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Chirac vs Jospin, acte 2 et demi ?

lundi 24 janvier 2005, par François Schreuer

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En 2002, Jospin avait trouvé Chirac « trop vieux ». Amusant : la différence d’âge entre les deux est exactement de... cinq ans.

Il ne se passe plus un jour sans qu’un indice vienne accréditer le scénario d’une nouvelle édition du duel Chirac-Jospin à la présidentielle de 2007.

Les lieutenants favoris des deux (ex-)cadors de la politique française multiplient les interventions destinées à ouvrir la voie à leur champion.

Bertrand Delanoë y allait à la brosse à reluire il y a quelques jours [1] (non sans y inclure une petite nuance, c’est vrai).

C’est actuellement l’homme d’Etat en France qui réunit le mieux les qualités de compétence, d’honnêteté intellectuelle, de rigueur. Je ne sais pas s’il voudrait être candidat à l’élection présidentielle de 2007, s’il sera en situation de l’être, si ce sera opportun. Mais si jamais il le veut et est en situation de l’être, je suis partant.

Idem à droite où Douste-Basly [2] n’y va pas non avec le dos de la cuillère. Il commence par écarter l’idée de Sarkozy d’organiser une primaire au sein de l’UMP

Qu’un parti politique décide d’apporter un soutien à un candidat est une démarche complémentaire qui ne me paraît pas être en contradiction avec l’esprit de nos institutions, mais dans la Ve République chacun a le droit de se présenter face au peuple. A titre personnel, je suis donc favorable à une consultation, sauf bien entendu dans l’hypothèse où le président de la République choisirait de se représenter.

Mais pourquoi, lui demande le journaliste ?

Parce que le président de la République, qui a déjà reçu l’onction populaire, est soutenu par une majorité présidentielle. Ce soutien ne s’arrêterait pas le jour où une éventuelle consultation serait organisée.

Bref, la cause est entendue :

Si Jacques Chirac se représente, nous serons naturellement derrière lui. [...] La France pèse de tout son poids sur la scène internationale ; des résultats très importants ont été obtenus en matière de sécurité ; la réforme des retraites est faite, celle de l’assurance-maladie se met en place et celle de l’école est sur les rails. Mais c’est à Jacques Chirac, et à lui seul, de décider en conscience.

A cela — et à tous les autres qui y vont du même genre de commentaires —, on peut ajouter des sondages sur l’état d’esprit des français face à l’hypothèse d’une nouvelle candidature de l’un ou l’autre (et ils ne sont pas vraiment contraires, les français) et jusqu’à un pamphlet anonyme — Au secours ! Lionel revient ! [3] —, réquisitoire au vitriol contre l’idée d’un retour de Jospin en politique, et dont l’éditeur affirme qu’il est signé par un des 100 plus importants responsables socialistes (mais que certains considèrent comme un soutien déguisé à la candidature de Jospin [4]).

Chacun a manifestement des raisons de réfléchir sérieusement à une nouvelle candidature à la présidentielle (une troisième pour Jospin, une cinquième pour Chirac !). Jacques Chirac, délinquant notoire traînant derrière lui un monceau de casserolles [5] mais protégé par son immunité présidentielle, n’a d’autre solution pour éviter de rendre des comptes à la justuce que de prolonger son mandat (même le brave Juppé qui n’avait grosso modo fait que couvrir les emplois fictifs du RPR vient de se faire condamner).

Quant à Jospin, le moins qu’on puisse dire est qu’après son « retrait de la vie politique » annoncé au soir de sa défaite du premier tour en 2002, il a l’air de trouver le temps long. Depuis deux ans, on a régulièrement l’occasion de l’entendre (surtout de le lire, en fait) sur toutes sortes de sujets, depuis le mariage homosexual (auquel il s’oppose) jusqu’à la constitution européenne (qu’il soutient), la politique du gouvernement Raffarin ou, cette semaine, à la défense des 35 heures [6].

Bref, ils ont manifestement tous les deux vachement envie d’en reprendre pour un tour.

