Les archives des Bulles

Une Mayday 006 très politique

mercredi 3 mai 2006, par François Schreuer

Avant-hier, c’était la Mayday, à Liège comme dans plein d’autres endroits en Europe et même dans le monde [1]. Après avoir passé la journée dans la mobilisation, j’ai un bon goût en bouche, que j’ai envie de vous faire partager.

La Mayday, si vous connaissez pas, je vous suggère de vous y intéresser d’urgence. Le processus Euromayday est né à Milan (où la parade a rassemblé cette semaine une centaine de milliers de personnes) et s’est dispersé partout en Europe à la suite de la déclaration du Middlesex, rédigée en marge du forum social de Londres le 19 octobre 2004. Il s’agissait de « constituer un réseau transeuropéen de mouvements et de collectifs déterminés à agir avec virulence contre les représentants du libre-échange et pour les droits sociaux valables pour tous les êtres humains vivant sur le sol européen ». La Mayday, c’est un OVNI politique, c’est vrai, un mouvement pas super-classable a priori, voire même franchement bizarre, pétri de sensibilité libertaire et marqué dans ses pratiques par les origines qu’il trouve dans la culture anarchiste, mais bien plus large qu’une chapelle pourtant. D’ailleurs, ça ressemble plus à un souk qu’à une chapelle, de toute façon. Oui, c’est ça, c’est un front large, une alliance pleine de saveurs et de couleurs (surtout du rose) et aussi de substance. Car sa principale force, c’est que le regroupement n’a rien de tactique, il est profond, réel, affectif. Pas mal de gens sont en train de trouver dans ce processus un lieu où s’exprimer et ça c’est très important. De tout ce que j’ai vu dans ma courte vie de militant (quelque chose comme dix ans, que dalle, mais bon), la Mayday est de loin le lieu le plus efficace pour opérer la jonction entre des luttes très diverses : on y retrouve bien sûr les travailleurs flexibles, temporaires, flexworkers, tempworkers, chainworkers. On y trouve des étudiants, qui sont des plus en plus nombreux à devoir bosser pour payer leurs études. On y trouve aussi, et c’est sans doute le fait politiques majeur de la mayday liégoise de cette année, des sans-papiers. Des organisations de malades du sida ont aussi fait la connexion avec le processus, de même que des travailleurs et travailleuses du sexe, dont l’existence est habituellement niée par la gauche bien-pensante. Se retrouvent également dans le processus des écologistes et autres objecteurs de croissance.

Ce n’est pas vraiment ou pas encore une synthèse (quoique), mais quand même un peu plus que la simple juxtaposition de revendications éparses. Le concept central ? Le constat que la précarité d’existence est en train de devenir une condition majoritaire, l’observation du recul inexorable du salariat et la montée de la classe du précariat, le triste mais terriblement criant constat de l’inadéquation des réponses que proposent les syndicats et partis de gauche institutionnels, tous arc-boutés de façon monomaniaque sur la chimère du plein-emploi, au risque de laisser pourrir la situation, au risque de payer cet objectif inatteignable et non souhaitable des pires renoncements sur le fond, c’est-à-dire l’acceptation sciente de la marchandisation tous azimuts de la vie et du suicide écologique que constitue la course à la croissance.

Il y a dans la Mayday moins de revendications que de désirs. Contrairement à beaucoup d’autres mouvements dans lesquels je suis passé ou que j’ai observés, y’a pas grand monde ici qui est persuadé mordicus de détenir une vérité absolue. Poser le problème est déjà une étape importante, les solutions sont en grande partie à construire (elles sont aussi et surtout à vivre plus qu’à projeter, mais c’est une autre histoire). Mais il y a quand même quelques pistes qui sont proposées, à commencer par l’abandon de l’optique travailliste et productiviste qui fait consensus parmi presque tout le monde. L’émancipation ne passe pas nécessairement par le travail, lequel est devenu une valeur extrêmement relative, sujette à caution plus qu’à l’exhaltation habituelle qui fait la substance de la plupart des discours des gens qui décident. Par contre, le revenu reste lui essentiel. D’où l’idée d’opérer une coupure, partielle mais franche, dans ce lien qui unit de façon presqu’ontologique ces deux notions, c’est-à-dire d’instaurer un revenu garanti, qui constitue le principal pôle de la réflexion mais pas le seul. La question des migrations est aussi au centre des débats, de même que celle des conditions de travail. Les revendications sont concrètes, évidentes : la fermeture des centres fermés, la liberté de circulation, la création de droits sociaux globaux, pensés au niveau supranational et non plus aux niveau de moins en moins signifiant des états nations, la gratuité des transports en commun, condition sine qua non d’accès à la plupart des autres droits. Rien à voir, ou pas grand-chose, donc avec ce qu’on a l’habitude de désigner comme l’« extrême-gauche ». Plutôt une suggestion à reconstruire la gauche par la base, en revisitant ses fondements théoriques, et puis aussi en essayant d’hériter des luttes passées de manière un peu moins malhonnête et un peu plus créative que ce qu’a pris l’habitude de faire la social-démocratie ces dernières décennies. Mais trêve de généralités.

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photo exexalex

La Mayday, cette année à Liège, c’était humide, pluvieux même. Et malgré tout terriblement coloré — les couleurs, quand on les mouille, elles perdent un peu d’éclat mais gagnent en profondeur, vous avez remarqué ? Il y avait la Samba de Gand qui n’a pas son pareil pour mettre l’ambiance et donner du souffle. En tête du cortège, barrait la route un grand « Rêve générale » du meilleur effet, piqué aux camarades français anti-CPE, qui l’ont eux-mêmes repris d’avant. Le Pinky Pop Block dansait et tournoyait, légères fées, protectrices et souriantes. Venait ensuite le cortège des sans-papiers emmenés par l’UDEP, massif et terriblement déterminé. Il y a aussi la clown army et plein d’autre gens.

