Les archives des Bulles

Actualité de la résistance au système publicitaire

samedi 20 mai 2006, par François Schreuer

« La pub, elle fait partie de notre monde, on n’est pas là non plus pour la critiquer »
Lionelle Francart, journaliste à la RTBF

Quelques infos relevées sur la toile et ailleurs.

Naïveté pubarde. La première chaîne radio de la RTBF a consacré à la publicité l’édition de son émission « Quand les Jeunes s’en mêlent » [1] diffusée cette après-midi. Le panel des intervenants était — comme d’habitude, il faut bien le dire, quand les grands médias traitent de la question — totalement déséquilibré puisqu’une quinzaine d’intervenants étaient ouvertement (voire outrancièrement) favorables à la publicité contre une seule intervenante défendant le point de vue du mouvement antipub et un intervenant se situant dans une position plus médiatrice.

L’émission vaut néanmoins la peine d’être écoutée tant la naïveté des jeunes pubards — étudiants en publicité à Saint-Luc à Liège — et des autres intervenants invités à l’émission est frappante. Ils sont, pêle-mêle, persuadés de l’utilité de la publicité qui serait « informative », « divertissante », voire carrément « artistique » [2], négligent avec assurance la nuisance pourtant incontestable que représente la publicité (« les gens qui n’aiment pas, ils n’ont qu’à ne pas les regarder » répondent-ils à ceux qui enragent de voir leur ville couverte de panneaux publicitaires et ne plus pouvoir écouter la radio ou ouvrir un journal sans en être assaillis), ne pensent pas que les enfants doivent être préservés de la publicité et sont totalement aveugles quant au système économique dont la publicité n’est que l’agence de propagande. Ils cautionnent par principe l’idée de croissance et d’augmentation de la consommation (« ça fait de l’emploi »), ne pensent pas qu’il y a un lien entre la publicité et l’exploitation sociale (l’exemple du travail des enfants dans les usines des grands équimentiers sportifs, donné par la militante antipub présente, ne les a manifestement pas perturbés dans cette conviction) ou les nuisances écologiques. Couronnement symbolique de cette avilissement, ces jeunes pubards sympathiques n’ont pas peur d’affirmer — comme si la chose était naturelle quand on a vingt ans — qu’ils veulent « changer le monde ». On saurait difficilement trouver meilleure illustration de la capacité effarrante qu’a le système publicitaire à digérer tout slogan, tout concept, tout mouvement — sans rien y comprendre — pour le récupérer et en faire du fric [3].

L’émission est disponible en ligne. J’en ai cependant également fait une copie ici à toutes fins utiles (ou cas, probable, où elle disparaitrait du site de la RTBF au bout de quelques temps) :

MP3 - 20.7 Mo

Pétition. La pétition contre la suppression de la règle des « 5 minutes » à la RTBF, visant à limiter la pression publicitaire sur les enfants [4] et dont j’avais dit un mot au moment de son lancement, a bien marché puisqu’elle a réuni plus de 5000 signatures, lesquelles ont été remises à la ministre concernée par une délégation composée notamment de Philippe Mazy et Bernard Hennebert, respectivement responsable de RAP et animateur du site Consoloisirs. Sans doute, à l’heure où les médias ont tellement de mal à critiquer de façon un petit peu conséquente la marchandisation du monde et le pouvoir des multinationales sur nos vies, est-il franchement souhaitable de réclamer l’éradication complète de publicité sur le service public audiovisuel, seule garantie de son indépendance. Cette remarque a d’ailleurs été faite dans de nombreux commentaires postés par les signataires de la pétition. Il n’empêche, même la seule suppression de la publicité pour les enfants dans les plages horaires qui leur sont consacrées est loin, très loin de faire l’unanimité. Ce que souhaite la direction de la RTBF, c’est en effet la suppression du plafond de 25% des recettes venant de la publicité (lire à ce sujet l’intervention de Jean-Baptiste Godinot dans La Libre) [5]. Il y a fort à craindre que la transformation que l’on connaît de la RTBF en scène de divertissement de masse (le sport et les émissions en étant les deux mamelles) et beaucoup moins en outil d’éducation populaire ne soit qu’un début.

