. Je crois qu’il est de salubrité publique de répéter encore et encore le genre de faits qui font le corps de ce reportage, de montrer de tels documentaires dans les écoles, et partout où c’est possible.

Et puis aussi (surtout ?), mettre en place des mécanismes démocratiques permettant de mieux contrôler les élus, renforcer l’exigence de probité à l’égard des mandataires politiques, non seulement sur le plan légal (en alourdissant les interdictions d’éligibilité pour un certain nombre de délits, par exemple, ou en exigeant des déclarations de patrimoine détaillées de tous les candidats,...) mais aussi dans la pratique : que les partis s’épargnent par exemple de faire revenir sur la scène politique des délinquants condamnés (ce qui arrive malheureusement encore de temps en temps) et les choses iront déjà beaucoup mieux. Parce que, y’a rien à faire, c’est là – dans la corruption supposée du monde politique, thèse alimentée par quelques crabes, minoritaires je crois, mais très visibles – que les partis d’extrême-droite trouvent un de leurs meilleurs terreaux. Et là, y’a du boulot, il suffit d’appliquer aux partis traditionnels les critiques faites au FN pour s’en rendre compte : népotisme, autoritarisme dans la création des listes, musèlement des minoritaires,... Y’a encore du boulot.

Bien sûr, cette approche pragmatique ne doit pas faire oublier un travail de fond de sensibilisation au danger que constitue l’extrême-droite (parce que, fondamentalement, il y a peu de raisons faisant en sorte que les partis d’extrême-droite soient aussi, comme c’est le cas ici, les plus corrompus) mais je crois quand même que l’approche pragmatique a une certaine légitimité (ne serait-ce que parce que le discours poujadiste est un des principaux éléments du discours des fachos, avant même le discours raciste sans doute).

Je termine en disant un mot de l’élément qui pour être relativement anecdotique n’en reste pas moins le plus frappant — tout à la fois rassurant et terrifiant —, du reportage dont je viens de parler. On y voit de manière limpide à quel point le FN est véritablement un ramasis de crétins qui rechignent à peine à étaler leur stupidité dès qu’on le leur demande. Ils se tapent dessus à qui mieux mieux [3], présentent pour la plupart d’entre eux une cohérence intellectuelle proche du néant absolu [4], se laissent piéger par la moitié des pièges qu’on leur tend, se contredisent en permanence [5],... D’un côté, c’est rassurant, parce qu’on se dit qu’une telle bande de crabes ne peut pas être fondamentalement dangereuse, à se tirer dans les pattes à la première occasion, à étaler aussi facilement leur vulgarité (quoique, la réalité tende à démonter ce préjugé). Mais ce qui est véritablement terrifiant, c’est de se dire que lorsqu’un type un peu moins stupide, un peu moins imbu de fric et un peu plus de pouvoir, un Jean-Marie Le Pen ou un Filip Dewinter, aura pris les rênes de cette saloperie de bestiole rampante, le potentiel électoral et militant qu’il pourra fédérer laisse envisager le pire.

Une conclusion ? Plus que jamais l’antifascisme est un combat politique absolument nécessaire. Et il ne faut pas traîner.

Notes

[1Texto : C’est vraiment une ordure, ce Defossé, et j’aurai sa peau. Ce n’est même pas un journaliste. (cité dans Le Soir, 12 janvier 2005). Soit dit en passant, je ne sais pas s’il pouvait faire audit reportage une meilleure publicité — et au journaliste un plus grand plaisir —, sans cela, en ce qui me concerne, je ne crois pas que je l’aurais regardé.

[2On apprend par exemple que son attaché parlementaire à dû aller passer ses vacances à faire des travaux de rénovation dans une des villas qu’il possède dans le midi pour ne pas perdre son emploi

[3De manière très amusante, la plupart des sources et des témoins du reportage sont d’ailleurs des membres du FN, plus ou moins repentis ou ayant simplement un oeuf à peler avec Féret.

[4Non, non, n’allez pas croire qu’il puisse y avoir la moindre contradiction à travailler main dans la main avec le Vlaams Blok, parti séparatiste et flaminguant quand on est un parti se disant belgicain, royaliste et défenseur des francophones.

[5Ce dont, soit dit en passant, ils se foutent manifestement car leur discours vis-à-vis de leurs membres et électeurs – tout l’indique, depuis leur débit ne parole jusqu’à leurs intonations – n’a manifestement pas pour fonction principale de communiquer mais se situe semble-t-il à un niveau infrasémantique, dans le partage de quelques émotions grégaires avec ceux qu’ils considèrent indubitablement comme des troufions de premières catégorie.