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Pourquoi il faut soutenir Bahar Kimyongür

dimanche 7 mai 2006, par François Schreuer

Le 28 février, le tribunal correctionnel de Bruges a condamné, en application de la récente loi « anti-terroriste » belge, plusieurs militants du DHKP-C à de très lourdes peines de prisons. Parmi ceux-ci se trouvait non seulement Feriye Erdal, dont la fuite a largement défrayé la chronique mais dont il n’est pas question ici, mais aussi Bahar Kimyongür, ressortissant belge, diplômé de l’ULB, qui a été condamné à quatre années de prison ferme. La raison pour laquelle Bahar Kimyongür a été condamné ? Son appartenance à une organisation. Le tribunal ne l’a pas poursuivi pour des crimes ou des délits, ni pour une complicité dans la réalisation d’un crime ou d’un délit. Non, il s’est contenté de relever que Bahar Kimyongür fait partie du DHKP-C, organisation qualifiée de terroriste par l’Etat turc et figurant sur la liste européenne des organisations terroristes [1]. Ceci pose très gravement question. Comme l’a immédiatement et avec beaucoup d’acuité écrit Jean-Claude Paye, commentant le procès de Bruges, « [...] les notions d’organisation criminelle et d’organisation terroriste (...) créent des délits d’appartenance. Elles permettent de poursuivre des personnes, qui n’ont commis aucun délit matériel [...] ». Personne, en effet, n’a prétendu que Bahar Kimyongür ait commis d’autres méfaits que des déclarations, ni tenu d’autres armes que des stylos et des micros.

Le cas Kimyongür — qui commence à ressembler furieusement à une affaire d’Etat — a bruyamment rebondi il y a dix jours avec son arrestation aux Pays-Bas par la police néérlandaise, vraisemblablement renseignée par les autorités belges. C’est que Bahar Kimyongür étant de nationalité belge, la Belgique ne peut l’extrader vers la Turquie, laquelle ne demande pas mieux que de pouvoir disposer de cet opposant. Les Pays-Bas ne sont par contre pas soumis aux mêmes préventions que la Belgique. Que la Turquie pratique la torture ou respecte de façon plus que contestable les droits de la défense ne devrait probablement pas empêcher les autorités néerlandaises d’offrir à Kimyongür un aller simple pour Ankara. De là à penser que le gouvernement belge a voulu se faire pardonner la fuite de Erdal en livrant Kimyongür, il n’y a qu’un pas qu’il semble raisonnable de franchir, ce que n’hésitent pas à faire de nombreux commentateurs. Ajoutons que la détention de Bahar Kimyongür risque de le priver du droit à son procès en appel, programmé pour cette semaine, même si ses avocats tentent de le faire reporter.

Précisons, même ce ne devrait pas être nécessaire, insistons lourdement sur le fait qu’il ne s’agit nullement ici de prendre parti pour le DHKP-C — qui n’est pas au demeurant une organisation très sympathique — mais simplement de défendre l’Etat de droit, c’est-à-dire notamment le droit pour chacun d’être jugé de façon équitable, de n’avoir à répondre que des actes qu’il a commis. En l’occurrence, Bahar Kimyongür a été jugé d’une façon qui insulte tout démocrate : ce qu’on lui reproche, répétons-le, n’est pas d’avoir commis des crimes ou des délits ni de s’en être rendu complice de l’organisation mais bien d’adhérer aux idées d’une organisation et d’en avoir — preuve de cette adhésion — notamment traduit un tract.

