Les archives des Bulles

Spammé par Nicolas Sarkozy (suite)

mercredi 28 septembre 2005, par François Schreuer

Après mon post d’hier concernant le spam de Nicolas Sarkozy [1], j’aimerais m’attarder un instant sur la réaction du député français (UMP) Yves Jégo qui, sur son blog, se fend d’un argumentaire véhément pour défendre son patron. Commençant par s’interroger sur l’« étrange polémique » suscitée la propagande électronique de son parti, qui n’est désireuse, écrit-il, que « d’engager le débat avec ceux qui le souhaitent et d’augmenter le nombre de ses adhérents », il en vient assez rapidement à s’indigner de la « mauvaise foi » de ses adversaires politiques qui osent critiquer une « pratique pourtant parfaitement légale » et — tenez-vous bien — « citoyenne ». Et de conclure d’une envolée :

Pour ma part je reste persuadé qu’un parti politique moderne et populaire ne peut être absent de ce formidable médias qu’est internet. La toile est un accélerateur de démocratie et de liberté .

Méfions nous de ceux qui chercherait à y restreindre la liberté d’expression !

Dans le débat qui suit, il commence, sûr de son fait, par critiquer un internaute qui lui reproche sa position : « Parler de SPAM en l’occurence est faux totalement faux ! Toutes les personnes qui reçoivent le Mail de l’Ump sont abonnés volontaires à des mailings listes », avant, un peu plus bas, de se replier sur une position plus prudente : « La vérité est que l’UMP à fait appel à un prestataire spécialisé et que ce dernier apporte la garantie que toutes les adresses email sont celles de personnes ayant données leur accord. Si un problème existe c’est à ce niveau là et surement pas a celui de l’UMP et encore moins de Nicolas Sarkozy lui même. » Ah, que ferait-on sans la sous-traitance, c’est tellement pratique pour trouver des lampistes.

Il poursuit en rajoutant encore une couche sur la liberté d’expression :

Pour les reste qu’est ce qui est le plus insuportable...
- recevoir un mail politique que l’on peut éliminer d’un simple clic
- trouver un tract politique sur sa voiture ou dans sa boite à lettre ?

Le plus insupportable ce serait que les partis politiuqes ne puissent plus s’exprimer non ?

Comme si les partis politiques représentés au Parlement (et le sien en particulier) avaient le moindre problème d’accès aux médias alors que toute la dramaturgie médiatique est articulée sur leurs émois et convulsions divers, au mépris souvent d’autres acteurs politiques, non institutionnels, qui sont la plupart du temps ignorés ; comme si un tract papier — dont le coût réduit automatiquement la diffusion ; qui est souvent lié à la réalité locale —, était comparable au courrier électronique dont le coût est nul (une fois qu’on dispose des bases de données) ce qui incite à tous les abus ; comme si la boîte aux lettres (interface symbolique par exellence de l’individu avec l’espace public) était comparable à une adresse de courrier électronique qui peut ressortir au registre de l’intime.

Finalement, montrant qu’il est bien dans le ton du moment de la droite, il livre le fond de sa pensée en conspuant l’ennemi, l’association altermondialiste ATTAC (qui n’a jamais pourtant eu pour pratique de spammer qui que ce soit à ma connaissance). On lira avec intérêt à ce sujet les attaques ordurières du Figaro contre ATTAC accusé d’« inflitrer l’école » [2] ou celles, complètement déplacées dans le chef d’un homme politique prétendûment socialiste, de Michel Rocard dans Le Nouvel Obs’ [3] mais on en notera aussi de plus subtiles, comme ces variations lexicales dans le journal « Le Monde » qui a remis à l’honneur depuis quelques temps le terme « antimondialisme » en remplacement d’« altermondialisme », qui est décidémment une appelation trop sympathique pour cette bande de sales nonnistes.

Pays merveilleux que le notre où l’on s’evanouit de bonheur face au militantisme citoyen d’ATTAC via Internet et ou, dans le même temps, on fait la "une" des journaux quand le premier parti de France (eh oui 165 000 adhérents !) ose s’exprimer par les mêmes réseau !?

Dans l’amalgame généralisé qu’il fait entre moyens de communication passifs (le web, a priori non agressif) et actifs (le spam, hautement intrusif), souhaités ou subis, il exprime au passage l’idée que la masse de l’UMP lui donne le droit de s’immiscer dans la vie privée des individus (ou alors peut-être que les expressions politiques minoritaires doivent faire place à la toute-puissance du parti unique de la droite majortaire, présidentielle et « populaire ») [4].

