Les archives des Bulles

Pour rouler à l’eau claire

mercredi 31 août 2005, par François Schreuer

Mon ami Chuperpaco me demandait récemment de parler plus souvent de cyclisme dans les pages de ce blog. Ca tombe bien, ça fait un bout de temps, justement, que j’ai envie de parler du dopage.

Je ne vais pas m’épancher de ma frustration d’amateur de bicyclette déçu de voir ce qu’est devenu le Tour de France et le sport cycliste en général (il y aurait pourtant matière) ; les preuves du dopage de Lance Armstrong récemment apportées par L’Équipe, et largement relayées comme telles par l’ensemble de la presse, m’en consolent provisoirement : ce sinistre personnage — à l’instar de Chirac dans un autre domaine — restera pour l’histoire celui qui a triché (bien sûr, il sera loin d’être le seul, mais son palmarès devrait lui assurer une place de choix). Éludons les très contestables considérations relativistes qui chercheraient insidieusement à montrer le côté passablement absurde de ce jugement prétendument « historique » ; il se fait, bizarrement, que j’y trouve une satisfaction que je ne souhaite pas, cher(e) lecteur ou trice, te dissimuler.

Évidemment, en aucune manière les révélations de l’Equipe — elles ne sont qu’un épisode, savoureux mais anecdotique — ne résolvent le problème de fond qui se pose au sport professionnel ces temps-ci. Ça me permet donc d’en dire quelques mots.

C’est que le dopage, il faut bien l’avouer, est un excellent sujet de conversation (ou en l’occurrence de dissertation blogesque) : il s’agit, me semble-t-il, d’un problème parfaitement insoluble, susceptible par conséquent de procurer à quiconque vaudra s’en saisir de longues heures de plaisir qui, pour être certes quelque peu onanistiques, n’en demeureront pas moins parfaitement délectables ; parfaitement insoluble... en tout cas si l’on continue à poser la question dans les termes habituels (ceci soit écrit car, comme toutes les personnes qui parlent de problèmes insolubles, je vais évidemment me proposer d’apporter une solution).

Bref, on se trouve grosso modo devant l’impossible alternative consistant à tolérer le dopage ou le combattre, la première étant éthiquement indéfendable tandis que la seconde est pratiquement irréaliste. Et comme en dehors de ces deux possibilités, je ne voir guère de piste, on n’est pas sorti de l’auberge !

La première présente certains avantages évidents. Elle dispense en particulier les gentils organisateurs d’« événements » sportifs du déploiement de complexes et coûteux systèmes de contrôles qui, bien que (partiellement) inutiles, comme le montre l’affaire Armstrong, n’en sont pas moins consubstantiels à l’option B. De façon plus générale, cette première approche semble a priori susceptible de satisfaire pleinement la plupart des intervenants du marché du sport professionnel. L’amélioration de la performance, du spectacle, de l’image, dont il découle une facilité plus grande à pétrir des sportifs en icônes irréelles, supra-humaines, est la seule garantie solide de la rentabilité du commerce des droits de retransmission médiatique desdites images ou de leur transformation en produits dérivés et autres avatars du merchandising. C’est que la masse des supporteurs, moins décérébrée qu’on le pense, veut bien vénérer sans réserve les cuisses de cyclistes, les mollets de footballeurs... et leurs propriétaires, elle demande quand même à en avoir pour son argent. Or, dès lors que le dopage sera devenu la norme, tout cela ne posera plus de problèmes.

