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Interdire l’emploi aux fumeurs est-il légitime ?

lundi 7 août 2006, par François Schreuer

Ainsi que j’ai déjà en l’occasion de l’exprimer ici, la nuisance que constitue le tabac est fort loin de me laisser indifférent. De manière générale, il me semble que les prérogatives — de juris ou de facto — dont bénéficient les fumeurs sont largement trop importantes au regard de l’ampleur de l’agression quotidienne que constitue encore trop souvent leur pratique pour les non-fumeurs (ou pour les autres fumeurs qui apprécient néanmoins l’air pur). Même si les choses ont fini par (commencer à) évoluer, je trouve par exemple que la tolérance qui continue globalement de prévaloir vis-à-vis de la cigarette dans de nombreux lieux de sociabilité est parfaitement inacceptable et littéralement excluante pour de nombreux non fumeurs. De même, la courtoisie est encore, me semble-t-il, une qualité trop peu répandue chez les fumeurs qui allument, pour la plupart d’entre eux, leur cigarette sans prendre la peine de s’enquérir du désagrément qu’il occasionnent chez les gens qui les entourent. Je suis véritablement révolté par le scandale que constitue la mort annuelle de milliers de personnes victimes d’un tabagisme passif qu’elles n’ont pu éviter, en raison de leurs occupations professionnelles (ce qui toujours le cas, notamment, d’une bonne partie du personnel du secteur HoReCa) ou de pressions sociales. Bref, je suis ouvertement favorable à des règles plus strictes en la matière.

Pour autant, je suis quelque peu (voire franchement) perplexe quand je lis dans Libé que, pour un employeur, « [...] refuser un fumeur parce qu’il est fumeur serait tout à fait légal. Et ce, même s’il respecte les consignes d’interdiction dans l’entreprise. ». C’est du moins, d’après la presse de ce jour unanime à parler de la question, l’avis de la Commission européenne (d’où le titre un peu ahurissant de ce post), qui ne voit aucun obstacle à une telle pratique dans les textes anti-discrimnatoires qui président, comme chacun sait, à notre avenir commun et heureux.

Il me semble, donc, qu’il y a là un risque de dérive assez effrayant, du moins tant que les choses ne sont pas définies plus précisément. Car il ne s’agit pas seulement ici de ne pas engager quelqu’un qui exige de fumer sur son lieu de travail (ce qui a bel et bien un impact sur différents aspects de la relation qu’il entretien avec son employeur ou avec ses collègues), mais bien de s’intéresser aussi à sa pratique privée.

Quelles pourraient être les raisons de ne pas engager un fumeur, en tant qu’il est fumeur ? Peut-être, et c’est bien le seul argument objectif que je perçois, le fumeur est-il d’une santé plus fragile que la moyenne et donc susceptible d’arrêts de maladie plus fréquents. Même si cela est vrai (je n’en sais rien), c’est un type de raisonnement dangereux à tenir, car beaucoup d’autres facteurs peuvent jouer dans ce sens et l’on peut très vite en arriver à refuser les diabétiques, les obèses ou les asthmatiques au motif que ce problème de santé les rend moins compétitifs que leurs collègues. Plus fondamentalement, entériner une telle classification des individus sur des critères physiques revient, dans le même mouvement, à autoriser, par exemple, des pratiques assurantielles discriminantes sur cette même base, ce qui revient peu ou prou à menacer directement un des systèmes redistributeurs les plus efficaces qui existent : la sécurité sociale, « laïque, gratuite et obligatoire », si j’ose dire [1].

On m’objectera bien sûr qu’il faut différencier un comportement délibéré de ce qui relève d’un fait « de nature » et, par conséquent, ne pas confondre une affection dont la victime n’est en rien la cause avec les pathologies liées au tabac, qui découlent d’un choix. C’est un argument pertinent, sans doute (et cela justifie par exemple que des incitations soient mises en place pour décourager certains comportements), mais pas déterminant il me semble, dans la mesure où la frontière entre ces deux alternatives est loin d’être parfaitement nette : le fumeur qui a commencé à fumer à 13 ans sous la pression sociale et parce qu’il a reçu des paquets de cloppes gratuits dans des festivals ou des boîtes de nuit est-il réellement un acteur libre qui a posé un choix conscient et déterminé ? C’est loin d’être évident, et c’est pourtant un cas de figure tout à fait typique. À l’inverse, certains comportements humains « normaux » facilitent le développement de très nombreux problèmes de santé : manque de sommeil ou d’activité physique, alimentation pas aussi équilibrée qu’il faudrait, etc, lesquels comportements peuvent dans certains cas devenir de véritables prises de risques, avec des conséquences bien palpables (quoique rarement aussi évidentes que dans le cas du cancer du poumon chez les consommateurs de tabac). Est-il légitime d’étendre à ces cas le raisonnement que l’on ébauchait pour le tabac. Je ne le pense pas.

