Les archives des Bulles

Messieurs les Anglais, tirez-vous les premiers !

mercredi 4 janvier 2006, par François Schreuer

Un petit post épidermique, aujourd’hui, pas très argumenté, un peu caricatural [1] ; juste un coup de gueule parce qu’il y en a marre. Je sais pas vous, mais moi, j’en ai par dessus la tête de l’attitude de la Grande-Bretagne en Europe, mais vraiment gravos ral-le-bol. C’est absolument permanent et systématique, les Anglais se foutent de nous. Non seulement ils ont, depuis leur entrée dans l’Union, pour seule politique de prendre tout ce que l’Europe peut leur apporter et de ne rien lui donner, sur le plan financier, mais aussi sur les plans politique, diplomatique. De la part d’un pays aussi riche et puissant, c’est là déjà un scandale en soi. Mais, non contente de pratiquer cette attitude de pique-assiette, il est parfaitement clair depuis un bon moment déjà que la Grande-Bretagne, à travers l’action successive de tous ses gouvernements [2] depuis (au moins) 25 ans sans exception, a l’objectif assumé et délibéré se saper systématiquement toute construction commune qui pourrait s’ébaucher. Fondamentalement, c’est s’aveugler que de nier que la présence de la Grande-Bretagne dans l’Union ne s’explique que parce que c’est le meilleur endroit pour elle de contrarier les visées fédéralistes qui dominent ou risquent de dominer sur le continent. Les Anglais et les continentaux divergent fondamentalement sur leur vision de la construction européenne [3]. Ca n’a pas de sens de vouloir faire une Union européenne ensemble tant qu’il n’y pas d’accord minimal sur les finalités.

Et nous, gentiment, on se laisse faire. On laisse la Grande-Bretagne jouer les valets de l’allumé de la Maison Blanche et porter la guerre au Moyen-Orient et foutre par terre toute possibilité d’une diplomatie commune [4]. On laisse les turbo-libéraux qui règnent sur le royaume depuis un quart de siècle pratiquer une politique de dumping social et fiscal permanente, mettre par terre les syndicats, réduire les salaires [5] et augmenter les heures de travail, toutes choses qui ont évidemment de profondes conséquences sur les économies et les systèmes sociaux des autres pays, on laisse ces gens bousiller leurs services publics, marchandiser chaque recoin de la vie humaine, et exiger en plus (et avec succès) qu’il en aille de même partout sur le continent. On en est encore à négocier — rien qu’à écrire ce mot, je m’étrangle — sur cette bien trop vieille histoire (ça date de 1984 !) du rabais accordé à Mémé Thatcher on ne sait trop pourquoi [6] alors que le principe même d’une cotisation (substanciellement) réduite d’un des pays les plus riches de l’Union est un outrage permanent au principe d’égalité ou aux petits pays moins riches que le Royaume-Uni qui, eux, n’ont jamais osé demander à pouvoir bénéficier de ce genre de cadeau empoisonnant.

La seule possibilité de sortir l’Europe de la crise dans laquelle les divers avatars de ce qu’on peut aujourd’hui appeler le ouiouisme l’ont plongéé, à force de mépriser le peuple [7], c’est au minimum de construire une démocratie fédérale européenne pour remplacer l’infâme système oligarchique qui nous sert aujourd’hui de législateur et de créer des droits sociaux au niveau européen (une sécurité sociale garantie, un salaire minimum, la protection des services publics, une harmonisation fiscale, etc) pour lutter contre le dumping et aller enfin vers une harmonisation sociale PAR LE HAUT. Tout cela est strictement impossible tant que la Grande-Bretagne est dans l’Union [8]. Dès lors, la seule solution pragmatique, la seule solution tout court si on veut pouvoir construire des alternatives et éviter de se faire bouffer tous crus par la déferlante dérégulatrice de la mondialisation, c’est de bouter hors les murs ces satanés Anglais.

Wow, ça fait du bien de se lacher de temps en temps :)

Notes

[1Il y a aussi des intégristes libéraux de ce côté-ci de la Manche.

[2Conservateurs comme « travaillistes », même si la question présente dépasse largement le procès de la monstruosité idéologique blairiste.

[3C’est d’ailleurs une des rares questions sur laquelle De Gaule (qui disait non avec beaucoup de bon sens) et Churchill (qui annonçaiat que l’Angleterre choisirait toujours le large) étaient d’accord. On aurait mieux fait de les écouter.

[4C’est vrai que sur le coup ils n’ont pas été les seuls, mais c’est eux qui se sont — et de loin — le plus impliqués dans la guerre en Irak.

[6Sans doute parce qu’entendre la harpie Thatcher gueuler en boucle son I want my money back de sa voix stridente, ça devait vraiment être insupportable. Pour se plonger dans l’ambiance de l’époque, lire par exemple José-Alain Fralon, « 30 novembre 1979, Margaret Thatcher : “I want my money back” », Le Monde, jeudi 12 mai 2005.

[7Oui, je sais que j’y vais à la grosse louche, mais c’est de bien de cela qu’il s’agit pourtant, d’une intelligentsia européenne hyper-privilégiée qui estime qu’il en va de son intérêt de déréguler et de privatiser et de libéraliser (ce que je peux détester ce mot) à tire-larigot puis s’étonne que les victimes de cette politique aient parfois quelques réticences à se laisser enculer.

[8Les esprits chagrins souligneront que les nouveaux arrivés de l’Est risquent d’opposer des arguments similaires à ceux des Britanniques et que donc le rêve fédéraliste est plus ou moins coulé. Ils n’ont pas tort sur le premier point (temporairement du moins) mais comme ce sont ces mêmes esprits chagrins qui ont souvent été les acteurs et les partisans de cet élargissement précipité que nous ne faisons aujourd’hui que commencer à payer, on les priera gentiment d’aller se rhabiller et de passer la main, pour une fois.