Les archives des Bulles

Ça déconne un peu, là

dimanche 5 février 2006, par François Schreuer

Commençons par rappeler les faits [1]. Le 30 septembre dernier, le journal danois Jyllands-Posten publie une série de caricatures, parmi lesquelles un dessin représentant Mahomet coiffé d’une bombe. Le 19 octobre, onze ambassadeurs de pays musulmans émettent une protestation contre la publication auprès du premier ministre danois, qui refuse de les recevoir. Le 2 décembre, des islamistes pakistanais appellent à l’assassinat des dessinateurs. Le 29 décembre, la ligue arabe critique officiellement le gouvernement danois. Les dessins sont repris le 10 janvier 2006 par le journal norvégien Magazinet, puis par d’autres journaux européens. Le 1er février France Soir les publie ; son rédacteur en chef Jacques Lefranc sera limogé le lendemain dans la soirée par le propriétaire du journal Raymond Lakah, « en signe fort de respect des croyances et des convictions intimes de chaque individu ». Entre-temps, l’Arabie Saoudite a appelé au boycott des produits danois et des manifestations ont embrasé tout le proche-orient, mais aussi d’autres régions du monde. On ne compte plus les menaces d’attentats, et les actes de censure des médias européens.

Les choses s’accélèrent encore en cette fin de semaine. On a appris hier que Djihad Momani, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire jordanien Chihane qui avait publié jeudi la caricature de Mahomet a été arrêté et inculpé de blasphème par les autorités. Ce même jour, les ambassades du Danemark et de la Norvège ont été incendiées à Damas, tandis que d’autres représentations diplomatiques ont été la cible d’attaques au cours du week-end ; le gouvernement danois a appelé ses ressortissants à évacuer certaines zones du Proche-Orient. Enfin, le MRAP (mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), importante organisation antiraciste française, a trouvé bon d’annoncer hier une action judiciaire contre le journal France Soir pour la publication des dessins au motif que « Cette caricature dont l’intention manifeste est de provoquer, blesser, humilier, stigmatiser, participe délibérément à l’amalgame raciste entre musulmans et terroristes ».

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Les caricatures incriminées.

Pendant ce temps, les réactions des officiels européens sont particulièrement modérées, voire franchement tièdes et mettent de façon à peu près systématique la liberté d’expression sur le même pied que le « respect dû aux convictions religieuses », condamnant régulièrement les « offenses » faites aux musulmans dans cette affaire, ajoutant même parfois que la publication des images constitue un « blasphème ».

Je crois qu’on se trouve là face à une dérive et qu’il est grand temps que les partisans de l’état de droit réagissent avec un peu de fermeté, en rappelant quelques évidences et en appelant les dirigeants européens à plus de rigueur dans la défense de nos libertés fondamentales, y compris si cela doit se faire au prix d’une détérioration des relations diplomatiques avec certains pays. On doit accepter beaucoup de choses pour construire des relations avec l’Orient, mais il y a des points qui ne sont pas négociables, le droit à la liberté d’expression et la laïcité en font partie. Il faut d’abord exiger, quoi que ça coûte, la libération du journaliste jordanien Djihad Momani (et des autres personnes se trouvant dans la même situation que lui) et lui donner l’asile politique s’il le souhaite. Il faut dénoncer ceux qui assimilent de façon complètement aberrante la ligne éditoriale d’un journal à la politique du pays dans lequel il se trouve (et en tirent accessoirement motif pour incendier l’ambassade de ce pays). Il faut afficher une solidarité sans faille avec ceux qui sont menacés aujourd’hui par les intégristes, refuser catégoriquement l’intimidation ; il en va d’une question de dignité, d’une question d’effectivité du droit à la liberté d’expression. Il faut ensuite défendre sur le fond la légitimité — et même la nécessité — de la critique de toute idéologie ; que cette idéologie soit connue sous le nom de religion — et que la critique soit alors qualifiée par ses destinataires d’« offense » ou de « blasphème » [2] — ne change absolument rien à l’affaire [3]. Qu’elle soit, en l’occurrence, l’idéologie politique dominante (et serve de justification à des régimes autoritaires) dans un ensemble de pays rassemblant plusieurs centaines de millions d’habitants rend au contraire cette critique absolument indispensable.