Mais défendre l’Etat de droit, le droit de chacun à un procès équitable n’est manifestement plus quelque chose d’évident. C’est affolant de poser ce contat, même s’il le faut bien. Cette attitude qui aurait en d’autres temps été immédiatement reconnue comme juste et démocratique peut même aujourd’hui faire l’objet d’attaques en règle de la part des médias, notamment, soumis qu’il sont à la psychose sécuritaire et à la doxa « anti-terroriste ». Ainsi, Roland Planchar a écrit dans La libre cette phrase terrifiante :

Voilà donc que de nouvelles vagues risquent de toucher le monde politique. Lundi déjà, des sympathisants du DHKP-C ont manifesté devant les locaux de l’ambassade des Pays-Bas, à Auderghem. Dans l’espoir d’obtenir que leur ami ou complice — selon l’angle où on voit les choses, puisque le DHKP-C a tué plusieurs fois en Turquie — ne soit pas extradé.

Ce propos a — heureusement — fait l’objet d’un rectificatif partiel et timide [2] de la part de La libre, qui a aussi, publié la réponse vigoureuse que le philosophe Thomas Berns, la juriste Emmanuelle Bribosia et le physicien Jean Bricmont se sont chargés d’écrire et que je vous suggère de lire.

Plus globalement, on assiste visiblement à l’installation depuis quelques années d’un état d’exception permanent, qui dans le cas présent passe par l’instrumentalisation de la justice à des fins de basse politique selon laquelle la vie d’un être humain ne vaut pas grand-chose face à la nécessité d’entretenir de bonnes et fructueuses relations avec un Etat qui, s’il est criminel, n’en est pas moins un des plus grands marchés émergents aux portes de l’Europe. Il n’est pas loin le fameux néo-fascisme dont parlait Gilles Deleuze en 1977, « entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une paix non moins terrible [que l’ancien fascisme], avec l’organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargé d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte ... ».

S’il faut, avant de conclure, dire deux mots sur le DHKP-C en tant que tel, contentons-nous de constater qu’il est loin, très loin, d’être tout rose, en raison de ses sources d’inspirations idéologiques staliniennes autant qu’en raison de ses méthodes violentes, mais il est plus que difficile, je crois de juger de façon trop détachée ce qui se passe en Turquie où la violence venant des autorités est loin d’être négligeable et a souvent été la première à s’exercer. Je ne crois pas qu’il soit très juste de qualifier de « terroriste » une organisation qui s’inscrit dans un contexte où les mouvements subversifs quels qu’ils soient subissent eux-mêmes un terrorisme d’état (torture, détentions arbitraires, etc). Évidemment, ce dernier n’est pas concerné par la « guerre contre le terrorisme » chère au président Bush et à tous ses vassaux, maudit soient-ils.

Bref, je vous invite si vous partagez les idées exprimées ici à signer la pétition lancée par le Comité liberté d’expression et d’association (CLEA) et à relayer cet appel aussi largement que possible. Plus fondamentalement, il s’agit également de réclamer l’abolition des lois « anti-terroristes » qui sont surtout des lois liberticides et politiques.

Pour plus d’info, voyez la revue de presse de mouvements.be sur le sujet.

À suivre dans ces pages : Affaire Kimyongür : le crime du gouvernement belge (19 septembre 2006)

Notes

[1Laquelle liste est déjà en elle-même un problème, tant dans son principe — quelle est sa signification ? — que dans son contenu tant elle constitue un instrument de la politique étrangère reflétant les choix d’alliances des gouvernements européens plus que quoi que ce soit d’autre.

[2Littérallement : « MAUVAISE PLUME POUR ACHEVER l’article consacré, mardi 2, à l’arrestation aux Pays-Bas de Bahar Kimyongur, membre du groupe turc DHKP-C reconnu terroriste le 28 février par la justice de Bruges (et non de Bruxelles, comme indiqué par erreur). Par une phrase maladroite, nous associions en effet au dernier paragraphe Daniel Flinker, du « Comité liberté d’expression et d’association » (Clea), et ce même comité au DHKP-C. Ce qu’ils ne sont nullement, nous fait justement remarquer le Clea en précisant qu’il soutient Bahar Kimyongur dans la mesure où il a droit à son procès d’appel, fixé au 8 mai, malgré cette arrestation. ».