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L’aberrant marché du nom de domaine

vendredi 7 avril 2006, par François Schreuer

Il était annoncé de longue date — on en parlait déjà en 2000 — et a un peu traîné [1], puis on l’a très largement entendu — qu’il vienne du privé ou des institutions européennes, le matraquage publicitaire a été intensif — maintenant, ça y est : depuis aujourd’hui, le TLD (top level domain) .eu est ouvert au grand public et n’importe quel résident de l’Union européenne, personne physique ou personne morale, peut sans contrainte « acheter » un domaine sous ce TLD.

Après une longue période de sunrise [2], pendant laquelle différents organismes publics et autres détenteurs de marques ont pu, dans un ordre déterminé [3] obtenir le domaine à leur nom avant que la foule se précipite, ça se passe désormais selon la règle du « premier arrivé, premier servi », la seule à même de provoquer un engouement généralisé, en éliminant quasiment toute contrainte administrative.

Tout ça semble intéresser les foules puisque ce soir, la barre du million de domaine — qui n’était annoncée ce matin encore que pour la fin de l’année — a été allègrement franchie. Pour ceux que les statistiques amusent et qui ont un peu de temps à perdre, il est d’ailleurs possible de suivre en ligne et en temps réel l’évolution du nombre de domaines enregistrés (une répartition par pays est même disponible). Et dès ce soir, la plupart des noms communs ou des noms propres susceptibles d’être utilisés comme noms de domaines sont déjà réservés. Quelques dizaines de tests sur le DNS montrent que des gens avisés (mais pas nécessairement bien intentionnés) sont passés par là dès l’ouverture (pendant quelques heures, d’ailleurs, forcément, le système d’enregistrement a été quasiment bloqué en raison de l’afflux des demandes).

Que tout ceci provoque un enthousiasme européen, ma foi tant mieux (même si on peut trouver franchement superficiel ce « symbole d’unité » quand l’Union continue à patauger dans son bourbier comme elle le fait depuis déjà un certain temps). Ça n’empêche pas de soulever quelques questions que pose la politique des noms de domaines actuellement en vigueur (et qui ne semble pas prête d’être remise en cause).

Grosso modo, on assiste dans le marché du nom de domaine à l’organisation d’une pénurie qui n’a pas lieu d’exister. En effet, le nombre de domaines disponibles dans les différents TLD (.org, .net, .info, .com, .eu, .biz, .name, etc) est largement suffisant pour satisfaire la demande, c’est-à-dire pour permettre à chaque institution, à chaque entreprise privée, à chaque particulier, etc d’être joint sur le net avec une adresse facilement mémorisable, sous les différents protocoles du réseau (http, mail, messagerie instantannée). Pour rappel, les noms de domaines ne sont que des substituts « humanisés » aux adresses IP (une suite de quatre ou six nombres) qui identifient chaque ordinateur sur le réseau global [4]. Je dis qu’il est parfaitement possible d’attribuer à chacun qui le souhaite un domaine facile à retenir parce qu’il est possible, dans l’architecture des noms de domaine, de créer des sous-domaines. Par exemple, bulles.agora.eu.org (utilisé comme adresse de ce site) est un sous-domaine de agora.eu.org (le service d’hébergement), qui est lui-même un sous-domaine de eu.org (un registre libre), qui se trouve lui-même dans le TLD .org. Ce principe permet de construire une arborescence de domaines, ce qui présente de nombreux avantages.

Cela multiplie tout d’abord de façon considérable le nombre de domaines disponibles et réduit drastiquement le nombre de conflits susceptibles de survenir entre deux prétendants à un même nom de domaine. Par exemple, si une association sans but lucratif et une banque, toutes les deux belges et toutes les deux nommés « chmurf » souhaitent réserver le domaine schmurf.be, elles n’auront pas à se battre s’il est prévu que les associations se trouvent dans le registre asso.be tandis que les banques se trouvent dans le registre bank.be (par exemple et ainsi de suite) et pourront ouvrir respectivement schmurf.asso.be et schmurf.bank.be. De même au sein d’une même organisation nommée « blou », on peut penser que, plutôt que d’acheter blou.be puis blou-liege.be, blou-verviers.be, blou-bruxelles.be pour les différentes structures régionales de cette association, ce qui est l’usage courant aujourd’hui, il sera plus cohérent et moins coûteux de n’acheter que blou.be, puis de créer (gratuitement, par simple délégation interne à l’organisation) des domaines liege.blou.be, verviers.blou.be, bruxelles.blou.be.