Je crois qu’on peut dire que, dans cette affaire précise [4], les choses sont simples, en tout cas elles le sont suffisamment pour justifier une réaction claire : nous sommes face à une menace obscurantiste qui s’attaque ouvertement à l’une des conquêtes les plus fondamentales du mouvement démocratique, le droit à la liberté d’expression. Que le MRAP se discrédite sur le coup — ou que les masses des pays arabes choisissent de protester contre cela plutôt que contre les régimes dictatoriaux sous le joug desquels elles vivent ou contre l’impérialisme américain (qui promeut il est vrai une vision du monde presqu’aussi intégriste et théocentrique que celle de l’Islam radical) — n’y changera rien. Il n’y a à mon avis pas matière à débat ; il y a matière à combat. Ce combat, c’est celui de la laïcité et il concerne tous ceux qui veulent vivre dans une société où chacun a le droit de vivre.

Pour un traitement un peu moins chiant de la question, allez jeter un oeil sur le texte de Ploum Scandale diplomatique.

La suite : À propos des caricatures de Mahomet, encore.

Notes

[1Pour des infos plus
détaillées, voir la page très que Wikipédia consacre à la question.

[2On peut imaginer, juste pour rire noir, juste pour la démonstration par l’absurde, à quoi ressemblerait une société où chaque groupe, chaque sphère communautaire, aurait le droit d’imposer — de par sa seule volonté ou de par la seule autorité des textes que ses membres considèrent comme sacrés — des obligations ou interdictions à l’ensemble de la société. En plus d’être complètement ridicule, ce serait évidemment invivable.

[3En tout cas, je ne vois vraiment pas sur quoi il serait possible de baser une distinction qualitative pertinente dans le champ démocratique entre les religions et n’importe quelle autre système de valeurs même s’ils semble bien évidemment clair que les religions se réclament effectivement d’une différence et d’un statut particulier (et se le voient d’ailleurs accordés de plus en plus régulièrement par les autorités publiques).

[4Le contexte général soulève évidemment d’innombrables questions et interprétations.

Messages

  • Je ne suis pas sûr qu’on puisse bâtir une réponse cohérente à l’entorse à la liberté d’expression réclamée par les pays musulmans en invoquant la primauté des lois et traditions des démocraties occidentales d’un côté, et de l’autre réclamer à la Jordanie de laisser tomber une inculpation pour blasphème prévue dans leur droit...
    En gros, ça sent le sapin pour Djihad Momani (quel prénom !)

    R.

  • Compte tenu de la situation politique mondiale, de la politique Bushienne ou Bushiste, et plus particulièrement ce qui se déroule depuis plusieurs années au Proche-Orient (Afghanistan, Palestine, Israël, Syrie, Liban, Irak, Iran, Pakistan), les caricatures danoises tombent au plus mauvais moment !

    La presse a d’abord le devoir d’informer. En diffusant de l’information, elle joue évidemment un rôle politique.
    Où est l’information dans cette caricature ? Quel est le but recherché ?
    Normalement, une caricature se veut drôle ou pertinente.
    Mahomet affublé d’ une bombe sur la tête, ça n’a rien de marrant. Quant à la pertinence, c’est plus qu’insidieux : cela laisse supposer que Mahomet professe le terrorisme. En plus, pour ma part, je trouve qu’un des personnages dessinés a certaine ressemblance avec le célèbre Ben Laden.
    Bravo les caricaturistes, par un coup de pub, c’est réussi ! Mais, en recourant ainsi à la violence symbolique des images, vous avez joué à un jeu dangereux. Provocation consciente ou inconsciente ?
    Plutôt, un amalgame simpliste et ridicule entre Islam et extrémisme, en sachant pertinemment que leurs dessins allaient provoquer des indignations.

    La bonne question à se poser :
    - Jusqu’où les médias et la presse peuvent-ils aller dans la "liberté d’expression" ? Liberté totale, absolue ou relative, limitée ?
    Paradoxalement, je dis oui à la liberté mais, sans blesser et en respectant les autres.

    Ok, maintenant çà déconne : la réaction du monde musulman est tout à fait disproportionnée.
    Mais, dans ce climat conflictuel et historique, il fallait s’y attendre. Ce micro-évènement est maintenant exploité à des fins politiques.

