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Commentaire hétéroclite de l’actualité un surlendemain de référendum

mardi 31 mai 2005, par François Schreuer

Immobilisme. Du point du vue du microcosme politique, c’est un séisme, un vrai beau gros tsunami, comme on dit depuis quelques mois. Mais l’immobilisme devrait l’emporter, il me semble. Absence d’alternative réelle — tous les appareils un peu importants, malheureusement, étaient pour. Incapacité congénitale du monde politique à sortir de ses carcans. La plupart des ouistes, finalement, ont expliqué qu’ils avaient eu raison de défendre leur position, que les nonistes étaient fondamentalement quelques part un peu quand même des gros connards irresponsables, « même si nous respectons ce vote », attention. Que pouvaient-ils dire d’autre ? Est-ce que vraiment on pouvait sérieusement s’attendre à ce que François Hollande dise autre chose que ce qu’il est programmé pour dire ? Alors on glose, beaucoup, sur la « crise », la « révolution par les urnes », on utilise beaucoup d’expressions dramatiques du même genre. On va promettre des « inflexions », une « relance » voire un « nouvel élan ». Mais, grosso modo, on reste dans le verbeux. Raffarin sera remplacé par un clone — Villepin, Douste, Alliot-Marie, Borloo ; Breton, peut-être ? — qui dira qu’il est là pour donner une « nouvelle impulsion ». On rigolera doucement. Tristement.

Médias. Même chose du côté des médias ouistes [1], c’est-à-dire quasi tous — dans la presse, on est souvent légitimiste, par principe ; on réfléchit après (l’instinct de survie sans doute) — on a eu droit à pas mal de réprimandes du même tonneau, encore et toujours, comme si de rien n’était, sauf que maintenant il y a motif à l’engueulade vu que ce con de peuple est passé de la menace à l’exécution. Hier soir [2], Christine Ockrent déclarait que « En France, nous sommes quand même très peu à nous intéresser à l’Europe » — il faut oser, quand même — puis condescendit à un brin d’autocritique — à moins que ce ne soit une petite perfidie pour les confrères — sans surtout éviter cette bonne vieille « pédagogie » qu’on nous sert à toutes les sauces depuis 6 mois : « C’est en partie de la faute des médias, qui n’expliquent pas assez l’Europe. ». Même chose dans Libé où July, sorte de Cohn-Bendit médiacrate, y va dans le même registre : « un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité [3]. » Le reste est à l’avenant, pas la peine de s’attarder.

Confiance. On commence la revue des troupes avec Thierry Breton, PDG du ministère des finances. Sa première réaction sur le plateau de télévision de France 2 fut d’expliquer que le vote des français était mauvais pour la « confiance des investisseurs », parce que les « investisseurs aiment la stabilité », etc. Il terminait en expliquant qu’à cause des Français, sa tâche (aider les « investisseurs » ?) allait désormais être beaucoup plus difficile, comme s’il avait « un gros sac de sable sur les épaules ».

Euro. Amusant. Car grâce à cette baisse de confiance (on suppose), l’euro baisse (comme la confiance). Il atteint son plus bas niveau contre le dollar depuis plus de sept mois. Ce qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne peut pas vraiment faire de tort à la croissance ou aux fameuses délocalisations. Rigolo. Vive le non français au TCE, qui produit ses effets dès le lendemain du scrutin. Voilà enfin le moyen de lutter contre la course baissière de ces satanés ricains qui veulent nous faire payer leur déficit à coups de dévaluations. J’exagère, oui.

