Les archives des Bulles

64, 65, 66, 67 dollars

samedi 13 août 2005, par François Schreuer

J’ai pas lu l’article mais le titre suffisait : d’après la Une du Soir de ce (vendredi) matin, le Hummer débarque en Europe. Le Hummer, c’est ce fameux véhicule tout-terrain de l’armée américaine, quelque part entre le camion et le 4x4, adapté « pour le civil » [1], qui pèse allègrement ses trois ou quatre tonnes, symbolise, paraît-il, un certain mode de vie américain et, surtout, consomme autant que cinq ou six voitures normales. Et donc, certains de nos concitoyens européens, trouvant sans doute trop gringalets ou trop peu polluants les modèles de voitures jusqu’ici disponibles, s’apprêtent à déferler sur les routes à bord de ces engins.

Fin de soirée, j’allume la télé pour voir un résumé des mondiaux d’athlétisme — que je ne trouve pas — et je tombe sur un reportage de la série Horizon de la BBC (diffusé sur France 2) qui, en partant du phénomène empiriquement constaté ces dernières années d’une diminution de l’ensoleillement terrestre au cours du dernier demi-siècle, faisait le point sur les prévisions climatiques pour le siècle à venir. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas réjouissant. Et les hypothèses qu’avançaient les climatologues interrogés, si elles se réalisent, sont même franchement pire que tout ce que j’avais entendu jusqu’à présent. Toute cela me paraît même tellement important qu’à défaut de mieux, je vais vous raconter ici l’essentiel de ce que ce reportage expliquait.

Première chose : en raison l’activité industrielle ou du transport automobile ou aérien, la quantité de particules a considérablement augmenté dans l’atmosphère durant la période considérée, au point d’altérer significativement la quantité de lumière qui atteint le sol de la planète et, indirectement, de provoquer quelques catastrophes importantes. En particulier, les importantes et dramatiques sécheresses qu’a connu le continent africain au cours des dernières décennies seraient dues au déficit de précipitations — ce phénomène étant dû au fait que la formation de nuages sur les océans des alentours aurait été entravée par la pollution — venant principalement de l’hémisphère Nord et en particulier de l’Europe occidentale — qui diminuait le rayonnement solaire. Pour preuve de ceci, les récents efforts européens en matière de pollution atmosphérique [2], notamment par l’obligation faite par l’Union d’installer un pot d’échappement catalytique sur les moteurs à explosion ou la diminution des rejets de particules par l’industrie, auraient eu pour conséquence, toujours d’après cette émission télévisée, un rétablissement partiel d’un cycle pluviométrique normal sur l’Afrique. Ce qui est passablement inquiétant, d’après un climatologue indien interrogé dans le reportage, c’est qu’on peut craindre qu’un phénomène similaire à celui qui aurait (restons au conditionnel, même si tout cela paraît hélas très crédible) dévasté l’Afrique soit en préparation dans les prochaines années en Asie, avec des conséquences probables encore nettement plus importante : si la mousson n’irrigue pas l’Asie du Sud, ce sont des milliards de personnes qui sont menacées.

Mais n’espérez pas vous en tirer à si bon compte, le désastre ne fait que commencer. En effet, la pollution atmosphérique, si elle a pu avoir des effets climatiques désastreux comme on vient de le voir et si elle a évidemment des conséquences sanitaires très graves, notamment par les maladies respiratoires qu’elle génère, présente aussi deux aspects nettement plus sympathiques en ceci qu’elle est semble-t-il relativement aisée à éradiquer (il suffirait d’améliorer le mode de combustion des énergies fossiles, comme l’Union européenne l’a fait, pour réduire sensiblement les émissions) et a en outre un effet positif sur le plan du réchauffement climatique puisqu’elle réverbère une partie du rayonnement solaire. On peut donc s’attendre à ce que des efforts payants soient entrepris en la matière dans les années à venir. Certes, cela signifie que nous respirerons peut-être un air plus pur (c’est déjà ça) d’ici dix ou vingt ans. Mais cela signifie aussi que le réchauffement de la planète s’accélérera d’autant.