    • Mais pourquoi les gens sont-ils blessés. Je veux dire, par quoi les gens qui brulent des drapeaux, des ambassades, se promenent avec des ak-47 ou des affiches à la gloire de ceux qui ont fait sauter le métro de Londres, sont-ils génés ? Par l’association entre le terrorisme et leur religion, alors que manifestement cette association ils la font et la revendiquent ?
      Ou tout simplement pas le fait qu’on ait osé représenter Mahomet ?

      On est d’accord, tout aurait été plus simple sans cette caricature là, puisqu’il n’y aurait plus de doute sur le sens des émeutes.

      Pour autant, peut-on limiter la liberté d’expression pour qu’elle ne heurte personne ? Où sera la liberté d’expression si chaque propos que l’on dit ne doit heurter personne, si tout le monde doit être d’accord ?

    • tu pues le racisme bon ton, marcel.... et vive les amalgames rapides et douteux.

  • Je suis d’accord qu’il faut défendre la liberté d’expression, dans ce cas-ci le droit à caricaturer les symboles religieux.

    Mais j’ai quand même un problème avec ces dessins. Sous prétexte de défense de la liberté d’expression, de nombreuses personnes (et notamment ds l’avis ci-dessus) défendent la parution de toutes les caricatures incriminées dans cette affaire.. Et notamment celle représentant le prophète avec une bombe comme turban qui me semble rentrer pleinement ds l’amalgame Islam/terrorisme et autres idées très progressistes du genre. Je sais pas, il me smeble que si des journaux européens publiaient des caricatures de Yahvé avec un énorme tas de billets, on ne serait pas long à dénoncer une démarche antisémite, non ?

    • Comme lu ailleurs, tout est question d’interprétation.

      Est-ce que ça ne voudrait pas simplement dire : "dessiner le prophète peut vous exploser à la gueule ?"

    • Mmouais, ça c’est pas très honnête comme argument.. :) Les dessinateurs ne pouvaient certainement pas savoir a priori que "ça leur exploserait à la gueule" comme tu dis.. Pour moi ça reste clairement un amalgame raciste..

      D’ailleurs, il se trouve que le journal en question semble pour le moins conservateur.. ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Jyllan...). Et bon, le climat politique au Danemark n’est pas le plus "sain" d’Europe..

      Je sais pas.. Je suis pas pour qu’un quelconque pouvoir censure ou condamne les auteurs de dessins du prophète.. Ms on voit l’importance que certaines personnes musulmanes apportent à ce symbole..On peut trouver ça débile ms c’est une réalité du monde ds lequel nous vivons.. Un des trucs qu’on peut retenir de cette histoire, c’est que si certains dessinateurs refont des caricatures du prophète, on ne pourra pas nier qu’ils le font pour provoquer et en sachant qu’ils vont provoquer de nombreuses réactions dans le monde musulman.. Et à côté de ça, y a plein d’autres symboles musulmans qui ont été/seront caricaturés sans susciter une telle indignation..

    • - Rappelez vous le comédien Dieudonné qui en caricaturant un terroriste sioniste dans un de ses spectacles, toute la presse française en a fait une affaire d’état et aujourd’hui Dieudonné est bayonné et presque disparu de la circulation (aucune apparition dans les médias, aucun spectacle, etc..)

      - Rappelez vous aussi ce qu’à crée la phrase de le pen lorsqu’il dit : la choa est un détail de l’histoire..

      je vous laisse faire le point. Moi je suis de ceux qui ne croit pas à une réaction violente avec les incendies et les armes etc.. s’ils ont un brin de courage nos dirigeants musulmans, ils n’ont qu’à fermer toutes représentations des pays qui ne demandent pas des excuses et couper toutes relations avec eux. Il faut agir avec une guerre du cerveau et les musulmans ont en plus que les moyens.. il suffit d’avoir le courage..

    • Bon allez c’est bon, ce genre d’arguments ne tient pas la route, de tout temps, on a blasphémé les églises que ce soit en dessin, en chanson, en parole, en écrit et il n’y a rien de raciste là-dedans.

      La pire des choses, c’est justement d’avoir peur et de refuser d’excercer son droit à la satire, à la provocation, à la carricature sous prétexte que quelques barbus mal embouchés vont foutre le feu de ci de là.