Confiance, encore. Continuons, car les investisseurs ne sont pas seuls à être de grands anxieux et le niveau de confiance des citoyens est probablement un facteur important pour expliquer ce non à 55 %. En ce qui me concerne, en tout cas, la confiance — ou plutôt le manque de confiance — dans les institutions européennes a beaucoup joué dans ma prise de position. Bien sûr, il y a d’abord les arguments, mais au final, si les arguments ne tranchent pas définitivement la question, on finit toujours par se déterminer en fonction de trucs plus profonds. Et même si les arguments rationnels penchent plutôt d’un côté, la confiance qu’on a dans les choses joue. En l’occurence, ça tombait bien, mes deux indicateurs penchaient du même côté. Personnellement, trois dossiers ont véritablement miné ce qui me restait de confiance à l’égard des institutions européennes et particulièrement de la commission, c’est 1° l’accord général sur le commerce des services (AGCS) [4] et les négociations à l’OMC en général, 2° le dossier du brevet logiciel et 3° la directive Bolkestein [5]. Je ne vais pas revenir en détail là-dessus, simplement dire que dans les trois cas, j’ai eu et j’ai encore l’impression d’avoir été floué, trompé, roulé dans la farine. Dans les trois cas, je vois que manifestement, comme le disait Bourdieu, l’Europe ne fait pas ce qu’elle dit. Ce n’est pas tellement le fait qu’il s’agisse de politiques de droite, ou carrément turbolibérales — ce qui est bien sûr passablement énervant mais pas illégitime en démocratie —, c’est que ça se passe sans débat, dans le règne de l’évidence que procure la technicisation des enjeux politiques, dans le mépris, même, de procédures de décision pourtant déjà particulièrement laxistes, sans possibilités de contestation si ce n’est par le mouvement social, alors que les mécanismes démocratiques devraient éviter qu’on en arrive là chaque fois. Bref, le lien entre le TCE et Bolkestein, dénoncé comme une mystification du camp du non, ce n’est pas tellement dans la tuyauterie juridique du texte même qu’il faut le chercher, ce n’est pas seulement dans l’esprit, la logique générale, c’est aussi et surtout sur la méthode ; à force de se faire enculer aussi profondément et aussi régulièrement, on finit par devenir méfiant. Cela dit, bien sûr, il y a aussi des ouistes qui me semblent des gens valables, des parlementaires qui font bien leur boulot, dont les convictions sont proches des miennes (Alain Lipietz, par exemple). Mais j’avoue que ma confiance en eux a baissé, un peu malgré moi, à les voir s’acharner à défendre le oui ; dommage collatéral.

Sarkozy. En politique, si on est bon à cet exercice, si on le sent bien sur le moment, il ne faut pas se gêner pour passer à l’esbrouffe, ça marche souvent. Plus c’est gros, plus ça passe, il suffit d’avoir l’air convaincu. Et comme Nicolas Sarkozy n’a pas trop de mal à produire l’une des interventions les plus construites de la soirée, sur le ton le plus assuré,... qu’en plus il passe juste après le désatreux Chirac, on serait presque prêt à le croire. Bref, Sarkozy, disais-je, tire sans sourciller comme conclusion de ce vote manifestement anti-libéral le fait qu’il faut accélérer les « réformes », appliquer à peu de choses près un régime reagano-thatchérien en France à grande échelle, et plus vite que ça. Aller à ce point contre la tendance et ça passe ! Personne ne relève. Vous verrez que Sarko va se faire élire à l’Elysée en disant aux Français exactement le contraire de ce qu’ils sont censés vouloir entendre. TF1, le sécuritaire, la Turquie,... Bon, allez, je me fais peur, là.

Hollande. François Hollande aussi, essaie d’y aller à l’esbrouffe. Le PS n’est pas atteint, dit-il, tout va bien, c’est la faute à Chirac et c’est Raffarin qui est dans la muise. Certes, mais comme on voit aux grosses gouttes de sueurs qui perlent sur le visage livide dudit François Hollande que les décombres sur lesquelles il tente vaille que vaille de tenir debout sont encore fumants, on a un peu de mal à le croire. Bref, n’est pas Nicolas Sarkozy qui veut, aussi triste ce constat fût-il. Pauvre François Hollande.

Politique intérieure ? En passant, un petit flash-back sur François Hollande. Comme on le sait, il a répété sans relâche tout au long de la campagne que les nonistes étaient coupables de se positionner en fonction des enjeux intérieur, de brader la grande et belle Europe sur l’autel de vulgaires ambitions et en fonction de débats intérieurs non pertinents. Ca ne l’a pas empêché de déclarer, le 26 mai à 13 h sur France Culture, que « si Chirac avait mis en jeu son mandat, le PS aurait naturellement appelé à voter NON, comme pour De Gaulle en 69 » (sic) [6] Il a du bol que ça n’ait pas été trop diffusé. Dans la même veine, on peut noter ce fait un peu paradoxal que ceux-là mêmes qui ont répété, avant et après, que le vote du « non » était un vote anti-Chirac sont ceux qui trouvent aujourd’hui normal que Chirac reste là où il est (ou qui, du moins, n’appelent pas à sa démission). Ne serait-il pas cohérent, s’ils sont persuadés que le "non" est un vote contre Chirac, de considérer qu’il serait souhaitable que Chirac se démette ?

