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Qu’est-ce qu’un logiciel libre ?

mercredi 23 novembre 2005, par François Schreuer

Un logiciel, comme tout le monde le sait plus ou moins clairement, c’est un ensemble d’instructions qui sert à faire fonctionner un ordinateur ; c’est sa partie immatérielle. Ce peut être un système d’exploitation (comme GNU/Linux Debian, Mac OS X ou MS Windows XP) ou un simple programme destiné à une fonction précise, comme un traitement de texte (comme OpenOffice ou MS Word) ou un programme de retouche d’image (comme Adobe Photoshop ou The Gimp). Cette partie immatérielle de tout système informatique a tendance à prendre de plus en plus d’importance, parce que c’est elle qui détermine en bonne partie les usages que nous pouvons faire d’un ordinateur et parce que le logiciel a tendance à coûter de plus en plus cher par rapport au coût total d’un ordinateur. Pour ces raisons, il est important de se poser quelques questions sur la manière dont les logiciels fonctionnent et conditionnent notre utilisation de l’informatique. C’est ce que nous proposons ici, à travers le prisme du logiciel libre, qui propose une alternative aux solutions actuellement dominantes du logiciel dit propriétaire.

Mais qu’est-ce qu’un logiciel libre ? Dans la définition qu’en donne la Free Software Foundation, la principale organisation qui le promeut, le logiciel libre est un logiciel qui, une fois publié, peut-être librement utilisé pour n’importe quel usage, étudié, modidié et redistribué par tous, sans restrictions si ce n’est l’obligation de consentir aux utilisateurs suivants du logiciel les mêmes droits que ceux dont on a bénéficié. Pour que ces droits soient effectifs, le logiciel libre doit être livré accompagné de son code source, c’est-à-dire de la version du logiciel lisible par un humain. Si tous les logiciels sont en effet initialement écrits dans un langage de programmation lisible par un humain, la plupart d’entre eux doivent être compilés en une seconde version — dite binaire — pour être utilisables par une machine, cette version étant incompréhensible par un humain. La plupart des logiciels que nous utilisons aujourd’hui ne sont livrés que sous la forme de ce fichier binaire, illisible par un être humain. On qualifie les logiciels qui ne dévoilent par leur code source de logiciels propriétaire.

Utiliser un logiciel libre, c’est donc bénéficier de droits d’usages nettement plus importants que ceux d’un logiciel propriétaire, publié sous copyright, qu’on ne peut généralement utiliser (légalement) que moyennant l’achat d’une licence d’utilisation et qu’on a pas le droit de copier.

Bien sûr, peu de personnes ont le temps et les capacités de s’intéresser en détail à la manière dont fonctionne un logiciel, et encore moins sont capables de le modifier, de l’améliorer. On pourrait donc se dire que ces libertés données par le logiciel libre à l’utilisateur ne sont intéressantes que pour les informaticiens et que rien ne change fondamentalement pour un utilisateur « normal » entre un logiciel propriétaire et un logiciel libre. Dans la pratique, il s’avère toutefois que l’utilisateur final d’un ordinateur a lui aussi intérêt à ce que son ordinateur fonctionne avec des logiciels libres.

Le premier intérêt est le plus visible : un logiciel libre est généralement gratuit, et même si ce logiciel est en vente dans le commerce, on dispose toujours de la possibilité d’emprunter un disque à un ami et de le copier, de le télécharger sur internet ou d’acheter un seul disque et d’en faire des copies pour d’autres personnes, tout cela légalement. Le prix du logiciel libre tend donc à être égal au prix de sa copie, qui est très bas : presser un cd, mettre une copie du logiciel sur un serveur accessible par Internet, imprimer un manuel d’utilisation pour accompagner le cd,...

Cet intérêt est cependant loin d’être le seul. Le deuxième intérêt est qu’on sait ce qu’il y a dans son ordinateur, quelles opérations celui-ci exécute : en effet, on n’y installe pas de fichiers binaires dont seul l’éditeur sait ce qu’ils contiennent exactement. Le code source est toujours accessible. Cela signifie qu’il est très peu probable que l’éditeur se permette d’ajouter dans le logiciel des fonctionnalités qui ne devraient pas s’y trouver, comme des systèmes destinés à étudier votre comportement d’internaute pour dresser votre profil de consommateur, par exemple. C’est pour cette raison que les départements de la défense ou la diplomatie de nombreux pays du monde étudient actuellement le passage au logiciel libre, après qu’on ait prouvé que certain grand éditeur de logiciel propriétaire dissimulait dans les logiciels qu’il livrait des mouchards destinés à faire de l’espionnage militaire ou industriel au service de son gouvernement.

