Les archives des Bulles

Le népotisme, encore et toujours

lundi 17 octobre 2005, par François Schreuer

Comme le disait ce bon vieux Jean-Édern Hallier, qui n’avait pas son pareil pour conspuer les outrages des puissants, « Le népotisme, c’est la structure intime de la société secrète. Il est ce qui fait que la Nation a cessé d’être démocratique. Il interdit aux uns de s’élever — ceux qui ne sont pas de la famille —, et il permet aux autres de tenir les leviers de commande... Lévi-Strauss vous dirait que c’est de l’endogamie, la manière dont les tribus indiennes sont presque toutes mortes de consanguinité, les règles de l’échange ne fonctionnent plus... Le népotisme c’est l’ultime régression. » [1]

Une fois encore, le remaniement ministériel de ce week-end nous donne le spectacle affligeant de ce qui est devenu l’habitude et la normalité en politique belge : quand telle « place » [2] se libère, il y a une chance sur deux — voire plus — qu’elle soit occupée par un « fils de » (ou en l’occurrence une « fille de »).

Le roi des Belges, ce brave homme [3], a — selon la terminologie en usage — « accepté » ce dimanche la démission du très respecté et très puissant ministre du budget et des entreprises publiques et vice-premier ministre Johan Vande Lanotte — ossature à lui tout seul du gouvernement « violet » que le premier ministre Verhofstadt a bien du mal à faire tenir debout. Vande Lanotte a été promu président du sp.a à la suite de la démission bucolique de Steve Stevaert du printemps dernier ; il laisse donc sa place à Freya Van den Bossche, fille de son père Luc, ancien ministre et potentat du non moins ancien Socialistische Partij [4].

C’est une promotion tout à fait conséquente que reçoit là la jeune Freya, trente printemps tout rond, débarquée en politique lors des élections communales d’octobre 2000, devenue ministre fédérale de l’environnement en 2003, promue au portefeuille de l’emploi en juillet 2004 avant, donc, un an plus tard, d’être investie de la tâche particulièrement conséquente de représenter son parti dans les négociations du « kern », comité ministériel restreint où dans notre « démocratie » — sur le coup, les guillemets sont plus que de rigueur — se décident la plupart des grandes orientations qui dépendent du pouvoir politique. C’est une carrière brillante, brillantissime, telle que ne peuvent en rêver que les « fils de » et les golem (j’y viens).

Au passage, Peter Vanvelthoven, autre « fils de » et jusqu’ici seulement secrétaire d’état, est également promu ministre (il reprend le portefeuille de l’Emploi, laissé vacant par Freya Van den Bossche). Si l’on ajoute que, dans le même parti, un autre « fils de », Bruno Tobback, est également ministre (de l’Environnement et des Pensions), on en arrive au constat particulièrement édifiant que sur les quatre ministres socialistes flamands du gouvernement, seul Renaat Laduyt n’est pas un « fils de ». Des considérations relativement similaires (même si le cas présent est particulièrement frappant) pourraient être faites pour la plupart des autres partis belges, au nord comme au sud du pays, à l’exception notable des écologistes que ce genre de pratique ne semble pas toucher jusqu’à présent. Les prochaines élections communales risquent à cet égard d’être sanglantes, avec un déferlement de fils de à des postes de bourgmestres de grandes villes (Seraing, Herstal ou Charleroi par exemple où sont respectivement annoncés les fils de Guy Mathot, Michel Daerden et Jean-Claude Van Cauwenberghe).

Ces carrières inouïes que vont effectuer avant trente ans les « fils de », n’importe quel tâcheron met au mieux une vie à les réaliser — ceux-là, pauvres ploucs, qui n’ayant ni appuis ni parents gravissent un à un les échelons de la vie politique, remplissent avec assiduité les étapes du cursus honorum pour se voir souvent barrés par tel ou tel propulsé, bombardé ministre par la grâce d’un président de parti. J’aime à croire — même si c’est sans doute largement une aimable illusion — que les gens qui ont mis du temps à « arriver » et à qui la vie n’a pas fait que des cadeaux ont acquis au passage une certaine compréhension du monde dans lequel ils vivent et peut-être même un respect de chacun qui est à mon sens la qualité première et essentielle qu’il incombe à tout qui veut exercer une charge publique d’acquérir. Malgré, bien sûr, des turpitudes dont il n’y a lieu de faire la liste ici, c’est là — dois-je dire que ce fût ? — la noblesse d’une bonne partie des dirigeants socialistes durant une bonne part du siècle dernier. Nouvelle illusion de ma part ? Peut-être. Reste que les choses ont largement changé et que le parti socialiste semble souvent plus préoccupé de promouvoir les siens que d’être le soc qui sans relâche remue la société pour lui éviter de se stratifier.