  • Il y a de la légèreté et de l’irréflexion dans la façon dont en Occident on fait de la liberté d’expression un principe fondamental. On ne peut pas tout dire (ni montrer toutes les images) à tout le monde en toutes circonstances. On ne devrait jamais proclamer dans une charte le droit à la libre expression, sans donner au moins un aperçu des conditions, des limites qu’il faut respecter dans l’usage de ce droit. Si ces conditions et ces limites ne sont pas présentées de façon aussi solennelle que le droit lui-même, et acceptées par les citoyens, les risques d’abus sont tels qu’ils rendent inévitables un retour à la censure préventive.

    Voici quelques extraits de la carte blanche parue ce 6/2/06 dans "Le Soir" (à la page 16).

    Tariq Ramadan, l’islamologue suisse analyse la crise autour des caricatures de Mahomet. Il en appelle à "ceux qui chérissent la liberté".

    "Il faut sortir de ce cercle infernal"

    [...]
    Invoquer le "droit à la liberté d’expression" pour se donner le droit de tout dire, n’importe comment et contre n’importe qui, est également irresponsable. D’abord parce qu’il n’est pas vrai que tout est permis au nom de la liberté d’expression. Chaque pays a des lois qui fixe un cadre qui permet, par exemple, de condamner des propos racistes, lois auxquelles il faut ajouter un corps de règles particulières qui correspondent à la culture, aux traditions, à la psychologie collective de la société en question et y régulent les relations entre les individus et la diversité des cultures et des religions en présence.
    [...]
    Ne serait-il pas bienvenu d’appeler les citoyens à un usage responsable de leur liberté d’expression qui tienne compte des sensibilités qui composent nos sociétés contemporaines ?
    [...]
    Si les femmes et les hommes qui chérissent la liberté, savent l’importance du respect mutuel, et ont conscience de l’impératif nécessité du dialogue critique et constructif, si ces femmes et ces hommes, donc, ne s’expriment pas plus visiblement ensemble et ne résistent pas aux dérives de notre temps, alors il y a fort à parier que des lendemains douloureux et noirs nous attendent.
    Au demeurant, c’est à nous de choisir.

    Le Soir

  • ce qui est choquant, c’est que les pays islamiques
    ne tolerent pas de tout les chretiennes juifs etc dans leur pays !

  • Ce qu’on lit et entend actuellement dans la presse tient à la liberté d’expression et au courage qu’aurait les journalistes de publier ces caricatures. D’abord, la liberté d’expression vantée par la presse n’est pas mise en danger chez nous par les musulmans mais par la concentration des médias dans les mains de grands groupes capitalistes.

    Personnellement, je ne trouve pas ces caricatures marrantes mais plutôt insultantes envers une énorme communauté à travers le monde. En proférant des insultes, je ne vois pas en quoi la notion de liberté d’expression en sort grandi (j’aurais même tendance à penser que c’est l’inverse qui se passe).

    Quant au courage, et un article de Dominique Vidal dans le Monde Diplo de ce mois-ci l’explique très bien, où est-il ? Dans nos sociétés occidentales, produits de toute notre culture judéo-chrétienne, le courage serait de s’attaquer à nos propres hypocrisies et ambigüités, plutôt que de stigmatiser l’Autre, le Musulman, qui pourtant fait partie intégrante de la société européenne. Donc, de ce point de vue là, j’estime que c’est plus un acte de lâcheté, celui de s’attaquer à l’Etranger.

    Enfin, les grands gagnants, si l’on peut dire, qui ressortent de ces événements sont les tenants de la théorie du choc des civilisations, des deux côtés, qui tirent pleinement partie du climat tendu entre les communautés depuis la guerre à l’islam mise en place depuis le 11 septembre. Cette situation est dommageable pour les modérés des 2 bords, qui ne peuvent pas s’exprimer dans un climat de haine réciproque.

  • Difficile exercice que de défendre la liberté d’expression de racistes compulsifs. En effet, il est impossible de subordonner la liberté d’expression au respect de la susceptibilité de chacun sans vider celle-ci de son contenu. On ne peut donc que tolérer la diffusion de telles caricatures. Ceci étant, quel intéret de re-re-re-re...-re-publier ces outrances à l’infini ?

    Les préambules affirmant la distance des "publicateurs" d’avec les auteurs ne relève t il pas du paradoxe ?

