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Le « problème » des étudiants français en Belgique ou comment mal poser une question

mercredi 29 mars 2006, par François Schreuer

Stigmatiser un ennemi impuissant est une grave erreur pour tout mouvement social. Cela revient quasiment à se donner la garantie qu’aucune solution aux problèmes que l’on vit ne pourra être trouvée et donc à se condamner à la déception des petits matins gris des lendemains de défaite. C’est pourtant ce que fait avec beaucoup d’énergie le mouvement qui secoue actuellement les hautes écoles concernées par le décret de la ministre Simonet sur la présence d’étudiants « non-résidents » dans notre enseignement supérieur.

Au-delà des polémiques sans doute justifiées sur les modalités et le calendrier d’application du décret, lesquelles ne sont pas le sujet du présent raisonnement, l’exigence de « liberté d’accès » formulée actuellement par les gens qui ont pris la parole est illusoire mais est surtout contre-productive pour la liberté d’accès elle-même. Car c’est un trou sans fond qu’on ouvre ici, qui le deviendra encore plus quand le nombre de programmes de cours entièrement anglophones aura augmenté comme on peut s’y attendre. Certes, on ne doit pas négliger l’apport (financier, mais pas uniquement) de ces étudiants qui choisissent de venir étudier en Belgique. Chacun d’entre eux n’en représente pas moins un coût net appréciable pour la collectivité. Réclamer à une institution désargentée comme l’est la Communauté française de Belgique, non habilitée à lever l’impôt de surcroît, des moyens qu’elle est incapable de donner, n’a guère de sens, si ce n’est celui d’octroyer de facto un nihil obstat aux véritables responsables de la situation, notamment la politique de liberté d’accès extrêmement restrictive pratiquée par la République française. Soit dit en passant, on doit souligner que, contrairement à ce qu’affirment de mauvais
procès d’intention étalés dans la presse, aucune économie n’est faite avec ce décret puisque — pour le pire en général sauf aujourd’hui — l’enseignement supérieur est financé sur le principe de l’enveloppe fermée. Il n’empêche : est-il juste que le contribuable wallon et bruxellois, dont les moyens sont pourtant plus rares qu’ailleurs en Europe occidentale et hautement nécessaires pour d’autres finalités, finance les études de cohortes d’étudiants de France ou d’ailleurs ? Cela me semble douteux.

Dès lors qu’on admet ceci, on doit reconnaître que le gouvernement avait deux possibilités d’action : instaurer un système restrictif comme presque partout ailleurs ou tenter de protéger le système de liberté d’accès existant. Il a heureusement choisi la seconde option.

La solution retenue — le critère de la résidence pour déterminer la priorité d’accès à l’enseignement dans les filières concernées — dénote en outre d’une approche progressiste, bien loin de logiques plus xénophobes qu’on aurait pu voir à la place. Le résident, c’est celui qui paie ses impôts, c’est celui qui fait partie de la société. Il semble que c’est là une condition naturelle pour bénéficier des services publics et autres systèmes de redistribution. L’immigré qui s’est installé en Belgique pour y construire (un morceau de) sa vie est un résident. La sportive de haut niveau qui s’exile dans un paradis fiscal pour cesser de payer des impôts n’est pas une résidente.

Comme dérivatif à la question de fond soulevée ici, on évoque de ci de là l’hypothèse des fonds de compensation — l’idée que la France pourrait dédommager la Communauté française pour le coût de la formation de ses ressortissants. C’est à mon sens une illusion relative, même si je l’ai longtemps défendue comme un moindre mal : elle postule cette idée aberrante que la France qui met en place une politique de restriction d’accès passablement douloureuse accepterait d’importer des services qu’elle pourrait produire elle-même et de renoncer en même temps, du moins en partie, à l’efficacité de son système de maîtrise des coûts (aussi peu justifié soit-il) dès lors qu’un étudiant refusé en France pourrait venir s’inscrire librement en Belgique,... aux frais de la France.

Enfin on ne videra pas le débat qui nous occupe sans aborder la question européenne. Car, au plus profond, est ici en cause une conception de la construction européenne et de ses produits dérivés (tel le processus de Bologne) dans laquelle on a explicitement renoncé à harmoniser les systèmes sociaux tout en libéralisant les échanges. Cette approche, privilégiant la concurrence entre états, que l’on peut strictement qualifier d’ultra-libérale, domine ouvertement le processus d’unification politique du continent depuis au moins une vingtaine d’années et l’Acte Unique de 1986. Forcément, cette politique mène à la fragilisation, voire à l’anéantissement des systèmes sociaux les plus généreux. Ne pas harmoniser, c’est mécaniquement ouvrir la voie au dumping social et donc à l’harmonisation par le bas ; autrement dit, menacer les plus fragiles d’entre les citoyens. C’est le seul vrai problème auquel il convient de s’attaquer dans cette affaire. C’est là que se trouve la responsabilité, incroyablement plus écrasante, de nos représentants politiques et c’est sur ce point qu’il faut les obliger à agir.

À l’heure où leurs collègues restés au pays mènent un salutaire et nécessaire mouvement de protestation dans lequel s’exprime le refus du système économique de la précarité qui s’institue aujourd’hui et plus généralement du modèle de société tellement pauvre qu’on prétend nous imposer, les étudiants français (et les autres) s’opposant au décret Simonet seraient bien inspirés de s’arrêter un moment pour réfléchir au message qu’ils souhaitent porter.

Une version quelque peu modifiée de ce texte a été publiée comme « carte blanche » dans le journal Le Soir du 2 septembre 2006.