Dans cette perspective, il était particulièrement amusant et douloureux, il y a quelques jours lors du congrès extraordinaire du PS, d’entendre Elio Di Rupo villipender les « parvenus » en faisant semblant de s’énerver et annoncer que la chasse est désormais ouverte contre ces mauvais sujets. Bien sûr, tout le monde a compris qu’il parlait des « corrompus » [5] et que ses conseillers en communication lui avaient sans doute suggéré d’éviter ce vocable par trop agressif [6]. Il est d’ailleurs heureux que M. Di Rupo semble décidé à éradiquer les comportements délictueux des membres de son parti. Il n’empêche, ce glissement linguistique sans doute involontaire est porteur d’une signification assez intéressante. Robert le Petit nous livre sa sapience sur le sujet à la page 1859 de son édition 2002 : un parvenu est une personne « qui atteint rapidement une importante situation sociale sans en aquérir les manières, le ton, le savoir-vivre ». Qu’a donc M. Di Rupo contre les parvenus ? Certes, lui-même n’en est pas un, de « parvenu », tant il est vrai qu’il a su se doter des attributs culturels et symboliques qui assoient sans conteste la position sociale qui est la sienne — le monde de Di Rupo est éminemment hype, depuis les designers qui relookent le siège du PS jusqu’à ses fréquentations mondaines choisies en passant par les lunettes de son attachée de presse ou la salle de gym qu’il affectionne de façon suffisamment peu discrète pour qu’un journaliste de Victor ou de Trends puisse mentionner l’info à l’occasion. Assurément aussi, M. De Spiegeleer et consorts, les brebis galeuses du moment, ne sont pas hype, du tout ; ils ont même un côté franchement ringard, malgré leur consommation effrenée de vins fins et d’autres produits de luxe. En fait, ce dernier trait les crucifie comme « nouveaux riches », crime insupportable depuis la nuit des temps aux yeux de tous des puissants et réactionnaires de tous poils. À le prendre au pied de la lettre, M. Di Rupo ne dit pas autre chose quand il les qualifie de « parvenus ». Autrement dit, M. Di Rupo se fait pour l’occasion — et dans une dialectique pour le moins saugrenue dans le chef du président d’un parti qui mentionne toujours la lutte des classes à l’article premier de ses statuts — le chantre de... l’aristocratie.

Mais revenons au népotisme, dont nous nous sommes quelque peu éloignés, pour conclure sur les dangers qu’il présente. Ils sont à mon sens particulièrement graves.

Il y a tout d’abord une frustration légitime du citoyen de voir que le pouvoir est en bonne partie approprié par une petite caste héréditaire. C’est tellement simple qu’il n’y a guère à s’étendre là-dessus : ce phénomène de népotisme va directement à l’encontre de ce qu’est par définition, la démocratie. Notez, il n’est pas principalement question ici de mettre en cause personnellement ces « fils de », de jauger des compétences de tous ces heureux héritiers (quoique concernant certains, cela serait nécessaire). Il est bien possible que certains soient de remarquables responsables politiques. C’est peut-être le cas de Freya Van den Bossche qui a fait montre de certaines qualités et n’est certainement pas la pire des fils et filles « de » ; je dirais même que c’est une personne qui m’inspire, pour le peu que je sais d’elle, une certaine sympathie, même si, comme l’a souligné Michel Jadot, sa légèreté sur les dossiers est de l’ordre — très bas — de ses homologues. Mais personne ne peut sérieusement croire que « Freya » aurait fait ne serait-ce que la moitié de sa carrière si elle n’était « fille de ». cela suffit à tirer la sonnette d’alarme.

En ce qui concerne les autres personnes qui souhaiteraient proposer leurs idées et leurs compétences au service de la collectivité pour exercer des responsabilités, c’est également injuste. C’est mon cas, je ne m’en cache pas, j’aimerais faire de la politique, au sens institutionnel du terme, me frotter aux lieux où se font les lois [7], exercer des responsabilités, même si je prise tout l’intérêt qu’il y a à faire des choses en dehors, même si je ne crois pas être complètement naïf quant aux limites du genre et aux profonds avilissements qu’il exige. Je sais que si je décide de m’engager dans cette voie, j’aurai de grandes difficultés à obtenir ne serait-ce qu’une audience auprès du public alors que les « fils de » caracoleront un peu partout, faisant valoir cette espèce de préséance nobiliaire qui sert d’intelligence à un certain nombre d’entre eux.

Il y a ensuite et surtout un phénomène relativement complexe qui associe la montée en puissance des partis — n’ayant pas peur de parler de prétention hégémonique et de particratie — et la déresponsabilisation des mandataires politiques visibles, dans un mouvement qui consacre le décollement de la fonction décisionnelle et de la fonction communicative. La plupart des élus et des ministres (lesquels sont de moins en moins souvent élus) n’ont plus pour charge principale de réfléchir à la marche de la société et de chercher des solutions aux problèmes qui se posent à elle, mais de pousser sur un bouton (pour les députés) ou de parler aux caméras de télévision (pour les ministres). Quelques rares personnes associent les deux facettes et ce sont eux qui dirigent. Leur principal objectif est d’éviter que d’autres personnes rentrent dans ce cercle restreint. Quant à la direction effective des affaires de l’état, elle repose sur un réseau de cadres politiques dépendant directement des membres du cercle restreint et qui occupent par exemple des fonctions de chef de cabinet d’un ministre, de top-manager d’une administration ou de dirigeant d’une grande entreprise publique. Une telle présentation des choses est bien sûr outrageusement caricaturale ; la réalité est complexe, mais j’ai souvent la faiblesse démagogique ou la lucidité (c’est selon) de croire qu’il y a du vrai dans cette façon de considérer les choses.

