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Arcelor vs. Mittal. Plaidoyer pour une position cynique

samedi 11 février 2006, par François Schreuer

Les entreprises capitalistes sont ce qu’elles sont : des structures dont le premier rôle est de permettre aux détenteurs de capital de s’approprier encore plus de ressources au détriment de la société en général et des salariés en particulier ; bref des organismes prédateurs dont il convient de se méfier. Sont-elles pour autant inutiles dans la société ? Sans doute pas, puisqu’elle permettent dans certains cas d’effectuer certaines tâches utiles de façon relativement efficace. Simplement, quand on traite avec une entreprise capitaliste, il ne faut jamais perdre de vue ce à quoi on a affaire. Ceci est d’autant plus vrai que l’entreprise est grande car ses décideurs ne trouvent alors plus de raison de s’encombrer des préventions et des relations sociales qui peuvent faire de certains petits entrepreneurs des gens attentifs aux personnes et au milieu qui les entourent. Tant Mittal Steel qu’Arcelor — les deux plus grandes entreprises sidérurgiques du monde dont la première tente actuellement de prendre le contrôle de la seconde via une OPA que les dirigeants de celle-ci qualifient d’« inamicale » — appartiennent à cette catégorie.

On peut sans doute tirer motif de ce constat pour se désintéresser de la question et laisser ces requins s’entretuer entre eux ; il est en tout état de cause évident que vraiment pas grand monde n’a de pouvoir sur l’issue des débats et qu’il est probable de toute façon que c’est le plus rapace des deux qui sortira gagnant, pour le plus grand profit des actionnaires qui, dans ce genre de circonstances, ne se font pas d’états d’âmes (sinon ils ne seraient pas actionnaires, ou pas longtemps, comme le veut l’essence de ce système sorcier).

On peut donc vivement reprocher leur attitude à ceux des syndicalistes qui ont trouvé opportun de prendre une position aussi rapide qu’irréfléchie en soutenant d’emblée Arcelor contre Mittal. La Fédération européenne des métallurgistes [1] craindrait, dans une naïveté confondante, que « Mittal ne procède à des fermetures d’usines et ne suive pas le modèle social adopté par Arcelor »,... comme si Arcelor avait en la matière le moindre scrupule, comme si Arcelor s’était privé de licencier massivement, de fermer des usines, comme si les dirigeants d’Arcelor étaient, en matière de dialogue social, soucieux de faire plus que ce que la loi leur impose de faire. On peut aussi, tant qu’on y est, taper franchement sur tous ceux (français surtout) qui nous serinent le refrain crétin du patriotisme économique [2], comme si la présence du siège social d’une entreprise dans un état [3] obligeait les citoyens de cet état à développer des liens d’affectivité à l’égard de cette entreprise. Tous ce que ces gens vont parvenir à faire, c’est rendre les dirigeants d’Arcelor encore plus incontrôlables s’ils doivent survivre à l’OPA. Enfin, on peut reprocher son attitude au gouvernement luxembourgeois. Non content de pratiquer un dumping fiscal bon teint depuis des lustres (pourquoi donc, à votre avis, le siège social d’Arcelor est-il à Luxembourg et pas à Paris, Bruxelles ou Madrid ?), il s’apprête aujourd’hui à renforcer légalement le pouvoir du management des entreprises pour leur permettre de « résister » aux OPA hostiles, alors qu’on sait depuis John K. Galbraith tout le danger que représentent des dirigeants d’entreprises laissés à eux-mêmes [4]. Il est vrai que le Luxembourg a beaucoup à perdre dans cette affaire, et pas seulement la boîte aux lettres d’une multinationale.

Il n’empêche, quelques faits pourraient inciter le wallon et le liégeois que je suis à s’intéresser à l’affaire.