Ce qui est amusant, c’est que l’un et l’autre ont rarement été aussi faibles dans leur camp — Jospin a beau s’être mué en statue du Commandeur [7], il n’est plus vraiment dans le circuit ; et Chirac vient de perdre le contrôle de son propre parti au profit du « petit salaud » Sarkozy — mais l’un et l’autre devraient sans doute s’imposer sans difficulté tant leurs successeurs potentiels sont nombreux et divisés. Au PS, on se demande bien qui va émerger : si Fabius a plus ou moins perdu ses chances avec le référendum interne au PS sur le traité constitutionnel européen, parmi les autres présidentiables (qui ont tous choisi le camp du oui), à savoir François Hollande, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Jack Lang, Ségolène Royal ou Bertrand Delanoë, personne ne sort vraiment du lot et François Hollande dont la position institutionnelle est la plus favorable est sans doute le moins charistmatique de tous. Bref, du gâteau pour le vieux Jospin que de coiffer tout ce monde sur le poteau.

A droite, Sarkozy est bien en position de force après son « sacre » à la tête de l’UMP, mais c’est une position de force qui l’oppose à presque tous les autres leaders de la droite (de notoriété publique, Villepin, Raffarin, Debré, ou Douste-Blazy ne savent pas le supporter) qui n’hésiteront pas à le pousser dans le dos s’il fait mine de tomber. Bref, la situation est ici aussi favorable à la vieille génération. Personne n’étant en mesure de se prendre Sarkozy de front, mais personne ne voulant le voir monter trop vite, le réflexe naturel va être de soutenir Chirac qui peut donc probablement laisser gentiment ses pieds au chaud dans ses pantoufles.

Après 1995 et le duel avorté pour cause de Jean-Marie Le Pen en 2002, j’ai l’impression qu’à moins d’un retournement de situation important d’ici là, l’hypothèse d’une présidentielle 2007 opposant les mêmes candidats qu’en 2002 est tout à fait crédible.

Et franchement, je trouve ça assez regrettable. Outre le fait qu’il serait sain que Chirac ait enfin à répondre devant la justice de ses (nombreux) actes délictueux, ni l’un ni l’autre ne me semblent capables de renouveller leur discours, d’intégrer de nouveaux enjeux, de comprendre la société telle qu’elle évolue (la déplorable position de Jospin sur le mariage homosexuel en est la meilleure preuve). Pire, on se demande bien sur quoi il vont parvenir à s’opposer. Tous deux, au moins dans leurs discours, sont aujourd’hui des conservateurs modérés mélangeant une bonne dose d’étatisme à la française, de libéralisme économique (selon ce mélange un peu bizarre que pratique la France avec une certaine réussite) et de traditionnalisme social. Ils sont en outre d’accord sur un enjeu aussi important que la Constitution européenne [8]. Le débat risque de faire rage.

Notes

[1Le Monde, 18 janvier 05.

[2Le Figaro, 19 janvier 2005.

[3Editions Privé

[4Mandraud Isabelle, « Un mystérieux Monsieur X à Lionel Jospin : "Nous ne voulons pas de toi" », Le Monde, 16 janvier 2005.

[5Entre autres choses, il faut lire à ce sujet l’excellent dossier du Canard Enchaîné consacré à Bernadette Chirac qui montre la manière dont les moyens de la mairie de Paris étaient utilisés sans vergogne par le clan Chirac : illuminations de Noël en Corèze « offertes » par l’élue locale Bernadette Chirac, mais payées par la mairie de Paris, banquets organisés en Corrèze pour lesquels étaient déplacé un bataillon de marmiton parisiens, etc etc.

[6Mandraud Isabelle, « Lionel Jospin appelle à "la défense des 35 heures" », Le Monde, 21 janvier 2005.

[7Ce pour quoi, diront les plus perfides, il avait une vocation évidente.

[8Soit dit en passant, peut-être bien que le principal enjeu du référendum français sur le traité constitutionnel européen sera là, dans la détermination des candidats à la présidentielle, parce qu’on voit quand même mal les deux principaux partis présenter chacun un candidat favorable au traité après qu’un référendum ait voté non à la Constitution.