Les archives des Bulles

Affaire Lizin, ça commence à bien faire

vendredi 25 mars 2005, par François Schreuer

Hier soir se tenait le conseil communal de la ville de Huy — dont la très controversée Anne-Marie Lizin est bourgmestre —, convoqué pour entendre les explications de sa bourgmestre au sujet de la lettre envoyée par celle-ci à une magistrate dans une affaire de garde d’enfants.

Rétroactes

Rappelons brièvement les faits. Anne-Marie Lizin, qui en plus de sa fonction maïorale hutoise assume également la présidence du Sénat — ce qui fait d’elle rien moins que le troisième personnage de l’état dans l’ordre protocolaire — a écrit un courrier à une magistrate pour tenter de l’influencer dans une affaire dont celle-ci avait la charge et qui concerne une citoyenne hutoise. Malgré l’affront évident subi dans cette affaire par l’état de droit et le principe fondamental de la séparation des pouvoirs, souligné unanimement par toute la presse, malgré les appels nombreux à la démission lancés depuis les bancs de l’opposition ou depuis les principaux titres de la presse, malgré que l’affaire ait fait vaciller la majorité gouvernementale fédérale, Mme Lizin a traversé le tourbillon médiatique comme une fleur, acceptant seulement de présentant de légères excuses [1] pour ce qui est bel et bien, comme le souligne Jacques Gevers dans Le Vif, une faute grave.

Le PS — qui pour le coup a vu sacrément écornée son image de « renouveau », notamment en Flandre — a simplement fait bloc, Elio Di Rupo, interrogé en radio ou dans la presse, évitant de rentrer sur le fond du problème pour se contenter de chanter, dans un registre émotionnel, les louanges d’Anne-Marie Lizin, sa fougue, ses combats, son emportement au service des grandes causes [2], etc. On a à cette occasion appris que Mme Lizin, selon le mot même de M. Di Rupo était un « volcan ». On évitera de s’interroger sur le danger qu’il y a à faire cohabiter le volcan avec une centrale nucléaire [3] pour se contenter de remarquer que, malgré l’absence totale de sanction, AML a été contrainte, pendant toute la durée de l’affaire au niveau fédéral, de garder d’une certaine manière profil bas.

Huy, terre de cocagne

De cela il n’était même plus question hier soir, à Huy, où, de manière complètement hallucinante, Anne-Marie Lizin a été... félicitée pour son comportement. Bouquet de fleurs, motion de soutien de la majorité soulignant la dignité dont elle a fait preuve face aux attaques odieuses dont elle a fait l’objet depuis quelques jours, elle n’a manqué de rien. Les questions de l’opposition n’ont reçu pour réponse que la déclaration laconique dont « AML » avait déjà donné lecture au Sénat.

La palme de la veulerie revient à un certain Alexis Housiaux, échevin en charge de la.... citoyenneté (oui, c’est triste) de son état, et par ailleurs avocat et ancien bâtonnier (oui, c’est encore plus triste) qui n’a pas hésité, selon Le Soir, à y aller de ses gros sabots : Je vais à l’encontre de l’opposition, je vais à l’encontre de la majorité et je vais à l’encontre de la bourgmestre. Puisque je dis, moi, qu’aucune faute n’a été commise dans ce dossier si l’on s’en réfère à la législation sur la protection de la jeunesse, et selon laquelle tout qui possède des éléments relatifs à un dossier dans cette matière se doit de les transmettre à la justice. Cela n’altère aucunement la tenue de débats contradictoires et les droits de la défense sont respectés. Anne-Marie Lizin a, pour moi, fait ce qu’elle devait faire. Même José Happart, qui est pourtant classé hors catégorie en la matière, a été égalé sur le coup, lui qui, interviewé par la RTBF il y a quelques jours, expliquait sans rire que Anne-Marie Lizin, en tant que bourgmestre et donc chef de la police — « ce qui relève d’une certaine manière de la justice » — était parfaitement fondée à intervenir dans le fonctionnement de cette dernière.

Je n’avais pas parlé de cette affaire dans ce blog jusqu’ici, mais là, je suis tombé de ma chaise. C’est purement et simplement scandaleux.

Encore une fois, la majorité (entièrement socialiste) hutoise ne s’y serait pas pris autrement pour saborder de manière exceptionnellement efficace les ambitions de rénovation qu’affiche le président du parti socialiste (et puis aussi pour se tirer une balle dans le pied à l’approche des prochaines communales).

Le clientélisme fait toujours bien partie des habitudes

Que dire de tout ceci ? La première chose, évidente, est que la culture du clientélisme fait toujours partie des usages courants grace auxquels une bonne part de nos mandataires politiques (particulièrement au niveau communal) assoient leur popularité. Ceci est vrai non seulement dans les faits (qui en doutait ?) mais également dans le discours : la révélation de ce clientélisme ne suffit pas à provoquer la chute de son auteur, ni même à provoquer beaucoup d’émoi dans le monde politique (ni, à plus forte raison, de sanction contre elle).

Même au niveau électoral, cette affaire ne semble pas devoir donner lieu à des conséquences désagréables pour Mme Lizin. Il semblerait même que l’impact de cette affaire sur sa popularité soit négligeable, voire positif, un certain nombre d’électeurs considérant que l’attitude de la présidente du Sénat dans cette affaire est parfaitement conforme au rôle qu’ils attendent voir jouer par leurs mandataires politiques. Comme l’écrit la Libre Belgique, l’opinion est moins indulgente pour « la douche » [4] que pour cette histoire de séparation des pouvoirs qui la dépasse ou qu’elle n’éprouve pas d’émotion particulière à voir transgresser ! On peut trouver ça terrifiant, mais c’est comme ça.