On le voit tout de suite, le recours à des sous-domaines plutôt que la multiplication des domaines « de premier niveau » (et donc la constitution d’une arborescence logiquement organisée plutôt que d’une « arborescence plate ») présente un autre avantage non négligeable : la lisibilité. Face à des domaines construits selon une arborescence, l’internaute sait beaucoup plus rapidement où il est, lit les relations qui existent entre différents sites web, est capable d’en authentifier beaucoup plus facilement l’éditeur. Par exemple, qui me dit que le domaine fortisbanking.be (la bien réelle interface de gestion en ligne des comptes de la banque Fortis) appartient bien à Fortis et que je ne suis pas face à une tentative de Fishing ? Pas grand chose — si ce n’est des informations venant d’ailleurs — dans la mesure où tout le monde peut enrregistrer un domaine sur le TLD .be et que Fortis n’a certainement pas pu envisager toutes les combinaisons possibles contenant son nom [5]. Si Fortis avait au contraire utilisé le domaine banking.fortis.be, il aurait non seulement fait des économies (puisqu’il n’aurait acheté qu’un seul domaine), mais aurait en plus donné une garantie de plus à ses clients sur l’authenticité du site sur lequel ils peuvent gérer leurs données bancaires. De plus, l’organisation du web en une arborescence cohérente rendrait beaucoup plus simple la recherche d’un site donné, étant guidée par quelques principes logiques et facilement mémorisables. En outre, l’organisation de sous-domaines est en soi une manière de rendre la navigation plus sûre, par exemple en décrétant que seules les banques ont accès aux domaines situés sous bank.be, ce qui a d’évidents avantages pour le consommateur qui cherche à s’assurer de la fiabilité des sites qu’il visite. Enfin, la gestion d’un espace de domaine hiérarchisé est beaucoup plus simple et peut être déléguée entre différents organismes compétents.

Malheureusement, l’usage de sous-domaines reste très peu pratiqué et la plupart des grosses structures gérant plusieurs sites préfèrent acheter autant de domaines qu’elles ont de sites plutôt que de mettre en place une structure de nommage cohérente. Même les institutions recourent de façon assez incompréhensibles à la multiplication de domaines de premier niveau, chaque ministre ou presque estimant devoir lancer telle ou telle campagne de sensibilisation à tel ou tel sujet en ouvrant chaque fois un nouveau domaine du type jeboisdulait.be plutôt que jeboisdulait.gov.be (pour l’exemple car le domaine .gov.be n’est pas utilisé) qui serait pourtant bien plus compréhensible pour l’utilisateur. Dans le même genre, dernièrement, l’Université catholique de Louvain (UCL), une des plus importantes structures universitaires en Belgique, qui présentait jusqu’alors une structure de nommage remarquablement cohérente et bien pensée (le site central était nommé ucl.ac.be, marquant bien son appartenance au milieu académique, les autres sites étant tous situés sous ce domaine principal) a décidé pour des raisons que j’ignore d’« aplatir » sa structure de nommage, en entamant un processus de migration (semble-t-il en cours) vers de nouveaux noms de domaines, en achetant des domaines en .be pour différentes unités, facultés ou départements au sein de cette université. Le site principal est ainsi désormais accessible sous le domaine uclouvain.be. Outre un message catastrophique à l’égard des gens qui créent des sites web et prennent exemple sur la pratiques de grosses structures telle que l’UCL, c’est un très bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire : inflation des coûts (par l’achat de nombreux domaines), perte de lisibilité des sites périphériques qui ne sont plus situés sous le domaine de l’université (et ne sont donc plus instantanément identifiable comme en faisant partie), laquelle ne peut être préservée qu’en recentralisant toutes les informations sur un seul domaine, etc. De tels exemples sont malheureusement nombreux.

