Les archives des Bulles

À propos des caricatures de Mahomet, encore

jeudi 9 février 2006, par François Schreuer

Mon post de dimanche a suscité pas mal de réactions intéressantes. J’en suis très heureux. Car c’est bien là l’utilité que je vois à un site comme celui-ci : progresser dans la construction d’idées par la confrontation et la critique, par l’affinage d’intuitions initiales souvent très frustes. Je considère comme un grand privilège de recevoir des réactions nombreuses et pertinentes aux idées, souvent informes et mal dégrossies, que je publie ici.

Je dois dire aussi que malgré le ton peut-être assez net de mon propos, je suis très loin d’être complètement certain de tout ce que j’avance. Les questions soulevées ici sont extrêmement difficiles, terriblement délicates, j’en suis parfaitement conscient [1] et je ne pense pas qu’il est mauvais d’avouer mon impression de naviguer en bonne partie dans le flou. Et puis, les enjeux posés par la société multiculturelle — dont ceci ne constitue sans doute qu’un énième avatar — sont tellement nombreux et complexes qu’on les aborde forcément par le petit bout de la lorgnette. Malgré toutes ces réserves, j’ai néanmoins préféré prendre ma plume mal assurée plutôt que de garder un silence qui eut été gêné.

Plusieurs prises de position lues ces derniers jours, dont celle de Jean-Luc Mélenchon [2] m’ont fait beaucoup réfléchir. Pour autant, malgré tout, les arguments avancés par les uns et les autres ne m’ont pas fait changer d’avis jusqu’à présent. J’aimerais expliquer pourquoi et donner quelques éléments pour essayer d’avancer dans le débat.

Peut-on assimiler Islam et terrorisme ?

Commençons par le plus gros morceau : la question la plus fondamentale qui est posée dans l’affaire des caricatures, la critique la plus radicale à mon sens à leur égard est la suivante : est-il légitime d’assimiler Islam et terrorisme, comme le fait la caricature représentant Mohamet coiffé d’un turban en forme de bombe (ou l’inverse) ? L’Islam est-il cette religion qui prône la violence ou cette autre, pétrie d’humanisme, qui est facteur de paix et d’harmonie ?

Certains cherchent la réponse à cette question dans une exégèse laïque des textes sacrés de cette religion. C’est évidemment une entreprise hautement suspecte, dans la mesure où elle promeut de fait le littéralisme le plus borné et où, de toute façon, c’est d’abord l’interprétation qui est faite par les religieux eux-mêmes, quelle qu’elle soit, qui nous intéresse (déduit-on de la Marseillaise que les Français sont des gens belliqueux et sanguinaires ?).

C’est donc plutôt une approche sociologique qui est susceptible de fournir une réponse satisfaisante. Et là, la réponse fuse immédiatement et il n’y a pas besoin d’y connaître grand-chose pour s’en convaincre : l’islam est quelque chose de terriblement diversifié, un ensemble de centaines de millions d’humains dans lequel cohabite sans aucun doute l’intégrisme le plus radical avec les tendances les plus progressistes, l’ouverture culturelle à laquelle nous devons de pouvoir lire la plupart des auteurs anciens aujourd’hui conservés avec les odieux barbares qui ont dynamité les Bouddahs géants d’Afghanistan.

Bref, l’assimilation de l’islam au terrorisme n’est assurément pas un message très intelligent, en ce qu’il sanctionne une représentation de cette religion dans laquelle les plus violents, les plus furieux ont la part belle. Mais c’est aussi, malheureusment, un message qui trouve dans la réalité des faits pour se justifier et qui a dès lors le droit d’exister. Oui, des Musulmans commettent des attentats terroristes en invoquant leurs convictions religieuses. Une fois de plus, la question n’est pas de savoir si ces caricatures sont de bon goût, ou politiquement opportunes (c’est assez secondaire, à mon avis), mais de savoir si leur publication est légitime.