On imagine volontiers, en se projetant dans cet avenir radieux, un sportif à l’interview, plutôt que de se confondre comme aujourd’hui en explications vaseuses pour tenter de démontrer qu’il « roule à l’eau » [1], expliquant ses méthodes, détaillant le contenu de sa pharmacie en n’oubliant pas de remercier le conglomérat d’industries chimiques qui le sponsorise, louant même, les grands jours, les mérites de tel vétérinaire flamand, ancien de la mafia du porc aux hormones désormais intégré dans la légalité. Ou peut-être, tel un amateur de champignon, on l’imagine se refuser pudiquement à décrire par le menu ses petites combines, sachant bien que la concurrence ne mettra guère de temps à copier le cocktail miracle qui lui a permis de monter l’Alpe d’Huez à 35 kh/h de moyenne [2]. Les journalistes lui diront avec un sourire complice qu’il est un coquin, que le public a le droit de savoir, mais ils auront trouvé le sujet du reportage qui passera en magazine le surlendemain. Et réhabilitation du pot Belge et du docteur Ferrari !

Cette première approche, basiquement libérale, recèle cependant un inconvénient majeur : elle est un véritable désastre, un authentique massacre, en matière de santé publique. Car la libéralisation amène sans doute possible la surenchère, laquelle est une boucle sans fin. Pour gagner, les champions devront accepter de mettre leur santé en danger. Puis, pour simplement pouvoir suivre le peloton, il faudra en faire autant. On peut assez facilement imaginer des sommets en la matière qui feraient finalement ressembler un match de foot aux jeux du cirque (logique retour au sources, diront alors les plus lucides). La vue du sang étant en général un spectacle assez apprécié des êtres humains, la rémunération des braves qui joueront leur myocarde pour un trophée Henri Desgranges et le plaisir des foules devrait être suffisante pour qu’on ne manque pas de candidats. Enfin, face à cette déferlante du culte de la performance, les amateurs eux-mêmes, sportifs du dimanche et autre sociétaires des clubs de pétanque, seront contaminés, plus personne que d’anachroniques écolos n’osera sortir faire son jogging sans s’injecter une ampoule d’EPO, et il sera alors définitivement prouvé que faire du sport est une activité hautement dommageable à la santé ; chose finalement assez regrettable. Tom Simpson sera enfin reconnu comme un grand précurseur [3].

Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure et en reconnaissant forcer le trait, le tableau que je viens de tracer me paraît assez plausible. Logique, en tout cas, irrémédiablement consécutif au régime idéologique qui domine la planète. La prise de pouvoir sur le corps, jusqu’à la destruction de ce dernier, est une modalité particulièrement banale d’expression du capitalisme. Le sport n’échappe pas pas à la règle. Et pourtant, il semble exister une frontière, un interdit, qui empêche de pousser le modèle jusqu’à l’achèvement de sa dynamique. Je n’ai jamais entendu personne défendre le modèle que je viens de dépeindre. Pourquoi ? Pourquoi tolère-t-on que dans la production industrielle les êtres humains soient irrémédiablement abîmés alors que dans le sport cette éventualité est véhéemment proscrite ? Le sport constitue-t-il une exception ? Question en suspens, je n’en sais rien, en fait.

Des deux modèles annoncés, reste donc le prohibitionnisme, la doctrine dominante, qui réprouve le dopage et cherche à le combattre.

À la défense de la santé publique initialement avancée pour fonder cette position s’ajoutent la dimension du fair-play, c’est-à-dire de valeurs que le sport serait censé véhiculer, ainsi que l’idée de « concurrence équitable », la victoire n’étant réputée « juste » que si les concurrents qui se la disputaient ont été placés sur un pied d’égalité initial. Ces deux arguments semblent bien faibles. La portée normative du premier est hasardeuse, sorte de supplétif qu’elle est à la vertu défaillante de champions qu’on voudrait continuer malgré tout à ériger en « exemples ». Quand au second, il s’empêtre rapidement dans ses contradictions, en postulant cette utopique égalité originelle des corps face à la performance physique, en postulant qu’une compétition est essentiellement autre chose que la sanction d’inégalités irréductibles. Quoi alors ?

Reste la santé publique.

La position éthique semble soutenable : il est légitime de combattre le dopage en raison des problèmes de santé qu’il entraîne pour les champions, mais aussi, par répercussion sur la pratique du sport par l’ensemble de la population, ce qui est hautement dommageable.