    Pour une autre opinion : lien hypertexte

  • Point de vue

    Le blasphème, un droit sacré, par Daniel Borrillo

    LE MONDE | 08.02.06 | 13h58 • Mis à jour le 08.02.06 | 13h58

    Je suis de l’avis de Bernard Shaw, pour qui "toutes les grandes vérités sont d’abord des blasphèmes". Le blasphème, aboli par la Révolution française, constitue un crime condamné par toutes les religions monothéistes : "Si un homme insulte son Dieu, il doit porter le poids de son péché ; ainsi celui qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort", statue le Lévitique.

    Si nous voulons que la liberté d’expression soit non seulement comprise, mais aussi partagée par l’ensemble de la population, si nous croyons que son efficacité dépend d’une application équitable vis-à-vis de toutes les manifestations religieuses, nous aurions dû commencer par nous mobiliser lors de la censure de la marionnette du pape Benoît XVI ou encore à l’occasion de l’interdiction d’une publicité considérée comme "contraire à la sensibilité chrétienne" par la justice française. Or, à ce moment-là, très peu des voix se sont élevées...

    Rappelons la première affaire : un sketch diffusé le 20 avril 2005 sur Canal+, dans lequel la marionnette du pape bénissait les fidèles "au nom du Père, du Fils et du IIIe Reich". Devant les pressions de l’Eglise, la chaîne a préféré l’autocensure, demandant publiquement des excuses. Ce qui n’a pas empêché sa mise en demeure par le CSA.

    Dans la seconde affaire, le tribunal de grande instance de Paris a donné raison à l’association Croyances et libertés (instrument de l’épiscopat) en ordonnant l’interdiction d’affichage d’une publicité pour une marque de vêtements qui mettait en scène un groupe de femmes dans des poses sensuelles représentant La Cène de Léonard de Vinci. Le 8 avril, la cour d’appel de Paris confirma cette décision — contre l’avis du parquet et en opposition à sa jurisprudence antérieure. "Acte d’intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds intime des croyances... la légèreté de la scène fait par ailleurs disparaître tout le caractère tragique pourtant inhérent à l’événement inaugural de la Passion" : voici les termes utilisés par les juges pour justifier la censure de la publicité en question.

    Depuis quelques années, l’Eglise catholique a compris qu’il fallait livrer combat sur le terrain judiciaire en utilisant le droit positif en matière de protection contre les discriminations et les injures. Manier ces normes anti-discriminatoires afin de restaurer le crime de blasphème constitue, de mon point de vue, une forme de censure à peine déguisée.

    En effet, le dispositif de protection contre les discriminations fut créé pour protéger des personnes appartenant principalement à des groupes minoritaires contre les actes et les discours d’incitation à la haine desquels ils seraient victimes. Il s’agit bien de protéger des personnes, et non des systèmes métaphysiques. Ceux-ci sont des constructions culturelles, qui non seulement peuvent mais doivent être soumises à la critique et même à la dérision.

    La République s’est créée en grande partie contre la hiérarchie religieuse, et la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat a confirmé la neutralité religieuse de la France. Dans l’espace public, par nature laïque, on doit pouvoir se référer à toutes les religions d’une manière complètement libre et désacralisée.

    Or, la forte mobilisation contre le risque de censure en Europe des caricatures de Mahomet — censure que je condamne aussi très fermement — et la faible réaction à la censure effective de la marionnette de Benoît XVI risquent de nous mettre dans la situation paradoxale d’une liberté d’expression à deux vitesses : une liberté sans limites vis-à-vis de la sensibilité musulmane, une autre très restrictive vis-à-vis de la sensibilité chrétienne.

    Si nous voulons que notre mobilisation soit comprise non pas comme un manque de respect envers les musulmans, mais comme une véritable défense de la liberté d’opinion, nous devrions à l’avenir être aussi très vigilants contre les formes de censure qui prétendent "protéger" la religion majoritaire de la France.

    Daniel Borrillo, juriste, est maître de conférences en droit à l’université Paris-X-Nanterre.

    Daniel Borrillo
    Article paru dans l’édition du 09.02.06

  • Article paru dans l’édition Le Monde du 09.02.06

    L’extrême droite danoise alimente une xénophobie bien-pensante

    Leurs langues sont similaires, leur histoire et leur culture s’imbriquent, leur héritage est commun, et ils sont également imprégnés de social-démocratie et de ces valeurs de l’Etat-providence qui ont fait le succès mondial du modèle scandinave. Pourtant, Suède, Norvège et Danemark ont des rapports très différents à l’extrême droite.