Au final, on se retrouve avec la prévision d’une augmentation de 10 degrés (10 degrés !) pour la fin du siècle, soit nettement plus que ce qu’on a l’habitude de lire dans les journaux. Ce scénario, s’il se réalise, confine à l’apocalipse : l’Afrique serait rendue inhabitable dans sa quasi-totalité. L’Amazonie serait transformée en savanne, voire désertifiée, à la suite de feu de forêts à répétition (libérant au passage d’hallucinante quantités de gaz carbonique [3]). Le niveau des mers augmenterait de 7 à 8 mètres, submergeant une part non négligeable des terres émergées. Le climat de la Grande-Bretagne serait équivalent à celui qui prévaut actuellement au Maghreb. Etc, etc. Si vous rêvez d’acheter un terrain pour bâtir une jolie villa en bord de mer (disons, pour léguer à vos enfants), vous serez bien inspirés d’investir la côte arctique, du côté de l’Alaska, de la Sibérie ou du Nord-Groenland [4], avant que les prix ne flambent.

Malgré tout cela, malgré le fait que l’évidence scientifique du réchauffement climatique est depuis de longues années solidement établie, malgré le fait que des hypothèses crédibles comme celle que je viens de résumer prédisent une véritable apocalypse, la réaction humaine n’atteint peut-être même pas le pourcent de ce qu’elle devrait être. Et George Bush — qui refuse tout engagement des Etats-Unis en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, arborant toujours ce sourire et cette bonne consience dont on se demande bien d’où ils lui viennent — continue à être traité comme un chef d’Etat et non comme un criminel contre la future humanité (pour ne parler que de son action en matière climatique).

Bien au contraire, la surenchère consumériste continue, dont nous sommes tous les acteurs (certains, il est vrai, plus que d’autres), englués que nous sommes dans un mode de vie dont nous savons pourtant pertinemment qu’il n’est nullement généralisable à l’ensemble des humains.

Le phénomène du développement permanent de l’aviation est frappant à cet égard. Un jour, on annonce dans la presse une catastrophe climatique ou l’incapacité qui sera la nôtre de respecter nos ridicules engagements de Kyoto ou encore la publication d’une énième étude annonçant la catastrophe qui nous entend. Le lendemain, on se réjouit de l’ouverture d’une nouvelle ligne low-cost [5], du développement de la « nouvelle économie des aéroports » [6], de la réussite de la fusion d’Air France et de KLM ou du tonus du traffic aérien qui n’aura (ouf) été affecté qu’un temps par les attentats du 11 septembre. Mais jamais sur TF1 ou dans la presse des marchands d’armes le lien n’est fait entre les deux phénomènes. Et l’on porte au pinacle les succès éclatants d’Airbus, fleuron de notre industrie européenne, dont il est assez amusant de penser qu’il vend aujourd’hui des avions qui termineront leur carrière cloués au sol faute de carburant pour les alimenter (dans le pire des cas, si on a tout consommé dans les 30 ans qui viennent), à la suite de décisions publiques interdisant l’utilisation de l’avion pour sauvergarder la vie humaine (on peut rêver) ou victimes du prix prohibitif du kérozène qui restreindra leur utilisation à des cas exceptionnels.