C’était un peu moins chaud que l’année dernière, tant du point de vue de la météo que des actions qui ont été faites par des activistes le long du parcours, mais plus chaleureux, enfin c’est au moins comme ça que je l’ai vécu. En 005, la Mayday avait été un pur moment de libération, de fête et d’occupation physique du terrain urbain qui s’était laissé faire pour le coup. Ici, on est entré dans quelque chose d’autre.

Et de fait, l’ambiance était aussi beaucoup moins insouciante que l’année dernière : la tension avec la police, inexistante l’année passée, était ici palpable (même si les flics ont eu l’intelligence de rester discrets), notamment suite à un accrochage avec la police samedi pendant une vélorution. On a parlé de quelques arrestations, mais je n’ai pas d’info précise à ce sujet. Il y avait même des autopompes qui nous attendaient pour le cas où on n’aurait pas été sages. Il y avait aussi pour les participants la responsabilité de la présence des sans-papiers, venus très nombreux : quand on sait les rumeurs qui courent avec insistance sur les méthodes off du ministère de l’intérieur vis-à-vis des sans-papiers, y’avait intérêt à éviter que ça dégénère. Il y avait aussi beaucoup d’enfants. Bref, la priorité a été donnée à la protection de la parade plutôt qu’à un déchaînement de folie créative et peinturlurante. Même l’actualité politique a incité les activistes à la modération puisque des actions symboliques de dénonciation de la vidéo-surveillance étaient prévues, qui ont été annulées au dernier moment pour éviter de brouiller inutilement le message politique quelques semaines après le meurtre hyper-médiatisé d’un jeune garçon dans la gare centrale de Bruxelles (même s’il y aurait beaucoup à dire et à redire sur les remous provoqués par cette affaire). Sur ce dernier point, je ne suis pas sûr que c’était une bonne idée de renoncer à s’exprimer, mais c’était sans doute la voie de la sagesse.

Quoi d’autre ? La mayday est entrée dans le paysage médiatico-politique belge cette année : des représentants politiques sont venus faire acte de présence au moment du départ de la parade, même si cette présence n’était sans doute pas extrêmement opportune, c’était un signe à ne pas négliger. Quelque chose qu’il va falloir gérer et dont il va falloir se protéger aussi. Il est vrai que cette année le processus a été particulièrement construit, en s’appuyant tout d’abord sur le travail du collectif Flexblues [2], dont on retrouvait d’ailleurs la mascotte nommée Bob le Précaire incarnée pour le première fois dans la parade. Une action commune du réseau européen, accompagnée d’une conférence de presse multilingue [3], a ensuite été organisée dans le courant du mois d’avril à Bruxelles. Puis, de nombreuses autres actions (bal des précaires, action de sensibilisation des intérimaires, vélorution, etc) ont suivi. Un magasin gratuit est d’ailleurs encore prévu ce samedi à Liège.

De même, la plupart des médias (mais pas tous) ont couvert l’événement. Malgré de grosses maladresses et approximations dans les articles qu’on a pu lire, on peut dire que les journalistes commencent timidement à capter qu’il y a quelque chose qui se passe. Le journal du mardi, par exemple, y est allé d’un long entretien avec Alex Foti et Marc Monaco, respectivement membres de l’organisation des parades milanaise et liégeoise. La question de la précarité est en passe de devenir un enjeu politique, sur lequel tout le monde va devoir se positionner. Bien sûr, les récupérations ont déjà commencé, notamment sur le thème « les jeunes protestent, qu’est-ce qu’ils sont mignons » — la RTBF avec son émission mielleuse et outrageusement paternaliste des « jeunes » (ce que je peut détester ce mot) qui « s’en mêlent » fait assez fort dans ce genre-là. N’empêche, le journal parlé de la Première a fait un truc pas banal ce matin : il a fait passer la Mayday avant les discours politiques du 1er mai. Les voix anonymes de quelques militants ont donc précédé celle des présidents des partis ou des syndicats. Et on a parlé couleurs et nouveaux droits avant d’entendre le discours tristement ultra-sécuritaire du président du PS qui sait qu’on ne déconne pas avec une campagne électorale locale et ne s’est pas privé d’en rajouter une couche dans la démagogie.

Voilà, c’était juste un rapide topo à chaud, peut-être quelque chose de plus construit arrivera-t-il un de ces jours si j’en trouve le temps pour un peu étayer toutes les amorces lancées ici, en particulier la question du plein-emploi comme illusion dangereuse justifiant de graves renoncements. Je crois qu’il y a ces temps-ci quelqu’un chose de fort qui est en train de naître ; le mouvement social est en train de retrouver une ossature et des objectifs lui permettant de sortir de la posture défensive, nécessaire mais déprimante, dans laquelle il est plongé depuis un nombre d’années déjà si conséquent. On est en train d’arrêter de penser que toute revendication doit être minable et ultra-« réaliste » pour avoir le droit de s’exprimer. On est en train de se rendre compte que si on met tout le monde ensemble, y’a peut-être bien moyen de construire de nouvelles choses belles.

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photo exexalex

Lire aussi le compte-rendu de ttx sur Indy. J’ai aussi mis en ligne quelques photos. D’autres photos encore sur le site de la Mayday.

Notes

[1Des liens se créent notamment avec le Japon ou les Etats-Unis.

[3Qu’on peut réécouter ici.