    Au Danemark, rien n’a changé : ni depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral-conservateur en 2001, ni depuis la fin des années 1990 mêmes, quand les sociaux-démocrates étaient encore au pouvoir. C’est à cette époque que le Parti du peuple danois, formation d’extrême droite de Pia Kjaersgaard, est parvenu à imposer son agenda à la politique danoise. "Le Parti du peuple danois n’accepte pas que le Danemark se transforme en une société multiethnique. (...) Le libre accès au Danemark détruit notre Etat-providence", est-il clairement affirmé dans son programme. Depuis, son succès ne s’est pas démenti.

    CONTEXTE

    Pour de nombreux observateurs danois, l’affaire des dessins du journal Jyllands-Posten — principal publication de la droite et le plus gros tirage de la presse danoise — doit être replacée dans ce contexte. "Ce n’est pas un hasard si cette affaire a éclaté au Danemark. Aucun pays de l’UE n’est aussi islamophobe et xénophobe", affirme Bashy Quraishy, un Danois d’origine pakistanaise qui préside aujourd’hui Enar, le Réseau européen contre le racisme, financé par la Commission européenne.

    En 2000, dans un journal, un Allemand et un Britannique résidents au Danemark avaient qualifié le débat danois sur l’immigration de "sommaire, irrespectueux et insolent". Les Danois préfèrent dirent qu’ils n’ont pas de tabou. Pia Kjaersgaard a réussi à banaliser les opinions xénophobes, comme celle, récente, comparant les musulmans à une "tumeur cancéreuse". Or, depuis 2001, son parti (13 % aux élections législatives de février 2005) est le soutien indispensable du gouvernement minoritaire libéral-conservateur au Parlement. Son succès s’explique, notamment, par le rôle joué par certains journaux, dont Jyllands-Posten, dans la banalisation de clichés négatifs sur les musulmans, comme l’a écrit le Centre danois des droits de l’homme dans son rapport 2005. "L’histoire du drame de cette semaine, c’est l’histoire d’un triomphe de politique intérieure qui devient une catastrophe de politique extérieure, c’est le coeur du problème", analyse Tøger Seidenfaden, directeur de la rédaction du quotidien de centre gauche Politiken.

    En décembre dernier, l’écrivain norvégien Dag Kullerud notait combien le ton du débat était bien plus agressif au Danemark que dans les autres pays scandinaves. La Norvège compte pourtant elle aussi un parti de droite populiste dont le poids est plus important encore, puisqu’il s’est imposé comme le premier parti de droite aux élections de septembre dernier avec 22,1 % des voix. Pourtant, à la différence du Danemark, l’influence du Parti du progrès n’a jamais imposé sa marque permanente. Au coup par coup, il était arrivé à l’ancien premier ministre chrétien-démocrate, Kjell Magne Bondevik, de voter ses budgets avec l’aide du Parti du progrès. Mais M. Bondevik a également souvent refusé de céder à certaines de ses exigences. Cela lui a coûté son poste l’an dernier.

    En Suède, la situation est différente encore, et les Suédois ne se privent pas de stigmatiser les dérives danoises. La Suède a connu, au début des années 1990, une expérience populiste avec un parti qui a fini par imploser pour cause de dissensions internes. "Aujourd’hui, c’est plutôt le parti de gauche (ex-communistes) qui est devenu le garant d’une ligne nationale dont l’expression est la défense de l’Etat-providence, explique le politologue suédois Stig-Björn Ljunggren. Et les sociaux-démocrates ont généralement bien su canaliser le mécontentement populaire." Notamment, admet Olle Svenning, éditorialiste du journal suédois Aftonbladet, en ne conduisant pas "une politique d’immigration spécialement libérale". Mais qui a le mérite, estiment les Suédois, de tenir l’extrême droite à l’écart du Parlement.

    Source

  • merci
    mais comment faire entendre aux autorités votre parole
    et comment trouver des politiques qui en ont dans le bénard
    le probleme est aussi là :
    les extremistes voient bien la peur dans les yeux de nos dirigeants