Les archives des Bulles

Renaissance

dimanche 9 juillet 2006, par François Schreuer

J’ai vu hier soir Renaissance, film d’animation français de Christian Volckman actuellement à l’affiche. À ne pas manquer, selon moi, même s’il est marqué de quelques défauts, heureusement largement compensés par ses qualités, dont le graphisme — qui se contente presque d’un bout à l’autre d’une écriture tranchée de noir et de blanc, sans la moindre nuance de gris — est loin d’être la moindre.

La grande réussite du film tient d’abord dans l’univers futuriste, splendide à défaut sans doute d’être parfaitement crédible, qu’il parvient à poser, celui d’une ville de Paris transposée en 2054 où surnagent curieusement, seules reconnaissables, les attractions à touristes que sont la butte Montmartre, la tour Eiffel ou Notre-Dame de Paris, lieux où se déroulent plusieurs scènes importantes. Il y a aussi les voies-sur-berges pompidoliennes bizaremment demeurées qui surplombent une Seine désormais enfoncée dans le sol de quelques dizaines de mètres, comme un canyon au milieu de la ville.

Quelques superbes (et trop rares) plans offrent cette somptuosité au regard, notamment le bref plan d’ouverture qui voit l’oeil s’enfoncer dans les strates successives de la ville, partant des loft arborés qui surnagent tout en haut de la canopée de béton et d’acier, quelques centaines de mètres au dessus des bas-fonds où grouille — forcément — un monde interlope qui a quelentre les monstrueux piliers d’aciers qui soutiennent l’ensemble. Car, bien sûr — envisage-t-on sérieusement aujourd’hui une oeuvre d’anticipation qui n’intègre pas cette dimension ? — ce monde est terriblement inégalitaire. Quelques échos renvoient ici au Paris dépeint par Bilal dans la triologie Nikopol.

Le propos du film est simple et le scénario (sur lequel on relèvera l’intervention de Jean Bernard Pouy) classique entre les classiques : l’inspecteur Karas, un policier teigneux au passé mystérieux est chargé de retrouver une jeune scientifique d’origine russe très brillante qui s’est faite enlever pour des raisons inconnues. Il apparaît rapidement qu’il n’est pas seul sur le coup et que d’étranges commandos invisibles assassinent un à un les témoins de l’enquête. On nage, comme on le voit, entre poncifs et clichés, mais c’est aussi cela qui fait la force du film. Lequel s’enrichit bientôt d’un enjeu éthique : l’enquête de Karas touche en fait à une découverte scientifique majeure dont souhaite s’emparer une multinationale totalitaire à la Big Brother — Avalon, sorte de mélange entre L’Oréal et Microsoft — qui règne qur une bonne partie de cette société, entretenant entre autres ses propres milices privées et disposant d’un pouvoir d’influence direct sur l’appareil judiciaire. Grosso modo, on apprend que si la découverte faramineuse vient à tomber entre les mains de ces capitalistes sans scrupule, leur domination politique deviendra inéluctable et la vie perdra son sens. Du coup, l’enquête policière devient cas de conscience et la netteté morale des personnages s’estompe.

Cette réflexion amorcée (assez superficiellement, il faut bien dire) sur la question du pouvoir et de la domination « douce » d’un système capitaliste aussi lisse en surface qu’impitoyable et liberticide prend en bonne partie la forme d’un discours sur la publicité, emblème par excellence du factice et du mensonge — la publicité étant en quelque sorte au XXIe siècle ce que la propagande d’état était au XXe. Le film nous y renvoie à plusieurs moments-clés et le récit s’achève comme il s’est entamé sur une publicité parlante ventant la beauté que permettent les produits d’Avalon comme pour nous rappeler de ne pas nous contenter, dans la lecture du monde, de la superficialité que vantent les pubards. Cette critique, même imparfaite, est bienvenue, d’autant plus qu’un projet aussi exigeant que celui-ci n’a pas nécessairement les plus grandes facilités à sortir son épingle du jeu dans le système de la diffusion culturelle dont on sait à quel point il est sous influence du système publicitaire si soucieux de son image. N’empêche, un très gros élément vient perturber ce propos : le film est tout simplement truffé de publicité « embarquée ». Les voitures futuristes qui circulent dans le film sont frappée du sigle d’un grand constructeur automobile français (dont les studios de création ont d’ailleurs contribué à la réalisation des prototypes), plusieurs grandes marques apparaissent ici et là dans le film. Comment interpréter cela ? Je n’en sais rien. Il y a en tout cas sur ce point quelque chose de franchement schyzo dans le chef des concepteurs du film. On se rappelle ici le cas de Minority Report de Steven Spielberg, bon film d’anticipation là-aussi, dénonçant là-aussi les dangers d’une société totalitaire et truffé là-aussi de publicités embarquées, presque subliminales tant elles se fondent dans le décor dont elle ont l’ambition malsaine de constituer un des éléments naturels. Bref.

Pour en revenir à notre casus éthique, la réponse proposée — le refus du savoir comme réponse aux dangers du savoir — est certes un peu décevante car ne constitue pas vraiment une réponse mais plutôt une manière de différer la question (car la machiavélique Avalon finira bien par retrouver la clé) ; tant mieux dans un sens, ça nous évite de céder à l’angélisme, ce qui n’est pas un mince mérite. À l’image du scénario dans son ensemble, qui nous épargne presque les trémolos finaux qui n’étaient pourtant pas loin.

Autre coup de coeur cinématographique, vu ce week-end (deux bons films sur un week-end, c’est du luxe) : Loco 33 (Ultimo Tren), film uruguayen de 2002 dû au réalisateur Diego Arsuaga. Un road movie militant et ferroviaire (ce qui n’est pas du tout banal) dans lequel quelques papys amoureux du rail s’engagent dans l’idée impossible de sauver de l’exil une vieille — et éblouissante de beauté — locomotive à vapeur, fleuron de l’histoire nationale, destinée à être vendue à Hollywood. Le réalisateur parvient à mêler quelques beaux portraits de ses personnages, de superbes plans aériens de cette vieille locomotive à vapeur traversant des étendues vertes interminables et un propos politique clairement affirmé dans un film tout simple, très touchant, qui se boit comme du petit lait.