Est-on en train de défendre l’extrême-droite danoise ?

Je crains les ravages de la pensée de l’amalgame, pour laquelle la navigation de proche en proche suffit à faire preuve. Des séquences telles que « Le Danemark est gangréné par l’extrême-droite [3], or les caricatures viennent du Danemark (et en plus, leur journal est de droite [4]), donc il s’agit de caricatures d’extrême-droite » ou, plus... caricatural encore, « Vous défendez les caricaturistes, or ils viennent du Danemark, donc vous devez être facho » sont bien sûr parfaitement invalides sur le plan du raisonnement. Elles servent néanmoins beaucoup et on les retrouve souvent en filigrane de divers textes qu’on a pu lire ici et là ces derniers jours.

Je ne suis bien évidemment pas en train de de prétendre que l’absurdité logique de ces enchaînements pseudo-argumentatifs rend valides les conclusions contraires. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que les très éventuelles sympathies nauséabondes d’un dessinateur [5] soit un motif pour le priver du droit d’expression.

Je ne pense pas, en effet, qu’une police de la parole puisse tenir lieu d’hygiène démocratique. Je crois qu’il est préférable que les humeurs noires s’expriment et puissent être réfutées, combattues au grand jour, plutôt que de les laisser fermenter dans le fond des consciences et de les marquer du sceau de l’infamie avant d’avoir (tenté de) convaincre leur propriétaires du caractère abject de ce genre d’idées. C’est un débat hyper-essentiel qu’on ne videra pas ici (j’ai même quelques scrupules à aborder une question aussi grave comme entremet), j’y reviendrai dans un prochain billet.

Ces dessins sont-ils racistes ?

Non, ne mélangeons pas tout. Il n’est question ici de racisme dans la mesure où ils ne visent pas l’origine ethnique de la figure représentée mais son obédience religieuse. Ce sont deux choses très différentes. Il est légitime de critiquer un discours (religieux ou autre). Il n’est pas légitime (et il est aussi parfaitement crétin) de stigmatiser une personne en fonction de quelque chose qui ne dépend pas d’elle, comme sa couleur de peau. Je trouve sur ce point que la — grave — accusation de racisme fuse souvent trop vite et légèrement.

La liberté d’expression est-elle vraiment menacée ?

Oui, elle l’est. Certains disent pour le moment qu’invoquer la liberté d’expression n’est pas justifié, car celle-ci ne serait pas menacée en occident, ou du moins pas par l’islam. En tant que tendance très générale, c’est peut-être exact (quoique), mais dans l’occurence présente, il y a des faits qui montrent très clairement que la liberté d’expression est bien en cause. Pour ne prendre que l’exemple à mon avis le plus frappant, quand le directeur d’un quotidien national français se fait limoger pour cette raison, il y a très sérieusement matière à s’inquiéter. Par ailleurs, les menaces de divers types qui arrivent illico sur la tête de toute personne en vue qui ose critiquer trop directement l’islam sont réelles — vous vous souvenez de Theo Van Gogh ?

La censure, c’est d’abord l’auto-censure (« si certains dessinateurs refont des caricatures du prophète, on ne pourra pas nier qu’ils le font pour provoquer » écrit un intervenant dans le forum). Quand ils se savent menacés, la première réaction des journalistes, comme n’importe qui de sensé, est d’éviter de s’exposer. Après un fait comme celui-là, les journalistes savent quelle menace pèse potentiellement sur leurs têtes. Il faut un courage bien trempé pour oser affronter le risque éventuel de perdre son job ou de faire l’objet de menaces de mort.

Est-il hypocrite de s’attaquer à l’islam ?

