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Qui va gouverner l’Allemagne ?

dimanche 18 septembre 2005, par François Schreuer

Fin de soirée électorale en Allemagne. Et gros bordel en perspective ! La situation est à la fois particulièrement intéressante, assez délectable mais aussi franchement affligeante.

Commençons par résumer les informations que l’on connaît à l’heure actuelle : la CDU-CSU de Merkel-Stoiber se vautre assez sérieusement par rapport à ses scores annoncés (on parlait de 42 % il y a encore deux jours, elle dépasse péniblement les 35 %). Elle conserve cependant un petit avantage par rapport au SPD, qui, dixit Edmund Stoiber pour justifier sa victoire, a perdu plus que le cartel CDU-CSU (un peu plus de 4 % contre un peu de 3 %) par rapport aux élections de 2002. Et de fait, les deux gros partis ont tous deux perdus pas mal de plumes par rapport à leurs scores précédents. La victoire, en termes de progression, revient donc aux trois « petits » partis, qui disposeront ensemble d’environ 30 % des sièges au parlement.

C’est d’abord le parti libéral (FDP) qui tire son épingle du jeu, après avoir a passé toute la campagne à jouer à « qui-sera-le-plus-à-droite » avec son ex-futur partenaire gouvernemental de la CDU-CSU. Après avoir longtemps flirté avec le seuil de 5 % nécessaire pour entrer au parlement, il dépasses aujourd’hui la barre des 10 % et prend la place de troisième parti allemand, avec près de deux points d’avance sur son premier poursuivant. Ce fait (de même que la radicalisation libérale des conservateurs qui sont désormais très éloignés de la figure du conservatisme social, réactionnaire mais généreux et attentif à la cohésion sociale, qu’ont pu incarner différents leaders historiques des sociaux-chrétiens allemands) n’est pas insignifiant sur le plan politique et est sans doute le signe d’une fracture sociale de plus en plus profonde entre les victimes et les bénéficiaires des « réformes » de l’état social, lesquels se permettent de plus en plus ouvertement de jouer solo et de dénoncer ouvertement jusqu’au principe même de la solidarité : la remise en cause du principe de progressivité de l’impôt par la droite est sans doute l’un des faits notoires de cette campagne. Qu’il se soit trouvé près de la moitié des électeurs pour soutenir les partisans de cette conception de l’état est extrêmement inquiétant.

Mais, pour en revenir au détail des résultats (et aux victimes des « réformes » de Schröder), c’est surtout, et c’est l’élément capital de ces élections, au Linkspartei — alliance formée par la toute jeune Wahlalternative Arbeit & soziale Gerechtigkeit (WASG) et les néo-communistes du PDS — que revient la victoire la plus importante, tant du point de vue de la progression qu’ils effectuent (le score du PDS est doublé par rapport aux élections précédentes) que du poids politique très important qu’ils gagnent en empêchant par leur seule présence la reconduction de l’alliance « rouge-verte » ou l’arrivée de l’alliance « noire-jaune ». Linke-PDS se paie en outre le luxe de coiffer les Verts sur le poteau. Ceci est tout sauf anodin. Que dans le pays le plus peuplé de l’Union, dont le paysage politique est depuis l’après-guerre marqué par la modération de ses acteurs, il soit possible que soient sanctionnées électoralement les dérives blairistes du parti social-démocrate dominant, c’est une très très bonne chose et un événement dont feraient bien de prendre note les homologues de M. Schröder dans les différents pays européens. Il est encore trop tôt pour voir dans la création du Linkspartei — qui ressemble un peu trop à une alliance de circonstance et dont la doctrine économique semble encore bien faible — la renaissance d’une gauche combative ou la création d’un nouveau courant de gauche. C’est malgré tout un signe encourageant pour les nombreux mouvements qui luttent contre la marchandisation du monde qui est aujourd’hui le leitmotiv de 80 % ou 90 % des dirigeants politiques européens.

On peut cependant noter le très honorable maintien de ces derniers qui étaient pourtant dans une position difficile après l’« affaire des visas » qui a mouillé Joschka Fischer au cours des derniers mois et qui étaient assez nettement pris sur leur gauche par le Linkspartei qui chassait pour partie sur les mêmes terres qu’eux.

Angela Merkel, chancelière annoncée, est donc encore loin de son objectif. Non seulement son parti n’a pas atteint un score lui permettant de prétendre de façon incontestable au leadership politique, mais elle n’a elle-même convaincu que très moyennement, y compris au sein de son propre parti. Les scores géographiquement assez étriqués de l’alliance conservatrice pourraient même amener, si une coalition gouvernementale n’est pas trouvée rapidement, à une contestation interne de M[^me^] Merkel : Edmund Stoiber, candidat malheureux des dernières élections qui avait manqué de peu la victoire en 2002, n’a pas manqué de mettre en évidence le score remarquable qu’il a réalisé dans son fief bavarois, mettant du même coup en évidence les scores assez faibles réalisés dans plusieurs länders, et pas seulement à l’Est.

Quelle coalition va gouverner l’Allemagne ? Les possibilités ne sont pas très nombreuses, aucune ne semble cependant évidente. Si l’on élimine les possibilités politiquement absurdes, voici ce qu’il reste :
1° SPD - FDP - Grünen (coalition dite « feu tricolore »), 2° CDU-CSU - FDP - Grünen (dite « jamaïquaine »), 3° CDU-CSU - SPD et 4° SPD - Linskpartei - Grünen.

