Les archives des Bulles

En vrac

samedi 8 avril 2006, par François Schreuer

Changement de formule aujourd’hui : quelques micro-commentaires sur l’actualité plutôt que la longue tartine monomaniaque dont vous avez l’habitude. Le propos reste cependant constant et j’en suis désolé : ce monde de prédateurs et de charognards ne va vraiment pas bien du tout, mais alors là pas du tout. Et qu’est-ce que c’est déprimant !

CPE. Le mouvement social français reste vivace, c’est impressionant et tant mieux, mais les perspectives politiques à moyen ou long terme demeurent à mon avis floues pour ne pas dire inexistantes. Car le retrait du CPE, ou même de la loi sur l’égalité des chances, est une chose ; qui sera sans doute obtenue, tant mieux. Mais ce retrait ne changera pas grand-chose à la logique actuelle des politiques d’emplois et des politiques socio-économiques en général, défendues tant pas la social-démocratie que par la droite conservatrice et évidemment par les partisans du libéralisme économique, soit par la quasi-totalité de la classe politique ; c’est triste à dire. Le processus de Lisbonne, la logique de l’employabilité, la « responsabilisation » des travailleurs, le recul de la protection sociale, sont des dynamiques bien enclenchées que pas grand monde parmi les petits coqs de l’arène politicienne actuelle ne souhaite remettre en cause. Quant à la flexsécurité invoquée partout, elle n’est en l’état qu’un slogan trompeur puisque le renforcement bien réel de la flexibilité qu’on constate un peu partout s’accompagne généralement d’une fragilisation des droits sociaux et non de leur renforcement. Pendant ce temps, « Ségolène » promène sur les plateaux télé sa petite gueule de présidentiable consensuelle et serine dans tous médias (qui adorent ça) son refrain blairiste-conservateur, mais ne semble guère s’intéresser à tout ce que la gauche française porte pour le moment. Son truc à elle, c’est l’électorat centriste, familial, raisonnable. Tant mieux pour elle. Tant pis pour nous. Ce destin tragique de la gauche ne semble guère émouvoir de gras soixante-huitards installés qui, de façon complètement obscène, geignent sur le manque d’« enthousiasme » ou de « créativité » de mouvement actuel. Et puis évidemment Sarkozy, le plus pragmatique d’entre tous les chacals de la zone, sort tranquillement les marrons du feu dans lequel Villepin s’est désormais complètement brûlé. Faut dire qu’il y a beaucoup beaucoup beaucoup de monde pour lui faciliter la tâche, volontairement ou pas, à ce satané nabot, même si son discours est diamétralement opposé à l’aspiration qui s’exprime aujourd’hui. Allez comprendre. [A suivre]

Mittal et Arcelor. Si l’incertitude demeure quand à l’issue de la confrontation des deux géants mondiaux de l’acier dont l’un veut prendre le contrôle de l’autre (voir mon papier sur le sujet d’il y a quelques semaines), une chose est de plus en plus certaine : ce sont les actionnaires qui sortiront gagnants de l’affaire car toute la stratégie des deux concurrents est désormais axée sur le court terme et la maximisation du dividende. C’est que le cours de la bourse déterminera largement l’issue de ce combat de sumos. Dans le cas d’Arcelor, s’ajoute à la politique de maximisation forcée du profit à court terme l’achat massif d’actifs pour se rendre trop gros à bouffer pour Mittal. Tout ça coûte évidemment affreusement cher, et l’argent qu’on met quelque part, il faut bien aller le chercher ailleurs. Conséquence de cette politique : ce sont les travailleurs (Arcelor annonce déjà des réductions de primes pour certains d’entre eux) et l’investissement dans l’outil qui vont raquer. Une fois de plus. On peut aussi s’attendre, une fois que l’échéance sera passée, à de nouvelles restructurations et liquidations de la part d’Arcelor qui devra bien assumer les dépenses engagées ces temps-ci. Tout le monde, même la presse bien-pensante une fois de temps en temps, reconnaît pourtant que la tendance historique de ces trente dernière années vers une répartition des richesses de plus en plus favorable aux détenteurs du capital et de moins en moins aux travailleurs constitue un problème majeur (lequel aurait même peut-être, se hasarde trumuche du Figaro, un rapport avec l’actuel mouvement de colère du peuple français). De là à prendre des mesures pour contrer cette tendance, il y a évidemment de la marge,...

Inbev. Même chose du côté de ce qui était jusqu’il y a peu la dernière multinationale belge [1], la société brassicole Inbev (quel nom affreux), ex-Interbrew, qui fait des bénéfices énormes en vendant de la Jupiler, de la Stella Artois et quelques centaines d’autres marques un peu partout dans le monde. Malgré cela, elle ne défraie depuis un bon bout de temps l’actualité qu’en délocalisant son activité à l’Est, en licenciant en Belgique plusieurs centaines de travailleurs, en augmentant le prix de la bière à des niveaux que seule sa puissance monopolitistique lui permet d’imposer. Bien sûr, au nom de la libre concurrence, de la liberté d’entreprendre et autres fadaises idéologiques du même genre — et surtout de leur inscription dans le marbre de traités internationaux —, personne ne fera rien contre ces pratiques de brigands. Le Parti socialiste — qui a du coeur c’est bien connu (des couilles, c’est moins sûr) — y va gentiment d’une pétition de soutien au personnel mais ne met pas le point à l’agenda politique. Au milieu de tout ce merdier, notons qu’une sympathique action antipub a été organisée hier par le RAP en collaboration avec la délégation syndicale du site de Jupille pour dénoncer le double discours d’Inbev.