Bref, la pénurie n’existe donc que parce qu’elle est organisée, ce à quoi certains ont évidemment intérêt. On assiste donc à de très nombreuses et agressives campagnes de marketing destinées à inciter les consommateurs à acheter des noms de domaine et encore plus de noms de domaine, incitant presque au cybersquatting. Un des effets les plus pervers de cette propagande et de l’achat massif et non justifié de domaines qui s’ensuit, est que les organisations de tous types sont quasiment contraintes, si elles veulent protéger leur image, de multiplier les achats de domaines à leur nom, voire d’acheter préventivement des domaines pour anticiper la pénurie qui s’annonce et le déficit de visibilité publique qui frappera — mal suprême — ceux qui n’auront pas pris leurs dispositions à temps. Cette situation fondamentalement stupide est la principale explication de l’« engouement massif des européens pour le domaine .eu ». Evidemment, on l’a compris, ces comportements de création artificielle de pénurie et les conséquences pénibles qui l’accompagnent sont principalement suscités par une très simple raison : la privatisation du secteur et la concession, scandaleuse, par les pouvoirs publics d’une véritable rente de situation aux entreprises qui font commerce du nom de domaine, en l’occurrence Eurid, société belge qui coordonne le registre et est l’émanation du DNS Belgium et tous les registrars (c’est-à-dire les intermédiaires entre les acheteurs et le registre) qui factureront le domaine à des tarif variés dont la moyenne doit se trouver en 15 et 20 EUR. Cette somme, il faut insister sur ce point, ne représente que l’insertion, pour chaque domaine, d’une ligne dans une base de données, soit une opération d’un coût négligeable. Tout ceci n’est pas nouveau, loin s’en faut, et ces thématiques avaient déjà été popularisées voici plus de six ans par Laurent Chemla, co-fondateur (en compagnie notamment de Valentin Lacambre) du registrar Gandi [6], dans ses célébrissimes Confessions d’un voleur [7]. Ceci est donc surtout un rappel de ce que le petit monde du net connaît très bien depuis longtemps, mais ce n’est pas inutile pour autant. Je crois aussi que ce sujet est surtout intéressant et peut donner matière à penser parce qu’il constitue en quelque sorte une caricature — d’autant plus nette que l’on se trouve ici dans le domaine du pur virtuel, les contraintes matérielles étant quasiment inexistantes — du fonctionnement du capitalisme, de toute l’irrationalité dont sont capables ceux qui ne pensent qu’en fonction du profit.

Bref, pour en arriver au terme de ce coup de gueule très en phase avec l’actualité, à mon sens, il serait hautement souhaitable de déprivatiser la gestion des noms de domaines, qui constitue actuellement une inadmissible rente de situation accordée à des organismes privés et incite à la surconsommation et au développement d’une architecture illisible et incohérente. Cette gestion serait confiée à une administration publique dont la fonction serait de faciliter l’accès des citoyens, des institutions et des entreprises aux ressources du net et de propager des bonnes pratiques en matière de nommage. Il s’agirait notamment d’ouvrir des sous-domaines réservés à tels ou tels usages, sous-domaines dont il faudrait promouvoir l’usage par divers incitants, tout en conservant la possibilité dans certains espaces de nommage de réserver des domaines sans contrainte.

Quant au prix des domaines, c’est un point à discuter, mais il semble que la chose la plus intelligente serait de les vendre à prix coûtants (soit quelques centimes ou dizaines de centimes par an) tout en mettant en place des mécanismes de contrôle des abus, notamment en ce qui concerne la spéculation sur les domaines qui est aujourd’hui un sport répandu et, comme toute spéculation, nuisible à tout le monde sauf à ceux qui en profitent. Dans le cas où les domaines continueraient à être vendus à des tarifs aussi excessifs qu’aujourd’hui, il conviendrait d’utiliser l’argent récolté pour des finalités publiques et non pour enrichir x ou y.

Notes

[1Notamment en raison des réticences américaines à se voir concurrencés sur le quasi-monopole qu’ils détiennent sur l’organisation du net et les TLD internationaux.

[2On aurait pu dire aussi préiode de préemption ou période de pré-ouverture, ou période de réservation privilégiée,... mais on dit période de sunrise.

[3On notera — sans surprise, mais on notera quand même — que les détenteurs de marques déposées avaient par exemple la priorité sur les associations immatriculées, sans que les raisons de ce jugement de valeur implicite soient explicitées par l’Eurid ou par la Commission européenne.

[4Pour plus de détails, voir les articles de Wikipédia ici ou encore ici.

[5Ce qui est par ailleurs une pratique stupide, comme on va le voir tout de suite.

[6Lequel a pourtant très largement contribué à atténuer la situation, encore bien plus ubuesque, qui prévalait il y a quelques années quand les domaines étaient sans problème vendus pour $ 50 par an ou plus.

[7L’article initial a été suivi en 2002 d’un bouquin librement téléchargeable qui porte le même nom.