A première vue, selon la logique voulant qu’il ne peut y avoir deux coqs dans la même basse-cour (ce dont Mme Merkel et M. Schröder semblent tous deux parfaitement convaincus à en juger par leurs déclarations récentes), c’est vers une alliance avec deux petits partis que devraient prioritairement se tourner les états-majors de la CDU-CSU et du SPD, pour viser respectivement une coalition « jamaïquaine » ou un « feu tricolore ». C’est en effet pour eux la seule manière pour eux de se garantir la chancellerie. L’alliance des Verts avec les deux partis de droite paraît vraiment peu probable tant le profil sociologique des Verts et les priorités de sociétés (à défaut de priorités sociales très marquées) qu’ils se donnent semblent peu compatibles avec l’idéologie réactionnaire des conservateurs. Une coalition « feu tricolore » est plus probable si le SPD et les Verts entérinent un nouveau coup d’accélérateur libéral, ce qui n’est certainement pas impossible après ce qu’ils ont assumé ces dernières années. Une telle attitude aurait néanmoins le gros défaut aux yeux des stratèges de ces deux partis dits de gauche d’ouvrir un boulevard au Linkspartei, voire de provoquer le départ vers ce dernier d’un nombre conséquent de militants verts ou sociaux-démocrates. Notons que le FDP n’a une chance d’accéder au gouvernement que dans le cadre d’une de ces deux coalitions ; ceci relativise sans doute la portée des déclarations de son président, Guido Westerwelle, qui excluait catégoriquement ce soir la perspective d’une coalition avec les deux sortants.

Il existe aussi une possibilité de coalition avec le Linkspartei. Car — on l’a fort peu souligné — ces élections se soldent par une victoire sans contestation possible de la gauche au sens large : les trois partis SPD, Grünen et Linkspartei disposant à eux trois d’une avance de cinq ou six points sur l’union de la droite. Si le souci premier des responsables politiques concernés était de respecter le message des électeurs, il semble que la première chose à faire serait d’ouvrir une négociation en vue d’une coalition « SPD - Linskpartei - Grünen ». Ce ne semble toutefois pas être le cas. Inimitiés personnelles aidant, non seulement le chancelier Gerard Schröder, mais également son allié Fischer ont imité Angela Merkel en se déclarant « prêts à discuter avec tout le monde, sauf avec le Linkspartei », pourtant principal vainqueur de ces élections. C’est assez hallucinant. Que Gerard Schröder n’appréhende pas avec une joie démesurée l’idée de traiter avec son ancien rival du SPD Oskar Lafontaine, on peut aisément le comprendre. Qu’il se permette d’évacuer de façon aussi explicite la coalition qui est pourtant la plus naturelle pour préférer une alliance avec la droite à l’union de la gauche, c’est une attitude grave, qui illustre si besoin en était encore la désastreuse dérive du SPD qui est l’un des exemples les plus frappants de la prise de contrôle de bon nombre d’appareils de partis sociaux-démocrates européens par des libéraux. On ne peut qu’espérer que la base et les dirigeants intermédiaires du SPD ne laisseront pas à Schröder les mains complètement libres sur le sujet et le forceront à envisager prioritairement l’alliance de gauche, mais cela relève sans doute au mieux de la douce utopie.

L’attitude des Verts à l’égard du Linkspartei — en tous points calquée sur celle de leur allié social-démocrate — semble encore plus incompréhensible car la solidarité sans faille qu’ils affichent à l’égard du SPD, si elle se maintient, devrait avoir pour conséquence de les mener eux-mêmes dans l’opposition et de reconduire le SPD en pouvoir en lui garantissant une position de négociation incontournable (si les deux coalitions « 1 gros + 2 petits » échouent — ce dont les Verts peuvent décider — et si l’ostracisme du Linkspartei est suivi par tout le monde, le SPD sera mathématiquement inévitable). Bien sûr, il s’agit peut-être là d’un choix délibéré de la part des Verts (assez intelligent d’ailleurs, si l’objectif est de contrer le Linkspartei et de se démarquer du SPD), mais cela semble assez peu correspondre à la stratégie menée par Fischer ces derniers années.

Quoi qu’il en soit, l’éventualité d’une alliance de gauche de même que les solutions « jamaïquaine » et « feu tricolore » évacuées, les deux grands partis seront contraints de négocier une coalition ensemble. Ce sera sans doute assez délétère. On peut quand même se demander qui prendrait l’ascendant. Et là, à mon humble avis, Gerard Schröder, malgré le résultat de son parti, abordera en force cette négociation (si elle a lieu). Il a non seulement l’avantage psychologique de la défaite de Merkel, il a une expérience et un bagout politique dont semble dépourvue son adversaire, il a surtout une possibilité d’alliance en plus que son adversaire, quoi qu’il en dise : lui dispose toujours de la possibilité de traiter avec le Linkspartei, même si cela lui coûtera cher, politiquement et symboliquement. On peut se dire que le vieux briscard qu’est Schröder n’a pas complètement évacué cette possibilité de son esprit. Le fait de proclamer ce soir son intention de diriger une éventuelle « grande coalition » malgré son score inférieur à la CDU-CSU est à cet égard assez équivoque car, en bonne comptabilité électorale, il ne parviendra à mater Merkel qu’en laissant ouverte la porte à Lafontaine.