Éthiquement soutenable, sans doute, mais praticable, c’est moins sûr.
En effet, on peut aisément se livrer aux quelques constats suivants :

— L’inflation répressive ne semble pas de nature à enrayer définitivement le phénomène. Au contraire, la diminution du nombre de tricheurs rend la prime à la tricherie plus importante.

— Le doute subsiste en permanence dans la mesure où le dispositif de surveillance mis en place reste hautement faillible. Il demeurera souvent une incertitude sur la réalité d’un contrôle positif, sur le caractère effectivement volontaire et délibéré du dopage, sur le rôle de l’entourage des athlètes. A l’inverse, entre produits masquants et prescriptions médicales, entre petites combines et corruption, un sportif dopé peut probablement n’être jamais contrôlé positif ; ceci est d’autant plus vrai pour les tricheurs les plus riches qui peuvent se payer une technologie disposant de plusieurs années d’avance [4] sur le dispositif de contrôle, le contrôle antidopage restant alors un risque de pauvre ; c’est en tout cas ce que le cas Armstrong, mais aussi l’affaire Balco, suggère.

— La transformation des athlètes en suspects, l’incursion parfois très profonde dans leur vie privée qu’implique la lutte anti-dopage ne sont pas sans conséquences.

Bien sûr, certaines solutions peuvent améliorer partiellement la situation [5]. Il ne s’agira cependant pas d’une réponse satisfaisante au problème, simplement d’une amélioration de l’outillage de l’appareil répressif, ce qui ne remet nullement en cause les données fondamentales du problème. Problème qui demeure, bel et bien. En fait, me semble-t-il, le seul moyen de combattre effectivement le dopage, c’est l’abolition de toute compétition sportive en tant que spectacle marchand. La restauration de la gratuité, au sens fort du terme (c’est-à-dire rien d’autre que le retour à l’amateurisme prôné à la fondation des jeux olympiques modernes) est à mon avis le seul moyen d’envisager un sport sans dopage [6].

Notes

[1Ce qui, soit dit en passant, ne fera plus rêver personne puisqu’il n’y aura plus une goutte de pétrole exploitable sur la planète et que les voitures embarqueront toutes un pile à combustible.

[2Bien sûr à cette vitesse, il n’y aura plus les foules bigarées au bord des routes pour acclamer du champion, mais qu’importe, elles seront devant leur téléviseur, ce qui, au final, n’est pas plus mal, n’est-ce pas.

[3Quoique, assez tristement, raté car, sauf errements de l’histoire, ce garçon n’a jamais franchi en tête ce Ventoux qu’il avait tellement convoité.

[4Vu les intérêts financiers en jeu, largement susceptible de nourrir une recherche intensive pour la création de nouvelles méthodes, l’effort financier des pouvoirs publics est loin d’être négligeable. La question du financement de cette politique est elle aussi loin d’être négligeable. Elle n’affecte cependant pas directement le présent raisonnement.

[5Les contrôles a posteriori par exemple, hautement d’actualité : conserver pendant quelques années les échantillons de sang ou d’urine des sportifs, pour autant que les produits dopants en question ne se dégradent pas durant cette période, devrait permettre de mieux poursuivre les tricheurs techniquement les plus avancés. D’autre part, l’effectivité de la sanction sportive, y compris a posteriori doit être renforcée, ce qui implique que tout athlète pris pour dopage voie l’intégralité de ses records et performances antérieures annulées, avec l’exigence du remboursement des gains indûment perçus. C’est aujourd’hui très rarement le cas et on a encore vu lors des derniers championnats du monde d’athlétisme les concurrents de certains disciplines courir ou lancer après des records inatteignables.

[6Et je suis trop fatigué pour développer ceci en long et en large (de toute façon, il suffit de lire Debord pour ça, qui le fait bien mieux que moi). Interruption un peu brusque du texte, j’en suis désolé.