Chirac. Jacques Chirac, parlons-en, — qui a visiblement gardé de son passage à la mairie de Paris la devise Fluctuat nec mergitur — ne coule pas. Il se dissout. Ce type est compétitif pour le titre pire baudruche qu’on ait jamais vue à la tête d’un état dit démocratique. Mais, quoi qu’il arrive, il reste. Ça doit être très humiliant, en fait, d’être obligé de rester, de ne pas pouvoir sortir sur un grand geste à la De Gaulle, juste parce que sans ça on a la justice au cul pour de misérables (mais nombreuses) affaires de détournements de biens publics, de corruption et d’autres petites broutilles du même genre. Mais bon, comme ça fait longtemps que plus personne ne voit le moindre rapport entre Chirac et De Gaulle... Chirac, donc, qui a salopé tout ce qu’il a touché, perverti tout ce qu’il a eu l’occasion de pervertir « jusqu’à notre désir d’Europe » [7] ne dispose quasiment plus aujourd’hui de la moindre influence. Il sert juste d’horloge, de vieille pendule, par la force des choses et de la V[^e^] république. Mais il y a à ce discrédit une exception notable, une possibilité d’agir,.. qu’il n’utilisera pas. Chirac, en démissionnant maintenant et en ouvrant donc une élection présidentielle, a le pouvoir de laminer le Parti socialiste, tellement mal barré qu’on voit mal comment il pourrait se ressaisir en quelques mois. Garantie, sans doute, d’une victoire de la droite. Mais Chirac a encore une meilleure raison que la prison de ne pas démissionner : il ne veut pas voir Sarkozy prendre sa place.

Le PS ? En fait, le PS est-il vraiment en position difficile ? Sans doute. Mais c’est entièrement de sa faute, parce qu’il avait et a toujours tous les éléments en main pour se sortir brillamment de l’affaire. En fait, le PS s’est surtout égaré à faire la campagne de Chirac, il s’est laissé avoir par le piège du positionnement purement tactique (dire oui, pour ne pas qu’on nous reproche d’avoir dit non), en négligeant une approche plus fondamentale, en ne se rendant pas compte aussi du malaise social profond qui règne dans le peuple de gauche (et puis aussi, en n’ayant strictement tiré aucune conclusion de son échec du « 21 avril » qu’il a pourtant bizarrement brandi dans tous les sens pendant cette campagne). Pourtant, s’il parvient à se réunir et à refonder son discours sur des bases socialistes et non plus sociales-libérales, il a l’avenir devant lui. Pragmatiquement, en plus, le choix est simple : faire l’unité et aborder les prochaines élections en position de force ou ne pas la faire, c’est-à-dire purger, scinder, ce genre de choses,.. devenir définitivement un parti blairiste et renoncer à jouer un rôle majeur sur la scène politique.

