Les archives des Bulles

Dialogue

mercredi 23 février 2005, par François Schreuer

Il y a quelques jours, mon téléphone portable sonne. Je décroche et la voix, marquée d’un fort accent flamand, entame [1] :

— Bonjour Monsieur Sschchreuuer, c’est Mobistar, je ne vous dérange pas ?
— Si
— ...
— ... (?)
— Je vous appelle parce que nous avons constaté que vous avez un téléphone portable doté d’un écran couleur
— Effectivement, mais je viens de vous dire que
— Et nous avons constaté que vous n’avez pas activé [ici le brave gars avec son accent flamand me parle d’un système qui permet de recevoir des sms avec des images et ce genre de choses]
— Ah bon ?
— Et donc, je vous propose d’activer cette option. C’est complètement gratuit
— Non, je vous remercie, ça ne m’intéresse pas
— Mais c’est complètement gratuit
— J’ai bien compris. Mais ça ne m’intéresse pas
— Mais c’est complètement gratuit
— Je viens de vous dire que
— Excusez-moi Monsieur, excusez-moi de vous avoir dérangé. Au revoir, Bonne soirée

Là, l’homme raccroche, manifestement troublé par ce dialogue un peu bizarre. J’admets ne pas avoir été beaucoup plus aimable que ce que la politesse exigeait (mais bon, si on doit commencer à faire pote avec la pub au téléphone, hein). Mais l’histoire n’est pas finie, deux ou trois jours plus tard, mon téléphone sonne à nouveau, et c’est cette fois une voix féminine et francophone qui entame le même laïus :

— Bonjour Monsieur, service clientèle de Mobistar ici, je me permets de prendre contact avec vous au sujet de notre nouveau système [ici, re-description du système en question]
— Oui, je suis au courant, vous m’avez déjà téléphoné et je vous ai déjà dit que ça ne m’intéressait pas
— Eh bien, c’est-à-dire qu’il semble qu’il y ait un problème technique
— Ah ?
— Oui, mon collègue a du oublier de vous préciser que ce service est entièrement gratuit
— Non, il me l’a dit
— Et alors, vous ne souhaitez pas que nous l’activions ?
— Non, je vous remercie
— Mais pourquoi ?
— Parce que je n’en vois pas l’utilité. Parce que je pense que c’est un moyen pour votre entreprise de gagner plus d’argent en m’incitant à consommer de nouveaux services, que votre entreprise ne vous paierait d’ailleurs pas pour m’appeler si elle ne comptait pas gagner de l’argent de cette manière et que, de toute façon, je pense que mes factures de téléphone sont déjà bien trop chères.
— Mais, vous n’aurez rien à payer, c’est juste pour pouvoir recevoir des messages de vos correspondants, ce qui est complètement gratuit.
— Oui, et je n’ai pas envie d’inciter mes correspondants à dépenser de l’argent inutilement et de vous en faire gagner par la même occasion.
— Mais ?
— Ecoutez, je n’ai rien contre vous. Vous ne faites que votre travail. Mais vous pouvez dire à votre patron que le seul truc que j’aimerais qu’il fasse, c’est facturer les communications téléphoniques moins cher. Et s’il vous plaît, ne m’appelez plus pour faire la promo de quoi que ce soit.
— Au revoir Monsieur,
— Au revoir

Que dire de cette conversation surréaliste ? Hormis le fait que je suis abonné chez un opérateur de téléphonie mobile nommé « Mobistar », que celui-ci a la très désagréable habitude d’appeler ses clients par téléphone pour faire de la publicité, que pour effectuer cette activité peu recommandable auprès de ses clients francophones, il a engagé au moins un flamand parlant un français approximatif, que je suis l’heureux détenteur d’un téléphone portable doté d’un écran couleur, que mon opérateur téléphonique dispose du moyen technique de savoir que mon téléphone portable est doté d’un écran couleur (ouh, ça devient effrayant là),... pas grand chose, sans doute.

Il n’empêche, ces personnes que j’avais au téléphone, je crois qu’elles étaient sincèrement étonnées de ma réponse. La capacité du capitalisme à formatter les esprits est étonnante. Il faut absolument corroborer les axiomes de l’économie classique, laquelle postule qu’une voix murmure ou fond de chaque individu « Plus pour le même prix, c’est mieux ; plus pour le même prix, c’est mieux ».


Petit ajout, ce 19 mars ; je lis dans le journal [2] un truc qui me fait bien rigoler :

La prochaine fois que votre GSM affichera un message, retenez votre souffle : il pourrait s’agir d’un virus. Les spécialistes de la sécurité s’inquiètent de l’apparition de « Commwarrior », un virus qui cible les téléphones mobiles. [...] Le 7 mars dernier, les chercheurs ont identifié le virus « Commwarrior », qui se réplique en utilisant les MMS, des petits messages que l’on envoie avec son téléphone mobile à la façon des SMS, mais qui permettent également l’ajout de son ou d’image. « Commwarrior » a donc la possibilité de se disséminer partout dans le monde grâce à l’envoi d’un simple MMS. Il peut s’envoyer à tous les numéros qui figurent dans le carnet d’adresses du GSM et donc faire flamber la facture des MMS de l’utilisateur.

Notes

[1Je reconstitue ici les termes de la conversation de mémoire, mais en respectant le ton comme la substance de ce court échange verbal ; si je me rappelle bien, on est aussi informé que la conversation est enregistrée « afin d’améliorer la qualité du service », Mobistar devrait donc être en mesure d’apporter de ce post une preuve historiquement incontestable. Soit dit en passant, je me demande si je peux demander à recevoir une copie des enregistrements où j’interviens.

[2Alain Jennotte, « Les virus s’attaquent aux GSM », Le Soir, 19 mars 2005.