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De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus européens (axiome)

lundi 9 mai 2005, par François Schreuer

Ils ont bon dos, les Belges. Il paraît qu’ils « auraient dit oui ». À la constitution, s’entend. C’est du moins ce que « Le Soir » plastronne sans rire en Une, ce matin. Et ce que sont censés « prouver » (sic) les résultats d’un sondage. Mais si on ouvre le journal en pages intérieures, on apprend également, toujours selon la même sapience sondagesque, que 34 % de ces mêmes Belges n’ont tout simplement pas « entendu parler d’un projet de Constitution » (34 % !). Oui, il faut le faire. Et que seuls 25 % des sondés estiment comprendre le contenu du texte « tout à fait bien » ou « plutôt bien ».

Mais les Belges auraient dit « oui » ! Tout va bien.

Pourquoi « Le Soir » se pose-t-il soudain cette question de savoir ce que les Belges pensent de l’affaire ? C’est simple, là maintenant — je crois que le dernier acte doit avoir lieu jeudi avec le vote à la Chambre —, nos « représentants » sont en train de ratifier la Constitution, sans en parler, calmement. Que la constitution belge exige que les chambres soient constituantes [1] pour voter une constitution, tout le monde s’en contrefout plus ou moins. La « Constitution européenne » n’est une Constitution que quand il est pratique qu’elle le soit. Le reste du temps, elle n’est qu’un « traité ». Donc, un petit sondage et tout ira bien.

Que les Belges aiment l’Europe, c’est là une vérité fondamentale — sans doute aussi essentielle que celle voulant que les Allemands aiment la choucroute —, un postulat obligatoire pour tout analyste de la vie politique voulant avoir une chance de se faire entendre. Dès lors, informés ou pas, les Belges voteront « oui », gentiment.

Et ce n’est pas faux, les Belges aiment l’Europe. Moi, j’aime l’Europe ; je n’avais pas 6 ans que je proclamais déjà mon amour de cette grande cause [2]. Comme la plupart de mes concitoyens, j’ai été bercé de cet idéal. Et aujourd’hui encore, je ne vois pas d’autre horizon réaliste à l’action politique qu’une union politique forte au niveau européen. Notez, les Français aussi aiment l’Europe, je crois ; hormis Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen (mais il a des crispés partout), je ne vois guère en France de personnalité opposant une résistance un tant soit peu sérieuse à l’idée européenne. Mais ça, ça fait partie des choses qu’on ne peut pas dire. C’est tout simple, il y a un truc que tous ces gras du cou (et je ne parle pas seulement d’Alexandre Adler et de toute la clique du Nouvel Obs’, mais on se minerait la santé à tenter l’énumération) qui pontifient hebdomadairement sur papier glacé n’admettront jamais, même sous la torture, c’est qu’on peut parfaitement aimer l’Europe (ce vaste, tellement vaste, concept) ET voter « non » à la Constitution. Voire que c’est justement parce qu’ils ne veulent pas renoncer au projet d’une Europe politique et solidaire que beaucoup de gens, la mort dans l’âme du triste constat qu’ils posent de ce fait, se résolvent à mettre un coup d’arrêt au processus, à exiger une mise au point.

Cette attitude du non de gauche — complexe bien sûr, multiple assurément, mais ô combien ambitieuse et optimiste dans son immense majorité dans la mesure où elle refuse de renoncer à cette Europe sociale qui a longtemps été l’horizon au nom duquel on a tout avalé —, il va ensuite falloir l’expliquer. Les ouistes parmi nos voisins s’y emploient dès à présent, car le score n’y changera rien — hormis bien sûr l’avenir de l’Europe, mais ça ils ne sauraient vraiment s’en préoccuper à moins de deux ans d’une présidentielle —, il y quelque chose qui coince. Quand l’immense majorité de la classe politique « traditionnelle » et des pouvoirs institutionnalisés, jusqu’aux Verts (qui ont sur le coup définitivement achevé de se décrédibiliser), est submergée par une opinion sortie de nulle part qu’elle se refuse obstinément à relayer, que ce soit 49 % ou 51 %, il va bien falloir donner des explications, au moins se donner une explication, se rassurer. Et là, le truc à éviter, à tout prix, c’est de reconnaître le non de gauche. Le « non » sera nationaliste, ringard, rétrograde, réactionnaire. Il n’y a pas à y couper. J’y viens.

Par je ne sais quel effet d’entraînement [3], cette évidence niée, rares sont les mass médias qui oseront la relayer, lui donner une chance d’exister dans l’esprit de ceux qui n’ont pas le temps ou la possibilité de lire autre chose que « Métro » ou « La Dernière Heure », de regarder RTL (pour le même prix, je pourrais évoquer « Le Soir » ou la RTBF qui, audience oblige, atteignent souvent le même niveau que les premiers cités).

