Les archives des Bulles

Le tourisme fiscal n’est pas encore une maladie honteuse

samedi 4 juin 2005, par François Schreuer

Ce samedi, la joueuse de tennis belge Justine Henin-Hardenne a gagné son énième tournoi du Grand Chelem en étrillant la franco-américaine Mary Pierce en finale du tournoi de Roland Garros. J’avoue que j’ai regardé la fin du second set et un morceau de la cérémonie protocolaire qui a suivi.

Ca m’a donné l’occasion de constater qu’à ce triomphe annoncé assistaient plusieurs éminences politiques et royales « représentant » (je suppose) la Belgique, dont le premier ministre Guy Verhofstadt.

A la base, je trouve déjà ça un peu ridicule de voir les hommes politiques se presser dans les tribunes sportives — en tennis, c’est assez nouveau, mais en football, c’est un phénomène séculaire — les jours de succès, histoire de montrer leur tête sur les petits écrans, probablement. C’est comme ça qu’on fait des voix, paraît-il, même si je n’ai jamais compris pourquoi un opportunisme si manifeste pouvait d’une quelconque manière susciter l’adhésion des foules.

Dans le cas présent, je trouve ce suivisme carrément obscène. C’est qu’il y a quelques mois, mon lecteur, tu le sais sans doute, ladite Justine Henin-Hardenne a trouvé bon d’aller s’établir dans la principauté de Monaco, paradis fiscal bien connu pour son taux d’imposition sur le revenu de 0 %. Et Justine Henin-Hardenne a pris cette décision après avoir, durant de longues années, largement bénéficié des structures d’encadrement publiques mises en place par la Communauté française de Belgique. Bref, le premier ministre d’un état démocratique se déplace à l’étranger pour aller applaudir une personne qui, par son comportement, fait un bras d’honneur magistral à la collectivité. C’est vrai que lui comme ses collègues ministres ou présidents de parti sont loins d’être les seuls à s’abaisser à ce genre de comportement, mais j’ai la faiblesse de croire qu’on peut attendre des personnes investies de responsabilités politiques une éthique sociale un peu plus développée que la moyenne.

Quelle crédibilité les pouvoirs publics ont-ils encore quand, par la voix de ce même premier ministre, ils affirment vouloir combattre la fraude fiscale ? Peut-on imaginer signal plus désastreux dans un pays où la fraude fiscale reste de toute évidence un sport national ?

Quant à Justine Henin-Hardenne, elle a beau avoir le plus beau revers décroisé du circuit féminin, cet atout ne pèse pas grand chose me semble-t-il face à la pauvreté dont elle fait étalage dans son petit discours final, en commençant, mécanique bien rodée comme à l’accoutumée, par remercier... les sponsors [1] (les siens, ceux du tournoi ? je ne sais pas, tous sans doute) qui ont permis à ce bel événement d’exister (et à la gagnante d’empocher un chèque faramineux, de l’ordre du million d’euro). À avoir intégré à ce point la perversité décérébrante du système, on dirait que son but dans la vie est de se tranformer en la meilleure publicité vivante possible. Quelle tristesse !

Notes

[1A noter, un truc rassurant : malgré le prix des places dont on peut sans doute déduire que le niveau social moyen des spectateurs est franchement élevé, il s’est trouvé un bon paquet de monde pour siffler cette allusion à ses sponsors. La résistance à l’agression publicitaire prende de l’ampleur, c’est chouette.