Hormis sa frustration (d’élu bloggueur, faut-il le souligner) de voir les mouvements de gauche se servir mieux que lui d’Internet [5], pas grand-chose donc.

On n’aura dès lors pas à réfuter longuement si pauvre argumentaire qui pratique si complaisamment l’autodestruction et l’usage de poncifs gros comme des maisons (« citoyenne », « moderne », « populaire »,...).

On s’étonnera quand même qu’un élu qui se présente comme technophile — ne serait-ce qu’en ouvrant lui aussi son blog — soit si peu au fait de certaines évidences (le spam est une nuisance), passe tellement à côté de l’essentiel, soit à ce point satisfait de ces idées toutes faites qui servent d’oeillères — cet appel répété, hors de propos, à la « liberté d’expression » (ou plus exactement à sa liberté d’expression).

A voir le niveau de compétence du personnage, donc, on peut sans doute en inférer — et c’est un constat qui a déjà été posé à de nombreuses reprises — que le niveau moyen du corps législatif est très insuffisant sur certaines question concernant les nouvelles technologies.

Dans un contexte où de très importants enjeux de sociétés dépendent aujourd’hui du vote de ces mêmes députés — et en particulier tous les avatars de la propriété intellectuelle en milieu numérique ou les différentes enjeux touchant à la surveillance des individus et à la protection de leur vie privée —, je pense qu’on peut considérer ce fait comme inquiétant. Je crois aussi que cela explique en bonne partie les positions (et donc dans un certains nombre de cas, les lois) rétrogrades et caricaturales qu’on pris et que risquent encore de prendre à de nombreuses reprises nos gouvernants dans divers dossiers comme le brevet logiciel [6] ou dans la conception d’une politique de la propriété intellectuelle qui soit autre chose que la défense bête et unilatérale des seuls intérêts des firmes capitalistes actives dans les secteurs concernés.

Mais c’est là un autre débat.

Notes

[1Au vu des très nombreuses réactions indignées qui constellent le web depuis 24 heures, il n’est d’ailleurs pas du tout sûr que le dernier coup marketing du Napoléon de Neuilly, lui sera profitable (quoique, quoique, il suffit parfois de faire parler de soi,...).

[2Nicolas Barotte et Saïd Mahrane, Extrême gauche ; Enquête : comment Attac infiltre l’école, Le Figaro, vendredi 5 août 2005.

[3Il faisait notamment la déclaration suivante : « Comment peut-on être intelligent, participer à des cercles universitaires et créer Attac, ce monument de bêtise économique et politique ? Cela me sidère et me navre. Je vois évidemment d’où vient cette influence. Elle est liée au fétichisme marxiste et à l’inculture économique française. On n’enseigne pas l’économie réelle à nos enfants. Mais des enseignants adhèrent au fatras d’Attac... Il faut s’affirmer face à ces simplismes et ne plus les subir. » Claude Askolovitch, PS : la scission plutôt que la confusion, Le Nouvel Observateur, jeudi 18 août 2005.

[4A ce sujet, je ne me retiens pas de citer les propos de BoB sur son blog qui écrit au sujet de l’UMP :

Petite précision, au cas où je choque quelqu’un : pour moi c’est un parti que je considère semi-facho parce que :

- sa structure est encore plus stalinienne que celle du PC, il n’y a pas de réelle démocratie interne,

- les lois sur l’immigration, la sécurité intérieure, toutes les lois d’exceptions qui entament nos libertés civiles sous prétexte d’une grande menace,

- des membres de ce parti ont plus que fricoté avec le FN et ne se gènent pas pour lui piquer ses thèmes en les relookant politiquement correct, cf la préférence nationale permanente dans tout les discours du nain.

[5Mais comment pourrait-il en aller autrement ? Internet permet l’expression de chacun, donne le droit à ceux que le système repousse à la marge de crier ce qu’ils ont à dire. Internet, quand les citoyens s’en emparent, est un outil de défense de la liberté, de la diversité, de la variété, un outil de création de solidarités,... ce qui est l’exact inverse de ce que promeuvent ces Messieurs de l’UMP.

[6Où, ne l’oublions pas, on est passé tout prêt de la catastrophe et où la « victoire » du Parlement européen tient plutôt du non-lieu que d’autre chose.