1. La première est l’attitude d’Arcelor elle-même. Depuis le rachat de Cockerill-Sambre [5], on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait fait quoi que ce soit de positif pour les Wallons. On peut même penser que le rachat de Cockerill avait d’abord pour finalité d’éliminer un concurrent de la carte. Et qu’importe que cela se fasse dans le mépris total des travailleurs et du savoir-faire pluriséculaire liégeois dans la métallurgie et la sidérurgie [6]. La politique d’Arcelor, si elle est menée à son terme, aura coûté 10 000 emplois dont 2 393 emplois directs et environ 5 000 chez les sous-traitants, 10 000 suppressions d’emplois dans la seule région de Liège pourtant déjà sinistrée sur ce terrain et détentrice d’un taux de chômage effarant de 29 % de la population active. Bref, il s’agit d’un vrai désastre. Bien sûr, cela s’appelle une externalité, Arcelor n’est pas un organisme caritatif ou une officine d’aide sociale, nous répondra probablement son brillant et surpayé patron qui n’a évidemment rien eu à foutre du très important mouvement social qui a eu lieu. Il n’y a pas grand-chose à ajouter, sinon que les engagements pris par Arcelor dans le cadre du démantèlement de la phase à chaud à Liège [7] (en matière de reconversion, d’assainissement des friches industrielles,...) sont loin d’avoir été tenus.

2. La région wallonne dispose d’un paquet d’actions d’Arcelor qui pourraient s’avérer stratégiques dans la réussite de l’OPA de Mittal.

3. Il se trouve que Mittal a compris qu’il y avait une carte à jouer et semble moins obtus que son compère Dollé. Dans une interview (très langue de bois sur la plupart des autres points) à la presse belge, il déclare qu’il envisage de réexaminer la fermeture de la ligne à chaud de Liège.

Est-ce possible, comme le pensent les syndicats, que Mittal rouvre le dossier de la fin du chaud à Liège décidée par Arcelor pour 2009 ?

Nous nous préparons à revoir cette fermeture. Nous voulons réévaluer toute la décision de fermeture, car la situation peut changer. Dans le cadre de la fusion que nous projetons, le nouveau groupe sera plus grand et les besoins aussi peuvent changer. Mais nous ne voulons prendre aucun engagement.

Il ne s’agit bien sûr en aucun cas d’un engagement, mais bien d’un signal qu’une négociation est possible. Il faut saisir cette balle au bond. Si Mittal est prêt à recréer des emplois durables à Liège et à en donner des garanties suffisantes, il ne faut pas hésiter à traiter avec lui. Si la réussite de son OPA est à ce prix, tant lui-même que les Wallons sortiront gagnants du marché. Après avoir raqué plus souvent qu’à son tour, la Wallonie pourrait sur ce coup limiter la casse.

Bien sûr, il ne s’agit là que d’une position tactique, de court terme, cynique même. Sur le fond, et à long terme, la seule chose à faire consiste à remettre en place un pouvoir politique capable de juguler les nuisances du développement excessif du capitalisme, en suivant les trois lignes de force suivantes :

1. D’abord et avant toute chose, il faut obtenir l’abolition du dogme du libre échange dans les politiques que l’on mène en notre nom. La libre circulation des biens et services érigée en principe fondamental — défendue par nos soi-disant représentants, notamment dans le cadre de l’Organisation Mondiale Commerce — renforce les propriétaires et affaiblit les travailleurs. Elle sanctifie une situation mondiale dans laquelle les acteurs très mobiles que sont les multinationales croisent le fer avec d’autres très peu mobiles que sont les travailleurs et les consommateurs. C’est une situation inéquitable, déséquilibrée. Il faut au contraire mettre en place des systèmes d’échange basés sur l’équité des conditions de production. Nous ne devrions en principe accepter qu’entrent en Europe que des marchandises produites par des travailleurs majeurs, bien payés et disposant de systèmes de sécurité sociale et de syndicats pour les défendre. Tout autre échange mène à la dégradation des conditions de travail, d’un côté comme de l’autre. Une administration européenne de l’inspection sociale extérieure devra être créée pour vérifier qu’il en est bien ainsi, à laquelle toute entreprise désireuse d’exporter des marchandises en Europe devra se soumettre.

2. Il s’agit ensuite de faire avancer autant que possible le principe de relocalisation de l’économie, aujourd’hui surtout défendue par les théoriciens de la décroissance mais pertinente bien au-delà de ce corpus. C’est là autant un enjeu social qu’un enjeu environnemental. Nous ne pouvons pas nous permettre, si nous voulons avoir encore un peu d’air pur à respirer dans 25 ans, de bouffer des yaourts qui ont parcouru 10 000 kilomètres avant d’arriver jusqu’à nous (ce qui n’empêche pas que le lait utilisé a peut-être été produit par une vache se trouvant à 25 km d’ici). La mise en oeuvre d’une politique de relocalisation peut se faire par divers moyens dont les plus évidents sont l’augmentation du coût du transport [8] et la mise en place de taxes à l’importation proportionnelles à la distance du lieu de production pour tous les produits pour lesquels il n’existe pas de justification à les produire sur un autre continent (par exemple mes yaourts, mais pas qu’eux).