Certes, la liberté d’expression subit d’autres menaces que le retour du religieux, particulièrement, comme le souligne un internaute, la concentration capitaliste dans le secteur des médias où les voix disonnantes — ou simplement critiques — ont de plus en plus de mal à se faire entendre, voire à survivre (les Spinger, Murdoch, Berlusconi et autres Dassault nous préparent, c’est certain, des lendemains très noirs). Certes (en doutait-on ?) l’islam ne concentre pas tous les maux ; d’autres systèmes idéologiques prônent aussi, de façon plus ou moins ouverte, des pratiques attentatoires aux libertés fondamentales. Certes l’Église catholique ou d’autres organisations de culture chrétienne exercent un pouvoir réel dans la société occidentale etc.

Et alors ?

Ce sont d’autres questions, relativement peu liées à la question présente et qui se sauraient en tout cas constituer un socle crédible à une accusation d’« hypocrisie » vis-à-vis des défenseurs du droit à publier les caricatures. Arguer de ces autres débats constitue me semble-t-il une diversion (ou, pire, une méthode d’auto-aveuglement) plus qu’une argumentation expliquant substanciellement les raisons d’adopter une autre attitude que la mienne (Laquelle, au fait ? Le silence ? La participation à la censure ? L’invocation, très consensuelle mais probablement inefficiente, de la « modération » à laquelle chacun doit souscrire ?). Et ceux qui prétendent qu’on ne peut taper sur le Coran sans taper en même temps sur l’Evangile ou le Talmud (ou le petit livre rouge ou que sais-je encore...) se dispensent tout simplement de penser les choses telles qu’elles sont pour se réfugier dans une égalité aussi formelle qu’insignifiante.

Favorise-t-on le choc de civilisations en donnant de l’écho à cette affaire ?

Si les thèses de Samuel Huntington (dont la réputation, soit dit en passant, est largement surfaite) n’attirent sans doute pas la sympathie de grand-monde en Europe, et surtout pas à gauche, dans le sens où personne ne souhaite envenimer les choses, on ne peut nier l’existence d’une confrontation entre le monde arabo-musulman et le monde occidental. C’est simplement quelque chose que ressentent la majorité des habitants des deux ensembles. Il faut donc tenter, autant que possible, de distinguer le normatif du factuel.

La façon de faire évoluer cette confrontation vers quelque chose se positif plutôt que vers un affrontement violent généralisé n’est certainement pas la tolérance mais plutôt quelque chose comme le respect ou le dialogue. La « tolérance », prônée par d’aucuns, c’est à mon avis quelque chose comme la version non-violente du clash des civilisations. Ca fait moins de morts (quelques victimes quand même, comme ce brave Djihad Momani qui n’a pas eu de chance de se trouver du mauvais côté de la barrière), mais ça ne mène nulle part. Ca consiste juste en la reconnaissance par chacun de l’existence de l’autre et de son droit à exister et puis basta. Là, on a besoin de plus que ça. Or, le respect ou le dialogue, ça passe par l’expression des désacords, par l’éventuel conflit d’idées, qui est le seul moyen d’aboutir à, au moins, des conditions minimales de vie en commun entre des gens et des cultures qui ont parfois des conceptions très divergentes de ce qu’est la vie bonne. Je pense que la liberté d’expression a sa place dans ces conditions minimales.

Au plaisir de lire vos réactions ;

Notes

[1L’écriture directe, peu relue, qui est celle d’un lieu comme celui-ci convient mal à ce genre de sujets, tant il est vrai qu’une demi virgule mal placée peut entraîner des conséquences démesurées. J’essaye d’en tenir compte.

[2Dont les lecteurs assidus de ce blog savent sans doute qu’il est à mes yeux un des penseurs politiques contemporains les plus avisés.

[3Soit dit en passant, il n’y a rien de neuf à la présence de l’extrême-droite au Danemark.

[4Enfin, on apprend aussi qu’il s’agit du plus gros tirage de la presse danoise.

[5Insistons sur le fait qu’il n’y a absolument aucun fait rapporté, en l’état présent du débat, et qu’il ne s’agit ici que d’une pure conjecture de ma part, pour les besoins de l’argumentation.