Car — quand même une bonne nouvelle pour finir la soirée —, le prix du pétrole bat, jour après jour, de nouveaux record d’altitude et on voit mal ce qui pourrait le faire resdescendre tendanciellement. Il serait ce vendredi soir coté à 67 dollars le baril (probablement ce chiffre est-il déjà périmé au moment où j’écris ces lignes), montant qui, même quand on n’y connait pas grand-chose, est très manifestement assez élevé. Si je conçois volontiers que la facture puisse être douloureuse pour tous ceux qui pour diverses raisons dépendent de la voiture pour leurs déplacements, il faut se rendre à l’évidence que le doublement (voire le triplement) du prix du pétrole en quelques années aura peut-être plus d’impact sur les comportements humains que le protocole de Kyoto, affectera un comportement individuel tel que l’usage de la voiture auquel aucun gouvernement démocratique n’a encore osé s’attaquer, l’électeur moyen ayant beaucoup de mal à se rendre à l’évidence qu’il est préférable de sacrifier quelque peu de son confort présent plutôt que de mettre en péril la vie de ses enfants ou de ses petits-enfants.

Devant la consternante inertie politique face à l’enjeu climatique que l’on doit bien constater jusqu’à présent et si rien ne change, le principal changement va peut-être venir d’une sorte de curieuse régulation par le marché (et forcément, ça s’accompagnera d’inégalités effarantes et plongera pas mal de monde dans une misère noire). Assez déprimant, il faut avouer, pour tous ceux qui croient à la force du mouvement collectif, assez interpellant peut-être pour les forcer à s’interroger sur la manière dont il est possible de construire et de reconstruire la démocratie pour lui permettre d’affronter ces enjeux terribles [7].

En attendant, le journal de la nuit de France 2 annonce cette nouvelle surprenante qui tend à conforter l’idée que l’augmentation du prix du pétrole est aujourd’hui mieux à même de révolutionner les comportements que tous les accords internationaux : les ventes de voitures hybrides [8] décollent aux Etats-Unis [9]. Toyota, seul fabricant à proposer un modèle de ce genre, envisagerait vendre 100 000 exemplaires de sa « Prius », ce qui représente 1 % du marché américain. Mais surtout, les constructeurs américains prépareraient pour dans peu de temps des modèles similaires. Tout espoir n’est pas perdu.

Notes

[1Cela dit, je me demande bien en quoi consiste cette adaptation au civil. Peut-être la mitrailleuse n’est-elle pas fournie en série.

[2Qu’il ne faut pas confondre avec la production de gaz à effets de serre, qui, eux, ne diminuent pas ; j’y arrive.

[3Dans le même genre, une autre hypothèse passablement inquiétante est celle de la libération dans l’air de milliards de tonnes d’une forme dérivée du méthane, emprisonnées dans les glaces polaires. Et quand on sait que le méthane est un gaz à effet de serre...

[4Veillez cependant à choisir un promontoire suffisamment élevé pour que votre acquisition ne soit pas submergée.

[5Au passage, le développement de ce genre de choses n’est plus limité aux pays riches, loin d’en faut. Cf. Frédéric Therin, « Les vols à prix bradés se multiplient en Asie », in Le Monde, dimanche 31 octobre 2004.

[6Francois Bostnavaron et Dominique Buffier, « Commerces, bureaux, parking... la nouvelle économie des aéroports », in Le Monde, vendredi 3 juin 2005.

[7Pourquoi par exemple ne pas dès à présent décider au niveau de l’Union l’interdiction de commercialiser des voitures à motorisation classique à la date de 2010 ou 2015, et l’interdiction de les utiliser cinq ou dix plus tard ? Nous disposons de la capacité technique de développer des voitures beaucoup moins polluantes que celles qui existent aujourd’hui, mais aucun incitant sérieux n’incite les constructeurs automobiles à modifier leur comportement. Est-ce donc si compliqué de leur en fournir un ?

[8Des voitures équipées d’un double moteur (électrique et à explosion) qui en réutilisant sous forme électrique l’énergie des freinages permet de diminuer substantiellement la consommation énergétique.

[9Mes lecteurs psychologues remarqueront l’état d’esprit fondamentalement positif qui est le mien en écrivant ces lignes puisque je clôt la boucle dans le sens optimiste. Il eut été facile de faire l’inverse, vous me le concédérez au vu de ce qui précède.

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