3. Enfin, nous devons oeuvrer à la création d’un pouvoir politique européen capable de faire contre-poids au pouvoir démesuré des multinationales et soucieux de s’y atteler. Nous devons tout à la fois dénoncer le rôle scandaleusement favorable aux multinationales que jouent des institutions comme la Commission européenne et nous employer en même temps à construire un pouvoir significatif au même niveau. Tâche ingrate dont on sait tout ce que la double dynamique a déjà valu de mépris ignorant à ses défendeurs et dont on devine donc tous les obstacles que le gouvernement des actionnaires s’apprête à poser sur la route. Il s’agit notamment de garantir les engagements des entreprises capitalistes, dont de multiples exemples montrent toute la volatilité. Il faut que si une entreprise capitaliste, dans le cadre d’une négociation avec les pouvoirs publics ou les représentants de ses travailleurs, s’engage à telle ou telle chose, la forcer à respecter cet engagement, sous la menace d’une expropriation (ou d’une autre atteinte à ses intérêts) pouvant intervenir partout dans l’Union. Il faut que ces engagements soient automatiquement transmis à un éventuel reprenneur ou soient endossés par les actionnaires en cas de dissolution de l’entreprise.

C’est seulement à ces conditions qu’on n’aura plus à l’avenir à se positionner face à de telles situations, à choisir entre Charybde et Sylla. C’est, il est vrai, un fort vaste programme.

Notes

[1La position des syndicalistes liégeois est quant à elle nettement plus pragmatique, tant celle des métallos de la FGTB que de ceux de la CSC.

[2On peut même rire franchement quand ces mêmes personnes se disent par ailleurs partisans du libéralisme en matière économique.

[3Voire, dans le cas des Français, même plus.

[4Prévention qui concerne déjà au plus haut point Arcelor à l’heure actuelle : en raison du caractère très éparpillé de l’actionnariat de la société, ses dirigeants ne sont de fait plus soumis à beaucoup de contrôle et leur relation avec leurs actionnaires se limite de fait à la publicatioin annuelle du montant du dividende et au cours de bourse de l’action.

[5Par Usinor à l’époque qui n’allait pas tarder à « fusionner » (un sidérurgiste qui fusionne, ha ha) elle-même avec Arbed et Aceralia pour former Arcelor ; mais tout ça ne change pas grand-chose à l’affaire.

[6Pour illustrer le mépris que les dirigeants d’Arcelor ont eu depuis le début, on peut citer l’interview du PDG d’Arcelor Guy Dollé parue aujourd’hui dans Le Monde. La première chose qu’il répond quand on lui demande d’expliquer la raison pour laquelle il s’oppose à l’OPA de Mittal, c’est ceci : « Mittal Steel n’a pas de plan industriel. Ses déclarations en Belgique sur l’avenir des hauts fourneaux d’Arcelor, que nous avons prévu de fermer, sont révélatrices. Elles décrédibilisent sa démarche. Personne ne peut croire qu’il est compétitif de maintenir nos installations de Liège. »
Il est utile de préciser que les usines liégeoises sont actuellement rentables (certes, dans une conjoncture relativement favorable pour le moment). Mais, comme le dit M. Dollé, ce n’est pas la rentabilité qui est en cause, mais bien la « compétitivité ».

[7Soit dit en passant, contrairement à ce qu’écrit Jean-Pierre Stroobants dans Le Monde, il ne s’agit pas d’un haut-fourneau, mais de toute la ligne de production du chaud, soit deux haut-fourneaux (dont un a déjà fermé au printemps dernier), la coulée continue, le laminoir à chaud, le train à larges bandes,...

[8Il suffirait déjà de supprimer les avantages fiscaux éhontés qui existent actuellement pour les « carburants professionnels » comme le kérozène ou le gazoil routier et d’internaliser une série de coûts sanitaires, environnementaux et sociaux qui ne sont aujourd’hui pas assumés par les transporteurs.