Les archives des Bulles

Dassault out

mercredi 24 août 2005, par François Schreuer

C’est toujours une bonne nouvelle quand un marchand d’armes perd tout contrôle sur un journal (parce bon, faut dire, en général, c’est plutôt l’inverse qui se passe). Quand le type présente d’inquiétantes similitudes avec Rupert Murdoch, c’est même carrément réjouissant.

Et bien voilà, le marchand d’armes, patron de presse et sénateur français (UMP, ça va sans dire), le très chiraquien Dassault (qui curieusement ne s’appelle pas Richard mais Serge) n’a désormais plus rien à dire dans le groupe Rossel, celui-là qui édite, entre autres canards, « Le Soir » [1] et des journaux rassemblés sous le label « Sud-Presse » — « La Meuse », « La Lanterne », « La Nouvelle Gazette »,... — mais aussi le probable futur propriétaire, paraît-il, du journal lillois « La Voix du Nord » [2].

S’il est mieux connu en Belgique pour avoir été l’un des protagonnistes (et l’un des condamnés [3]) de l’affaire « Agusta-Dassault » [4], il se trouve que ce Monsieur Dassault (non, pas Richard, Serge) détenait depuis qu’il avait racheté la Socpresse en 2004, pas moins de 40 % du capital du groupe Rossel.

Retour donc à l’actionnariat familial, dont on peut se dire qu’il est probablement préférable (ou en tout cas moins déplorable) à celui de grands groupes financiers ou industriels, généralement principalement préoccupés de propagande à divers niveaux (si les marchands d’armes cités plus haut s’intéressent à la presse, ce n’est quand même généralement pas pour les beaux yeux du rédacteur en chef, hein) ou de maximisation rapide de la rentabilité, deux objectifs qui sont assez fondamentalement incompatible, à mon avis, avec la fonction sociale et démocratique de la presse.

Ce qui est intéressant (et ce qui me fait prendre mon clavier pour vous parler de ça), c’est que la séparation entre la famille Rossel-Hurbain-Marchand, désormais seule aux commandes, et le financier s’accompagne de quelques noms d’oiseaux à l’égard de ce dernier, qui montrent qu’il est hautement préoccupant de voir ce genre de personnages se mêler d’éditer des journaux.

Les journalistes du Figaro, pourtant pas spécialement les plus contestataires de la presse française, ont d’ailleurs déjà eu l’occasion de pratiquer le personnage et se subir son interventionnisme, sa conception utilitaire et politique de la presse [5]. Il est à craindre pour eux — mais pour tout le monde aussi — que ce ne soit qu’un début.

Notes

[1Lequel, à défaut de pleinement mériter son titre revendiqué de « quotidien de réference » belge francophone, reste l’un des plus lus, c’est déjà ça.

[2Pour lequel le rachat ne sera d’ailleurs pas une mauvaise chose. Lire à ce sujet Haydée Saberan,
« Comment Dassault affame ses journaux du Nord »,
Libération, mardi 25 janvier 2005.

[3A cet égard, notons, pour être complet que Serge Dassault a obtenu la condamnation de l’Etat belge devant la cour européenne des droits de l’homme, au motif que, impliqué dans une affaire où la plupart des prévenus étaient des mandataires politiques, il avait été jugé devant la Cour de Cassation, compétente à l’époque pour ce genre d’affaires, alors que la loi lui donnait le droit d’être jugé par un simple tribunal correctionnel.

[4Le procès « Agusta-Dassault » a mis à jour un vaste système de corruption de mandataires politiques et de financement occulte des partis dans le cadre de marchés publics d’armement. Il a lourdement ébranlé le microcosme politique belge dans les années 90, en le décapitant de quelques uns de ses ténors.

[5Comme le rappelle Wikipédia, il a eu l’occasion d’expliquer que, selon lui, « les journaux doivent diffuser des “idées saines”, car “nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche”. Selon lui, la presse peut rendre compte, mais doit modérer les propos de gauche, en expliquant que ces idées ne marchent pas ». Si le personnage vous intéresse, ne manquez pas d’aller faire un tour sur le site Acrimed, par exemple en lisant le papier de Yves Rebours : La presse selon Dassault (4) : les « idées saines ».