Berlusconi. Le suspense du week-end consiste à savoir si Berlusconi sera reconduit dans ses fonctions. Son bilan est accablant, ses malversations tellement nombreuses qu’on renonce à les énumérer auraient du le faire démissionner cent fois et lui valeur quelques dizaines de condamnations en justice, mais il est l’homme le plus riche du pays, a placé ses hommes un partout dans les postes de pouvoir et contrôle toutes les télévisions nationales. Il ment comme un arracheur de dents, joue en permanence en dessous de la ceinture, a vraisemblablement des liens étroits avec la mafia. Il a déjà, en 5 ans de pouvoir, largement mis a mal l’état de droit en Italie et la liberté d’expression ; s’il est réélu, on peut très sérieusement s’inquiéter pour l’indépendance de la justice italienne (déjà mise à mal elle aussi, pourtant) ou pour la liberté de la presse. Ça, tout le monde le sait et la presse de gauche (de même que la presse internationale) le répète sans cesse. Mais peu importe, les gens ne lisent plus les journaux, ils regardent la TV-« Réalité » ; comme le dit Arnaud Montebourg dans Le Monde aujourd’hui à propos de la France : il est devenu incompatible d’être téléspectateur et citoyen. Et Berlusconi a su imposer son image ; il maintient donc, à 48 heures de la proclamation des résultats, un suspense complet sur l’issue du scrutin. Il y a dans cette histoire motif à se flinguer plusieurs fois pour tout ceux qui entretiennent encore une relation béate à l’idée de démocratie. Une fois pour toutes, l’électeur est un en moyenne un individu stupide, bovin, égoïste, influençable, façonné par sa télévision. Il faut cesser d’espérer avoir des hommes politiques honnêtes, soucieux du peuple ou compétents tant que la majorité de nos concitoyens (en Italie ou ici, ce n’est pas fondamentalement différent) votent sans sourciller pour les crapules de la pire espèce, juste parce qu’il s’identifient à l’image proposée ou parce qu’ils sont supporters du Milan AC. Mais le plus grave, dans le cas Berlusconi, particulièrement dans le cadre de cette élection, c’est que c’est clairement à une résurgence du fascisme qu’on a affaire. Que ce soit son propre comportement, le choix de ses alliés (parmi lesquels Gianfranco Fini, mais aussi maintenant la petite-fille de Mussolini), ou même sur certains points le contenu de son programme, Berlusconi est aujourd’hui un candidat fasciste. Sans l’existence de l’Union européenne, il aurait probablement déjà réédité le pronuciamento mussolinien. Peu importe qu’il gagne ou qu’il perde, il est désormais certain que la mémoire des Européens est bien courte et que le fascime est de retour eu Europe au point de pouvoir atteindre la majorité des voix.

Surveillance. Chaque jour ou presque, en ouvrant son journal, on découvre l’apparition sur le « marché » (parce qu’évidemment toutes ces choses font l’objet d’un commerce) de nouvelles techniques de surveillance et de biocontrôle. Je dois avouer que c’est une des questions de société qui me préoccupe le plus depuis déjà un bout de temps (j’en avait d’ailleurs dit un bref mot il y a quelques mois). Le champ de l’intimité recule sans cesse au nom de divers motifs présentés comme incontestables (allant de la lutte contre le terrorisme à la sécurité routière, en passant par la prévention médicale ou la protection des enfants) mais qui ne sont nullement mis en balance avec des dangers que représente la mise en place d’un véritable Big Brother, diffus sans doute mais bien réel. Le droit à la vie privée ne concernera bientôt plus que les stars qui poursuivent des paparazzis pour prise de photos à un moment non désiré. La résistance à l’ordre capitaliste autoritaire devient chaque jour plus difficile, plus dangereuse, tant nous sommes surveillés dans chaque acte de notre vie. Dans la presse de ce jour, donc, deux questions sont en débat à ce sujet : la géolocalisation par GSM et la mise en place de boîtes noires dans les voitures, capables, pour certaines d’entre elles, de transmettre en temps réel à un central, toutes les informations concernant la conduite du véhicule (vitesse, usage des phares, etc). On apprend que de nombreuses sociétés recourent déjà à ce genre de techniques pour surveiller leur personnel mobile et « sécuriser » ainsi leurs clients. Est-il vraiment besoin de commenter longuement ?

Code de la route. Terminons sur un sujet plus léger et néanmoins automobile. On entend de nouveau parler du code de la route en Belgique. Les méga-amendes vont paraît-il être modifiées et la situation sera améliorée. Il est vrai, comme l’écrit Pierre Bouillon dans un billet truculent dans le Soir, que ça pourrait difficilement être pire. En ce qui me concerne, au-delà des très nombreuses critiques de bon sens qui sont faites à raison, le truc que je ne comprends pas, mais vraiment pas, dans cette affaire d’amendes très chères, c’est qu’elles ne soient pas proportionnées aux revenus des contrevenants (il paraît qu’en Finlande, c’est comme ça que ça fonctionne) ou, pourquoi pas, à la cylindrée ou au prix de la voiture concernée, ce qui revient plus ou moins au même. Car si les sommes peuvent monter assez vite (150 EUR comme rien), elles restent dérisoires pour une partie de la population tandis qu’elle constituent de véritables enclumes sur la tête des gens qui ont des revenus plus modestes.

Y’a du boulot,...

Notes

[1Qui est depuis lors devenue brésilienne pour la plus grande tristesse des tenants du patriotisme économique.