Il s’agit pourtant purement et simplement de corruption. Le trafic des passe-droit, le commerce des influences, cette façon d’exploiter des positions de pouvoirs pour donner un emploi à untel, refiler un logement social à tel autre ou régler en douce une affaire de roulage, cela s’appelle de la corruption et pas autrement. Car, comme l’a limpidement montré Marianne Garot [5] dans un bon papier (intitulé Permanences asociales ?) donné à La libre Belgique, il est totalement falacieux de prétendre que Mme Lizin aurait agi de manière désintéressée :

[...] une telle affirmation fait l’impasse sur la réalité de la relation clientéliste. Il suffit pour s’en rendre compte de se promener dans les cités de logement social à Waremme, à Charleroi ou ailleurs et de voir le nombre d’affiches socialistes aux fenêtres en période électorale pour se rendre compte que ce n’est pas le don désintéressé ni l’altruisme qui opèrent mais bien le bon vieil adage du « prêté pour un rendu ».

Dire ceci, poser le constat que les moyens dont disposent les élus (pour servir le bien commun, en théorie) sont parfois utilisés au service d’un marchandage électoral implicite, ne constitue pourtant pas à mon avis une condamnation définitive des permanences sociales, ces séances que beaucoup de mandataires politiques tiennent régulièrement pour recevoir les citoyens, écouter leurs doléances (et, dans certains cas, ce livrer au marchandage électoral dont on vient de parler). Simplement, lors de ces permanences, il incombe au mandataire politique de se conformer à la loi Je crois au contraire qu’il est du devoir d’un mandataire politique de ne pas perdre le contact avec le terrain, les attentes de la population, ses difficultés, mais c’est un autre débat.

Une insupportable immixion dans le fond du dossier

Mais au-delà des aspects procéduraux et du triste constat qu’il faut une fois encore tirer de l’état de notre « démocratie », cette affaire me choque particulièrement sur le fond. Car, si « AML » a condescendu après moult tergiversations jusqu’à présenter ses excuses pour « une maladresse qui peut être considérée comme une faute » [6], elle ne s’est, ce faisant, pas privée de remettre les pieds dans le plat en précisant chaque fois que son souci était « d’aider une maman et ses enfants », insistant lourdement lors de chacune de ses interventions sur le fait qu’elle se serait « trompée de méthode, mais pas de combat ».

C’est en cela, en présentant son « combat » comme évident, incontestable, qu’AML commet la faute la plus grave. Au nom de considérations qu’on peut supposer féministes mais qui sont ici complètement déplacées, Mme Lizin, à qui ses charges publiques devraient pourtant inspirer la plus grande réserve au sujet d’une affaire privée, se permet de dire à l’opinion que l’intérêt des enfants est de rester avec leur mère. C’est véritablement à de la diffamation qu’elle se livre à l’égard de la partie adverse. J’ignore tout du fond du dossier et j’entends demeurer dans cet état d’ignorance, mais jusqu’à nouvel ordre, c’est la justice qui doit statuer et personne d’autre.

C’est d’ailleurs peut-être bien ce dernier aspect de l’affaire qui risque de faire perdre quelques plumes au « volcan ». Ses pairs — que ce soit au sénat ou au conseil communal — n’ayant pas jugé bon ou n’ayant pas osé sanctionner la mandataire politique (et ayant de ce fait envoyé vers l’opinion le pire message qui soit), c’est peut-être la citoyenne qui devra finalement répondre de ses actes... devant la justice, le père des enfants au sujet de la garde desquels Mme Lizin s’est si imprudemment avancée, demande en effet réparation devant la justice, non seulement pour le préjudice subi en raison du délai que le comportement de Mme Lizin a induit (la magistrate ayant de manière fort compréhensible décidé de se désaisir du dossier) mais aussi, au pénal, pour corruption. On ne peut que lui souhaiter de gagner son procès.

Notes

[1A cela, comme le souligne Paul Piret, une des raisons est sans doute le bilinguisme de l’intéressée, qualité indispensable à la fonction et partagée par fort peu de ses collègues du groupe socialiste au sénat. Autrement dit, la démission d’AML aurait impliqué un remaniement ministériel, ce qui est évidemment moins évident à décider que la simple substitution d’un mandataire par un autre.

[2Disons quand même, afin de lever tout éventuel malentendu que de cela il n’est pas question ici. Il est exact qu’Anne-Marie Lizin a mené et gagné un certain nombre de combats justes et difficiles, concernant les droits des femmes ou beaucoup d’autres dossiers. Il est également exact que parmi les caciques du parti socialiste, « AML » fait partie de ceux pour qui la gauche signifie encore quelque chose et pour qui l’occupation du terrain et l’apétit de pouvoir de constituent pas la seule motivation. Mais ce constat n’enlève absolument rien à la présente critique.

[3Une des deux principales centrales nucléaires belges, Tihange, se trouve sur le territoire de la commune dont Mme Lizin est bourgmestre.

[4NDLR : Cette histoire d’aménagement du cabinet de la ministre-président de la Communauté française Marie Arena, dont j’ai d’ailleurs dit quelques mots dans ce blog.

[5Membre d’un pompeusement — mais fort justement — dénommé Collectif contre le retour a l’absolutisme (CRAB) qui semble avoir été fondé pour l’occasion.

[6Cette formule alambiquée — qui contient donc le mot « faute » — a été obtenue après quelques dizaines d’heures de négociations entre les membres de la majorité gouvernementale fédérale.