Les archives des Bulles

Ça déconne un peu, là

dimanche 5 février 2006, par François Schreuer

Commençons par rappeler les faits [1]. Le 30 septembre dernier, le journal danois Jyllands-Posten publie une série de caricatures, parmi lesquelles un dessin représentant Mahomet coiffé d’une bombe. Le 19 octobre, onze ambassadeurs de pays musulmans émettent une protestation contre la publication auprès du premier ministre danois, qui refuse de les recevoir. Le 2 décembre, des islamistes pakistanais appellent à l’assassinat des dessinateurs. Le 29 décembre, la ligue arabe critique officiellement le gouvernement danois. Les dessins sont repris le 10 janvier 2006 par le journal norvégien Magazinet, puis par d’autres journaux européens. Le 1er février France Soir les publie ; son rédacteur en chef Jacques Lefranc sera limogé le lendemain dans la soirée par le propriétaire du journal Raymond Lakah, « en signe fort de respect des croyances et des convictions intimes de chaque individu ». Entre-temps, l’Arabie Saoudite a appelé au boycott des produits danois et des manifestations ont embrasé tout le proche-orient, mais aussi d’autres régions du monde. On ne compte plus les menaces d’attentats, et les actes de censure des médias européens.

Les choses s’accélèrent encore en cette fin de semaine. On a appris hier que Djihad Momani, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire jordanien Chihane qui avait publié jeudi la caricature de Mahomet a été arrêté et inculpé de blasphème par les autorités. Ce même jour, les ambassades du Danemark et de la Norvège ont été incendiées à Damas, tandis que d’autres représentations diplomatiques ont été la cible d’attaques au cours du week-end ; le gouvernement danois a appelé ses ressortissants à évacuer certaines zones du Proche-Orient. Enfin, le MRAP (mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), importante organisation antiraciste française, a trouvé bon d’annoncer hier une action judiciaire contre le journal France Soir pour la publication des dessins au motif que « Cette caricature dont l’intention manifeste est de provoquer, blesser, humilier, stigmatiser, participe délibérément à l’amalgame raciste entre musulmans et terroristes ».

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Les caricatures incriminées.

Pendant ce temps, les réactions des officiels européens sont particulièrement modérées, voire franchement tièdes et mettent de façon à peu près systématique la liberté d’expression sur le même pied que le « respect dû aux convictions religieuses », condamnant régulièrement les « offenses » faites aux musulmans dans cette affaire, ajoutant même parfois que la publication des images constitue un « blasphème ».

Je crois qu’on se trouve là face à une dérive et qu’il est grand temps que les partisans de l’état de droit réagissent avec un peu de fermeté, en rappelant quelques évidences et en appelant les dirigeants européens à plus de rigueur dans la défense de nos libertés fondamentales, y compris si cela doit se faire au prix d’une détérioration des relations diplomatiques avec certains pays. On doit accepter beaucoup de choses pour construire des relations avec l’Orient, mais il y a des points qui ne sont pas négociables, le droit à la liberté d’expression et la laïcité en font partie. Il faut d’abord exiger, quoi que ça coûte, la libération du journaliste jordanien Djihad Momani (et des autres personnes se trouvant dans la même situation que lui) et lui donner l’asile politique s’il le souhaite. Il faut dénoncer ceux qui assimilent de façon complètement aberrante la ligne éditoriale d’un journal à la politique du pays dans lequel il se trouve (et en tirent accessoirement motif pour incendier l’ambassade de ce pays). Il faut afficher une solidarité sans faille avec ceux qui sont menacés aujourd’hui par les intégristes, refuser catégoriquement l’intimidation ; il en va d’une question de dignité, d’une question d’effectivité du droit à la liberté d’expression. Il faut ensuite défendre sur le fond la légitimité — et même la nécessité — de la critique de toute idéologie ; que cette idéologie soit connue sous le nom de religion — et que la critique soit alors qualifiée par ses destinataires d’« offense » ou de « blasphème » [2] — ne change absolument rien à l’affaire [3]. Qu’elle soit, en l’occurrence, l’idéologie politique dominante (et serve de justification à des régimes autoritaires) dans un ensemble de pays rassemblant plusieurs centaines de millions d’habitants rend au contraire cette critique absolument indispensable.

Je crois qu’on peut dire que, dans cette affaire précise [4], les choses sont simples, en tout cas elles le sont suffisamment pour justifier une réaction claire : nous sommes face à une menace obscurantiste qui s’attaque ouvertement à l’une des conquêtes les plus fondamentales du mouvement démocratique, le droit à la liberté d’expression. Que le MRAP se discrédite sur le coup — ou que les masses des pays arabes choisissent de protester contre cela plutôt que contre les régimes dictatoriaux sous le joug desquels elles vivent ou contre l’impérialisme américain (qui promeut il est vrai une vision du monde presqu’aussi intégriste et théocentrique que celle de l’Islam radical) — n’y changera rien. Il n’y a à mon avis pas matière à débat ; il y a matière à combat. Ce combat, c’est celui de la laïcité et il concerne tous ceux qui veulent vivre dans une société où chacun a le droit de vivre.

Pour un traitement un peu moins chiant de la question, allez jeter un oeil sur le texte de Ploum Scandale diplomatique.

La suite : À propos des caricatures de Mahomet, encore.

Notes

[1Pour des infos plus
détaillées, voir la page très que Wikipédia consacre à la question.

[2On peut imaginer, juste pour rire noir, juste pour la démonstration par l’absurde, à quoi ressemblerait une société où chaque groupe, chaque sphère communautaire, aurait le droit d’imposer — de par sa seule volonté ou de par la seule autorité des textes que ses membres considèrent comme sacrés — des obligations ou interdictions à l’ensemble de la société. En plus d’être complètement ridicule, ce serait évidemment invivable.

[3En tout cas, je ne vois vraiment pas sur quoi il serait possible de baser une distinction qualitative pertinente dans le champ démocratique entre les religions et n’importe quelle autre système de valeurs même s’ils semble bien évidemment clair que les religions se réclament effectivement d’une différence et d’un statut particulier (et se le voient d’ailleurs accordés de plus en plus régulièrement par les autorités publiques).

[4Le contexte général soulève évidemment d’innombrables questions et interprétations.