Mais les Belges vont voter « oui » et on s’en félicite !

On a beau critiquer les référendums, pour tous leurs travers (bien réels, oui, oui, je suis d’accord), on est quand même bien obligé de constater qu’au moins, l’organisation d’un référendum, ça remue un peu la poussière, limite même que ça donne l’occasion aux gens de dire leur avis autrement qu’en votant « protestataire » — et ceci n’est pas valable uniquement pour la France, il suffit de regarder ailleurs (entre autres les Pays-Bas ou le Danemark) pour s’en rendre compte.

Non. Non ? Non, c’est décidé, le « non » sera lui aussi ramené à la vilenie d’un vote protestataire, d’un « merde » au système, décrètent les intelligents. Et que « oui » ! Non, mais. C’est peut-être le plus triste, c’est cette violence qui est faite à une expression politique incroyablement vivace malgré une absence frappante de relais dans le monde institutionnel. Lionel Jospin qui décrète que le « non » n’est qu’un « merde » — lui qui, en plus, a eu tout le temps de méditer sur le sens de cette expression mais n’en a manifestement pas tiré grand-chose — c’est le comble de la traîtrise, le coup bas entre tous. Mais tous ces établis qui conspuent aujourd’hui, qui le « poujadisme », qui la « médiocrité » ou l’« irresponsabilité » (ah, tous ces renoncements qu’on a pu faire glisser sans douleur au fond du gosier grâce à l’huile fine de la « responsabilité »), s’étonneront demain, dans en enchaînement quasi mécanique, des hoquets de la grande féé démocratie quand un candidat du système se fera encore sortir au premier tour d’une présidentielle, quand l’extrême-droite — ce refuge ultime et absurde des désespérés en mal d’expression mille fois trahis par la « gauche » bien-pensante — explosera encore tous ces plafonds que chaque fois on finit quand même par admettre — c’est que le peuple à parfois des humeurs.

Les ouistes ne s’aventurent pas dans le débat sur le texte, car il y a plus simple. On balance à tout venant ses centaines de pages — d’une aberrante complexité qui suffirait à elle seule à justifier un « non » franc et massif — avant de reprocher à la populace de n’y rien comprendre, de n’avoir pas lu, d’être ignare, de refuser de laisser ceux qui savent s’en occuper. Ca, c’est qui se fait partout. Mais, ce qui est exceptionnel dans l’actuel débat français, c’est que ça ne marche pas. Manifestement, des centaines de milliers de personne ont lu ce texte, par petits bouts peut-être, ils s’y sont attaqués. Et puis, ils ont lu des analyses, ils en ont même écrit, ces « gens ». Dérapage total !

Voici donc que, si on lui en donne l’occasion, le peuple (ou plutôt la multitude), ce ramassis de crétins, peut donc se réapproprier un débat qu’ici, au Belgistan, on fait tout pour éviter. Hormis quelques vélléités minoritaires vite étouffées (allez, on a quand même laissé ATTAC écrire deux cartes blanches dans la presse, parce qu’on est pluralistes et démocrates) ou quelques saillies médiatico-marketingue qui ont fait long feu, la scène belge se caractérise en la matière par un véritable néant.

Par conséquent, amis français qui lisez peut-être ceci, ne vous laisser pas déstabiliser par la propagande, ne vous laissez pas intimider. Et si l’on vient vous dire que vos voisins sont « atterés » de votre attitude, « scandalisés » devant la manière dont vous « jouez » avec notre sort à tous ou je ne sais quelles calembredaines du même tonneau, sachez que ce n’est pas vrai. Les Belges, au mieux, n’en savent rien, de ces histoires. Et probablement qu’ils voteraient comme vous si un débat avait eu lieu. Votez « non » ! Donnez une chance à cette Europe qu’on aime et que, en raison des circonstances historiques, vous êtes aujourd’hui les seuls à pouvoir sauver !

Notes

[1C’est-à-dire aient été dissoutes par une déclaration de révision de la constitution, pour permettre au suffrage universel de se mêler de la question.

[2Soit dit en passant, à l’époque, l’Acte Unique n’était pas encore entré en vigueur, je pouvais sans doute le faire de façon beaucoup plus pertinente que par la suite.

[3En fait, cet effet d’entraînement s’appelle « concentration capitaliste » et instrumentalisation de la presse et il a pris depuis quelques temps une ampleur véritablement inquiétante dans le monde francophone, avec l’aide des Dassault, Rotschild et autres Lagardère (sans parler des Murdoch) qui, n’ayant plus goût à amasser les millions, se sentent sans doute des âmes de meneurs de foules (en général au service exclusif et efficace de la droite). Ce seul sujet mériterait des volumes entiers à lui tout seul ; j’en parlerai une autre fois.