Discipline de parti ? Avec l’explosion (temporaire ?) du PS — comme des Verts, d’ailleurs, un peu moins bruyante —, ce qui a plus ou moins volé en éclat, c’est aussi la réalité sinon l’idée de discipline de parti — et partant, de démocratie interne aux partis politiques. C’est un fait assez notable, tant il est vrai qu’à gauche la discipline de parti est un concept solidement ancré depuis un bon siècle et demi dans la pratique politique, pour le meilleur — le renforcement du poids politique de la gauche, qui ne triomphe que collectivement — ou pour le pire — l’étouffement des opinions minoritaires, la pensée unique, la glaciation idéologique. Hollande y trouve son argument massue contre Fabius, « le respect du vote des militants » étant conçu semble-t-il comme légitimité ultime même après que 6 électeurs socialistes sur 10 aient voté non. En Belgique, les quelques députés opposés au TCE se sont abstenus ou ont voté pour, au nom de cette même discipline de parti, ce dont il a finalement résulté un vote — unanimité sauf l’extrême-droite — qui n’est nullement représentatif de l’opinion publique. C’est une question vraiment intéressante, vraiment pas évidente. Qui le PS doit-il suivre ? Ses militants ou ses électeurs ? Est-il souhaitable qu’un parti politique se contente de naviguer à vue et de suivre les sautes d’humeur d’un électorat dont la principale définition vient des instituts de sondage ? Est-il au contraire acceptable que le principal parti de la gauche en fasse complètement de son nez et, sous prétexte d’une cohérence globale qui reste à démontrer ou d’autres arguments très éthérés, nie massivement la réalité sociale ? Ni l’un ni l’autre, sans doute. Intuitivement, on a envie de dire qu’il y a un côté absurde au concept de démocratie interne à un parti politique, qu’un parti politique n’est finalement qu’un contrat purement privé, entre des gens qui se mettent ensemble pour défendre des idées — libre à eux se s’arranger comme ils l’entendent. D’un autre côté, en raison de la taille critique qu’il faut atteindre pour être représenté politiquement, en raison de la symbolique dont les partis de gauche ont été marqués par les luttes sociales ou simplement si on veut que l’espace politique reste lisible à tous, il faut bien considérer les partis politiques comme ayant un statut qui dépasse un peu la simple association de personnes privées, ce qui justifie qu’ils fonctionnent de manière démocratique,... À creuser.

« Le peuple français ». Chirac — qui ne goûte probablement pas à ce genre d’arguties —, comme il ne peut plus rien faire d’autre, fait du vent : « Français, Françaises, mes chers compatriotes. » et blablabla. Et il termine lamentablement sur « l’intérêt national » qui va servir de guide à la nation en danger. Quelle drôle d’idée que ce « peuple français », qui veut, gémit, clame, revendique, ressent, s’exaspère, se laisser amadouer parfois, comme un seul homme, espèce d’entité psychologique transcendante à la masse des individus. À part aux Etats-Unis, je ne vois guère d’endroit où ce genre d’hypostase est possible, concevable. En Belgique, le premier ministre qui parlerait dans un discours de la volonté souveraine du peuple belge déclencherait, je crois, une bonne grosse rigolade à se taper sur les cuisses.

Comme aux USA. Tiens, tant qu’à trouver des parallèles avec les Etats-Unis, il y en a un autre qui me frappe et que je n’ai vu nulle part jusqu’à présent, c’est le rapport entre le phénomène du vote français d’hier et du vote américain des dernières présidentielles. Dans les deux cas, il s’agit clairement d’un vote anti-élitaire, rural, anti-bobo, ce qui se retrouve assez nettement dans la géographie des résultats. Paris, que l’envolée du marché immobilier débarasse très efficacement de ses pauvres, comme il se doit pour la capitale des bobos, vote oui. Mais de manière générale, le clivage entre milieu urbain et milieu rural est assez net. Et est-ce vraiment un hasard que le Nord et le Midi soient les deux principaux pôles du non ?

[à suivre]


A lire dans ce blog au sujet du Traité constitutionnel européen :

- Pourquoi « non », 24 mai 2005
- De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus européens (axiome), 9 mai 2005
- Merci Laurent Fabius, 2 décembre 2004

Notes

[1Lire Henri Maler, Après le vote : les médias dominants désavoués, acrimed, 30 mai 2005.

[2La Première (RTBF), Face à l’info.

[4A ce sujet, la vidéo produire par l’URFIG et Raoul Marc Jennar est particulièrement éclairante.

[5Au sujet de Bolkestein, il faut insister sur le fait que , malgré les critiques unanimes de 80 % du corps politique européen la bouche en coeur, le projet de directive est toujours bien d’actualité, inchangé. Lire à ce sujet Marc Blachère, Le projet Bolkestein est bien sur les rails, L’Humanité, 4 mai 2005.

[7Lire la sympathique saillie de Pierre Marcelle dans Libé de vendredi dernier : Il ne fallait pas voter Chirac.