Neuromarketing. La technologie évolue et l’on se dirige désormais vers des publicités actives, s’adaptant au consommateur. Le Monde publie un intéressant article de Laurence Girard sur le sujet [6], dans lequel on peut par exemple lire :

Des experts spécialisés en neuromarketing tentent d’appréhender l’émotion du client, de décrypter le processus de décision d’achat. « C’est la version XXIe siècle du subliminal. Comment imprégner un cerveau d’une publicité sans qu’il s’en rende compte ? », explique Olivier Oullier, chercheur au CNRS à Marseille mais aussi à la Florida Atlantic University aux Etats-Unis. [...] Avant même le déploiement de cette nouvelle science, marques et publicitaires cherchent à créer une communication personnalisée, plus ciblée, pour amadouer les plus rétifs. Les révolutions technologiques à venir servent leur projet. Les consommateurs seront de plus en plus équipés — téléphone mobile de troisième ou quatrième génération, journaux électroniques. Les réseaux de communication urbains vont monter en puissance, grâce aux technologies infrarouge, Bluetooth, Wi-Fi, RFID, etc. Et la ville va se vêtir d’écrans d’affichage électronique, de « puces » disséminées dans les vitrines. Avec ce maillage électronique, la publicité ne lâchera plus le consommateur. [...] À Tokyo, grâce à une image projetée sur un trottoir, les piétons se retrouvent comme entourés de papillons et du logo de la marque de beauté Kanebo qui bougent au gré de leurs mouvements de bras. Les réactions des passants sont analysées en temps réel par un logiciel de traitement d’image. Aux Etats-Unis, Google, le poids lourd de l’Internet, a jeté son dévolu sur San Francisco et propose d’offrir gratuitement à tous les citoyens une connexion sans fil (Wi-Fi) à Internet. Mais, en contrepartie, chaque internaute devra accepter d’être « suivi électroniquement » en temps réel : Google enverra des publicités ciblées en fonction de là où il se trouve.

Cet article est agrémenté d’une petite chronologique que je reprends in extenso juste pour mémoire : « 1830 Les annonces commerciales apparaissent dans les journaux. 1880 Essor de l’affichage dans les rues. 1920 La réclame fait son entrée sur les ondes radio. 1937 Les films publicitaires arrivent sur les écrans de cinéma. 1968 La télévision diffuse ses premiers spots. 1995 La publicité investit Internet. 2005 Apparition de nouveaux canaux de diffusion : iPod, consoles de jeux, etc. Premières affiches publicitaires interagissant avec les téléphones mobiles. »

Plusieurs autres médias ont également relevé l’info, notamment Marianne.

Éloge. Un peu de lecture : une revue nommée Mortibus qui vient semble-t-il de se créer et qui a l’air à première vue de vaquer du côté du post-situationnisme publie un texte de Michaël Löwy intitulé « Éloge de la publiphobie ». Des arguments déjà vus (notamment dans les textes du groupe Marcuse) et d’autres pas.

GIF - 33.5 ko

Autocollants. Je profite de ce post pour signaler que l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP) publie une série d’autocollants assez bien foutus, dûs notamment au dessinateur Titom. C’est un bon outil, me semble-t-il, pour visibilier le mouvement antipub et susciter le débat : collez un de ces autocollants survotre agenda ou le dos de votre laptop, ça vous donnera sûrement plein d’occasions de parler autour de vous du mouvement de résistance au système publicitaire. C’est aussi une bonne occasion de filer un petit coup de pouce à RAP.

À lire. De façon plus générale, pour rester informés de l’actualité de la question, je vous suggère de consulter régulièrement la page, régulièrement mise à jour, du portail mouvements.be ainsi que le fil RSS thématique.

Notes

[1Plus connue sous le nom de « Quand les Jeunes sentent le miel », dû à Juan d’Outrelmont

[2Soit dit en passant, il est pour le moins inquiétant — voire significatif de la perversion généralisée que représente le système capitaliste — que ce soit l’enseignement « artistique » qui forme ces gens qui parlent naturellement de « cibles » pour désigner des êtres humains ; et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

[3À ce sujet, lire les nombreux papiers sur le rapport du journal Libération à la publicité ainsi que le livre de Pierre Rimbert : Libération, de Sartre à Rothschild.

[4À ce sujet lire l’article de François Brune dans Le Monde diplomatique de septembre 2004 « De l’enfant-roi à l’enfant-proie ».

[5La situation est, soit dit en passant, assez comparable dans d’autres pays, notamment en France. Cf. Gérard Davet et Laurence Girard « Le service public veut plus de publicité » in Le Monde, samedi 28 janvier 2006.

[6Lire aussi Annie Kahn, « Avec JCDecaux, l’Inria imagine la publicité sur mesure pour le chaland » in Le Monde, vendredi 31 mars 2006.