Les archives des Bulles

Affaire de la « Carolo », quelles leçons ?

mardi 27 septembre 2005, par François Schreuer

Tout qui suit un peu l’actualité belge l’aura remarqué, une grosse affaire d’abus de biens sociaux ébranle depuis quelques jours le landerneau politique wallon [1]. L’« affaire de la Carolorégienne », du nom de la société de logement social de Charleroi dont plusieurs administrateurs sont soupçonnés d’avoir abusé des largesses, au-delà du scandale en lui-même, est riche d’enseignements et risque — malgré les années qui se sont écoulées avant que l’affaire n’arrive dans les médias et que le scandale éclate — d’avoir quelques conséquences positives.

— Premier constat, la toute-puissance du président du parti socialiste Elio Di Rupo sort confirmée sinon renforcée de cet affrontement. Dans un premier temps, les responsables locaux de Charleroi [2] n’avaient exigés des fautifs — par ailleurs échevins de la ville de Charleroi — que leur démission du conseil d’administration de ladite société de logement. Cette sanction pour le moins légère faisait craindre les pires réminiscences de la culture du « on-s’arrange-entre-nous ». Elle avait aussi fait logiquement réagir l’opposition communale, à laquelle le président du PS a pourtant assez rapidement coupé l’herbe sous le pied en exigeant lui aussi la démission des fautifs de tous leurs mandats publics... et en l’obtenant.

Il n’est absolument pas anodin qu’un président du PS soit capable d’affronter ouvertement des barons locaux du parti (et en particulier Claude Despiegeleer, dont l’influence sur la politique locale était jusqu’il y à quelques jours, vraiment très importante), et surtout pas quand l’affaire se passe dans un bastion comme Charleroi. Qu’il sorte en outre victorieux de l’affrontement — au point d’obtenir jusqu’à la démission de Claude Despiegeleer qui n’avait nullement l’intention de la donner et n’y était nullement tenu en vertu de la loi communale —, c’est sans conteste un fait neuf.

— Ceci nous mène au second constat, c’est que paradoxalement cette affaire servira finalement le PS, son processus de « rénovation » et jusqu’à son image à l’extérieur. Bien sûr, ses adversaires politiques exploiteront l’occasion, ce qui est parfaitement normal et légitime ; bien sûr le PS sera contraint quelques temps de faire profil bas sur certains dossiers, mais sur le fond, c’est plutôt une bonne affaire pour lui.

Car peu de gens croient vraiment que, par la seule grâce de l’arrivée d’Elio Di Rupo à sa présidence, le PS a soudainement rompu avec les pratiques de clientélisme éhonté ou d’abus de biens sociaux qui lui collent à la peau depuis des décennies. Que les faits soient avérés ou non (et ils le sont dans un certain nombre de cas comme le démontre encore l’affaire dont il est question maintenant) est une chose (dont il est évidemment difficile de se faire une idée). Mais même en admettant l’hypothèse que dans la réalité, les pratiques évoluent positivement, il reste que, pour de nombreux citoyens, le PS garde son image désastreuse de parti-état, d’état dans l’état. La seule manière de changer les choses sur ce plan est de tailler dans le mou et de mettre les problèmes sur la place publique. A cet égard, que le bras droit de « Van Cau » en personne subisse aussi rapidement et aussi nettement une sanction à ses agissements doit non seulement sonner comme un avertissement bien inquiétant aux oreilles de ceux qui se vautrent dans le même genre d’infamie, mais représente aussi — et de ce fait — un gage de crédibilité apporté à son plan de rénovation du PS par Elio Di Rupo vis-à-vis de la population.

— Ceci ne sera cependant réel et effectif que si cette affaire a effectivement les répercutions qu’elle doit avoir et ne reste pas un cas isolé ; c’est-à-dire si se met effectivement en marche l’assainissement du secteur para-public des intercommunales et autres structures dirigées ou co-dirigées par le personnel politique et où, trop souvent, le manque de transparence comptable ou la complexité des structures permettent certaines pratiques inacceptables. Car la « Carolo » n’est très probablement qu’un arbre parmi la forêt. Plusieurs signes sont encourageants dans cette perspective, à commencer par la volonté affichée par le ministre Antoine de s’attaquer au problème (une seconde affaire vient d’ailleurs d’éclater à Hensies, près de Mons). On peut aussi noter la proposition du MR d’une commission d’enquête.

— Enfin, cette affaire met une fois de plus en lumière le caractère complètement dépassé de la loi communale qui favorise outrageusement le pouvoir exécutif et détriment du législatif en ne permettant pas, par exemple, au conseil communal de démettre un échevin de ses fonctions — en Belgique, tout échevin, s’il ne démissionne pas volontairement, est en effet quasiment assuré de rester en place pour la durée de la législature [3]. Malheureusement, comme j’avais déjà eu l’occasion de le souligner dans les pages de ce blog, les tendance actuelles de la loi communales ne vont globalement pas dans le sens d’un rééquilibrage des forces au sein des instances communales et consacrent au contraire la toute-puissance de l’exécutif et en particulier du bourgmestre. L’absence de contre-pouvoir dans n’importe quelle structure humaine est pourtant très souvent un des déterminants principaux des dérapages.

Notes

[2Au premier rang desquels le ministre-président wallon et président de la section locale du PS de Charleroi Jean-Claude Van Cauwenberghe