Troisièmement, utiliser un logiciel libre, c’est la plupart du temps favoriser la diffusion de ce qu’on appelle des standards ouverts. Toute donnée informatique doit en effet être codée selon une norme, qui définit comment différents ordinateurs ou logiciels devant lire cette donnée doivent la comprendre. La plupart des grands éditeurs de logiciel propriétaire tentent aujourd’hui d’imposer leurs propres normes comme standards, en ne consentant aux autres éditeurs que des droits limités sur l’utilisation de cette norme. Face à cela, certains organismes internationaux, comme par exemple, le « World Wide Web Consortium » (W3C) ou l’« Organization for the Advancement of Structured Information Standards » (OASIS), tentent de mettre en place des standards ouverts, c’est-à-dire des normes dont toutes les caractéristiques techniques sont publiques et que tout le monde peut utiliser librement. Par exemple, si vous tapez un document avec le logiciel Microsoft Word puis que vous l’envoyez tel quel par courrier électronique à un correspondant, vous obligez de facto cette personne à disposer du même logiciel pour pouvoir lire correctement votre texte. Bien sûr, en raison de la domination de la société Microsoft, les éditeurs d’autres logiciels de traitement de texte ont essayé, autant que possible de créer des outils pour déchiffrer la norme servant au codage de votre texte, mais cela ne sera jamais parfait car Microsoft a décidé de ne pas rendre publique la manière dont sont encodés les documents crées par le logiciel Word. Au contraire, si vous créez un document avec OpenOffice.org (OOo), il sera enregistré au format OpenDocument, dont les spécificités sont publiques. N’importe quel éditeur peut donc très facilement créer un logiciel pour lire ou créer des documents au format OpenDocument. Il en va de même dans beaucoup d’autres cas. On peut aussi citer l’exemple du web où les standards existants (la norme qui définit la manière d’écrire des pages web pour qu’elles soient lisibles par tous les navigateurs) ne sont délibérément pas respectés par Microsoft Internet Explorer alors qu’elles le sont par des navigateurs comme Firefox, Opera ou Safari.

Ensuite, utiliser un logiciel libre, c’est encore bénéficier des multiples innovations qu’ont réalisé les autres utilisateurs de ce logiciel. Plusieurs millions de personnes dans le monde développent aujourd’hui du logiciel libre, créent des logiciels, en améliorent d’autres, réalisent des traductions, écrivent des documentations pour les utilisateurs,... toutes choses qu’ils mettent gratuitement à la disposition de qui souhaite les utiliser. Grâce au réseau Internet, toutes ces innovations peuvent être très simplement diffusées vers leurs utilisateurs. Comme l’absence de restriction d’accès au code dispense d’en limiter l’accès aux seuls utilisateurs autorisés, les logiciels libres sont souvent mis à jour beaucoup plus régulièrement que les logiciels propriétaires et ils sont corrigés beaucoup plus rapidement lorsqu’on y découvre une faille.

Enfin, utiliser un logiciel libre, c’est entrer dans un système d’échange économique nettement plus orienté vers le partage des savoirs que vers leur échange marchand. Cette logique présente non seulement beaucoup d’avantages sociaux : elle permet de répartir de manière beaucoup plus égalitaire l’accès aux nouvelles technologies, donne accès à un nombre beaucoup plus important de programmes à l’utilisateur moyen, favorise l’interopérabilité des logiciels. Cette logique est aussi au moins aussi efficace que la logique du logiciel propriétaire. Car tous les gens qui développent du logiciel libre ne le font pas par passion ou par idéologie, beaucoup choisissent aussi de produire du logiciel libre à la suite d’un calcul économique d’utilité : ils estiment qu’ils bénéficieront d’un retour sur investissement plus important en choisissant de partager leur production et de bénéficier du comportement d’autres utilisateurs faisant le même choix plutôt que de mettre un copyright sur leur production et de tenter de la vendre sur le marché à des particuliers ou à des entreprises.

Pour autant, l’économie du logiciel libre n’est pas nécessairement une économie du tout gratuit : utiliser un logiciel libre a aussi un coût. Même si ce coût est sans doute moindre, il ne faut pas le négliger. Simplement, ce coût est principalement constitué de l’installation des systèmes informatiques, de leur maintenance et la formation des utilisateurs à l’usage de nouveaux outils. Ce sont là des tâches qui occupent des travailleurs locaux plutôt que des ingénieurs installés de l’autre côté de l’Atlantique. Quand on a tellement besoin de créer des emplois ici en Wallonie, on peut se dire que c’est là un aspect de la question à ne pas négliger.

Pour toutes ces raisons, il semble aujourd’hui intéressant pour tout utilisateur d’ordinateur de se poser la question du passage aux solutions libres. En ce qui concerne les organismes publics et en particulier l’université, ce choix semble s’imposer comme une évidence.

En savoir plus :

  • L’article Logiciel libre de l’encyclopédie (libre) en ligne Wikipédia
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Cet article de vulgarisation a été écrit à la demande du journal des étudiants de l’Université de Liège, dans le cadre d’une (probable) série sur le logiciel libre. Comme il ne sera sans doute pas publié tel quel, je le mets ici à toutes fins utiles.