Dans cette optique, le vrai risque pour l’appareil de pouvoir qu’est un parti politique, c’est la « vraie » démocratie, cette émulsion permanente d’où peuvent sortir toutes sortes d’idées et de gens imprévus. C’est ingérable, c’est inefficace (les écolos l’ont bien montré), c’est terriblement instabilisant. Bref, si un parti veut se maintenir, il n’a d’autre chose, dans la cooptation [8] des mandataires politiques, que de privilégier des gens qui ne feront pas de remue-ménage, se plieront sans moufter à la discipline de parti qui est dès lors considérée non comme une arme au service d’un projet collectif mais comme un moyen d’étouffer toute velléité contradictoire en son sein. Pour ce faire, autant se reposer sur des valeurs sûres, susceptibles de faire des voix (évidemment) et de ne pas poser de problèmes en remuant trop par la suite. Ces gens relèvent essentiellement de deux catégories : les « fils de » et ceux que j’ai envie d’appeler les « golem ». Les premiers ont été formés dans l’habitus même de ce qu’est le parti, ils sont imbibés du paradigme ; aucun problème. Les seconds, créatures toutes faites sorties d’un chapeau par décision impériale et qui doivent tout à leur créateur et n’en sont que le bras armé. Ils savent que s’ils coupent le cordon ombilical, faute de disposer d’une base, ils retomberont dans le néant d’où ils viennent ; aucun problème non plus avec eux, donc. S’ajoutent à ces deux catégories celle des stars — présentatrices sexy du JT ou de la météo ou joueurs de footbal — le plus souvent destinées à faire de la figuration sur des listes électorales (sous le nom récupéré de « candidats d’ouverture ») mais pas à assumer un travail politique, comme l’illustre le récent cas Wilmots.

Il en découle un déracinement des partis politiques qui deviennent des structures contre le peuple plus que des structures visant à son émancipation et à la mise en place d’un pouvoir issu de lui. Pour ce qui est des partis de droite, comme il est un fait acquis que leur essence consistant à l’appropriation du pouvoir par une petite élite économique ou sociale, ce phénomène ne leur donne logiquement guère d’état d’âme et il n’est donc pas pertinent de s’y intéresser.

En ce qui concerne les partis dits de gauche, par contre,...

Notes

[1L’Honneur perdu de François Mitterrand, Monaco : Rocher et Paris : Belles Lettres, 1996., p. 118.

[2Car, bon, sérieusement, il ne semble plus très réaliste de parler d’une « charge » ou d’un « ministère » (mot dont on devrait plus souvent se rappeler l’étymologie) quand on voit la facilité avec laquelle les uns et les autres de ces happy fews passent d’une à l’autre de ces hautes fonctions publiques, bradent et négocient les portefeuilles ministériels, pire que des maquignons.

[3Qui ne doit guère être choqué — si je puis me permettre ce trait d’ironie laisse-magestéesque — que l’on pratique l’hérédité des charges publiques. Ca va sans dire.

[4Aujourd’hui, il s’est retiré de la politique pour occuper la très influente et lucrative charge de responsable de BIAC, la société gestionnaire de l’aéroport de Bruxelles-National.

[5En fait, il aurait pu utiliser n’importe quel mot, tout le monde aurait compris de qui il parlait. En Belgique et particulièrement dans le microcosme socio-politique francophone, j’ai à de nombreuses reprises déjà eu l’impression que prévalait une certaine négligence pour les subtilités du langage, voire pour le langage tout court, au point que souvent des représentants politiques peuvent utiliser un mot pour l’autre sans que grand-monde ne s’en émeuve. Ce n’est pourtant pas anodin mais ce sera l’objet d’un autre billet, un jour ou l’autre.

[6Sans doute comme ils lui avaient suggéré l’utilisation du concept de « plan Marshall », tout aussi inopportun et insignifiant, mais c’est une autre histoire.

[7Ce qui n’est pas la même chose que « le lieu où se décident les choses », comme on dit souvent de manière fausse et abusive.

[8Car, j’espère que personne n’a plus le moindre doute à cet égard, en Belgique comme dans beaucoup d’endroits, les gens qui décident se font bel et bien coopter. C’est évident pour les mandataires non élus qui sont désignés par le fait du prince. Ce l’est aussi dans les scrutins proportionnels avec effet dévolutif de la case de tête où la désignation des candidats est faite par les instances dirigeantes du parti.