Je ne le pense pas pour une raison très simple et fondamentale : accepter de légitimer de telles pratiques dans le chef des employeurs reviendrait à entériner de leur part un droit de regard — et même un droit d’ingérence — sur la vie privée de leurs employés, ce qui est par principe inacceptable. Ce serait la porte ouverte à la mise sous tutelle de quasiment tous les comportements individuels au motif qu’il ont potentiellement un impact sur la productivité du citoyen en tant qu’il est travailleur. On imagine facilement un questionnaire d’embauche s’intéressant aux comportements « antisociaux » des candidats à l’embauche, et pas seulement en matière de consommation de substances nuisibles à la santé — Allez-vous dormir tard ? Avez-vous les pieds plats ? Mangez-vous des légumes tous les jours ? — puis, conséquence logique, des webcams branchées en permanence dans l’appartement des employés et autres systèmes de surveillance pour s’assurer qu’ils n’ont pas menti. Etc.

Bref, la seule chose acceptable, à mon sens, est de déclarer que le lieu de travail est une zone sans fumée (ce à quoi la loi encourage en interdisant désormais de fumer sur le lieu de travail en dehors d’éventuels lieux prévus à ce effet) et prier les gens qui s’y trouvent — travailleurs ou autres — de s’abstenir d’y fumer, quitte à inclure explicitement cette clause dans le contrat de travail.

À ce sujet, je suis encore et toujours frappé de la lâcheté des pouvoirs publics face aux multinationales du tabac dont les pratiques, ainsi qu’on l’a mille fois démontré, relèvent plus de la criminalité organisée que d’autre chose. En particulier, je ne comprends pas que la loi tolère que les cigarettiers « épicent » leur came de susbtances directement destinées à établir une dépendance physique des consommateurs, alors que cette pratique est connue.

Notes

[1En tordant un tout petit peu la réalité qui n’est pas si simple.

Messages

  • Info complémentaire à mon post d’hier : Le Soir de ce mardi 8 août signale que la loi belge n’autoriserait pas le type de discrimnations que la Commission européenne semble trouver acceptable et bannit en bloc et par principe toute discrimination (ce qui soulève l’intéressante question de la définition précise de ce qu’est une « discrimination » et des conséquences peut-être inattendues d’une telle position de principe, mais ce sera pour un autre post). Donc, non seulement, il ne sera pas légal en Belgique de refuser d’engager un fumeur, parce qu’il est fumeur, mais, si je comprends bien, il ne le serait pas non plus de refuser d’engager un fumeur qui exige de pouvoir fumer durant son temps de travail, ce qui, là encore, suscite certaines questions (quid des travailleurs amenés à être en contact avec des enfants, par exemple ?).

  • Je dois t’avouer que, comme toi, ce problème me laisse perplexe. Comme toi, je considère que la vie privée ne doit pas entrer en ligne de compte.

    Cependant, je vois une exception : être capable de rester une longue période sans fumer. Par exemple les pilotes d’avion ou les stewards. Ils ont le droit de fumer chez eux mais ils est strictement interdit de fumer sur le lieu de travail.

    Enfin, je sais pas si tu vois ce que je veux dire.

    Quoiqu’il en soit, j’approuve parfaitement le fait qu’il faille être beaucoup plus intolérant avec les fumeurs. Et même les courtois : c’est extrêment difficile de refuser lorsque 2 personnes à ta table s’échange la cigarette, la porte aux lèvres et te demande si ça dérange.

  • Je salue tout de même l’effort d’objectivité de l’auteur de l’article et ses sains scrupules démocratiques. Manifestement, il est non fumeur et commence à s’interroger sur les dégâts provoqués dans notre société par le lobby anti-tabac.

    Ma "qualité" de gros fumeur m’a sans doute fait ressentir la nuisance du lobby anti-tabac un peu plus tôt C’est cette secte qu’il faudrait interdire. Elle est plus dangereuse que le tabac car tout aussi nocive et apporte l’intolérance et l’injustice sociale en plus.

    Croyez-vous qu’un seul citoyen belge ou français arrivé à l’âge adulte ignore encore que le tabac est un facteur de risques pour la santé ?

    Non, n’est-ce pas ? Cela signifie que la nécessité d’information a été parfaitement rencontrée. Il suffit donc d’introduire une leçon sur les risques du tabagisme dans les programmes scolaires pour que les jeunes en aient également conscience.

    Alors, à quoi sert leur propagande omniprésente ?

    A défendre les non-fumeurs ? A abaisser le coût des soins de santé ? Laissez-moi rire !

    Tout médecin connaît l’effet placebo, tout pédagogue connaît l’effet Pygmalion. Ce sont deux expressions de l’extraordinaire faculté du cerveau, de modifier, à l’insu de leur propriétaire, dans un sens positif ou négatif leurs propres performances, le métabolisme de leur proptre corps. On a situé à 30% l’effet thérapeutique d’un placebo. L’expérience a aussi démontré que deux classes d’élèves de valeurs identiques évoluaient dans le sens de l’opinion qu’avaient d’elles leurs professeurs à qui l’on avait fait croire qu’ils avaient affaire à des cancres ou a des surdoués. Et cela s’observe même chez les animaux !

    Alors, à quel objectif correspondent les inscriptions (et bientôt les photos traumatisantes) que le lobby anti-tabac a réussi à imposer d’apposer sur les paquets de cigarettes ?

    Simplement à provoquer, par effet placebo inversé, les troubles et maladies qu’elles annoncent et ce afin d’assurer la perrennité de leur lobby.

    Si 30% des cancers du poumon sont provoqués par la cigarette, pour 70%, l’explication est ailleurs.
    Il faut donc accuser le tabagisme passif, d’où une forte propagande pour dénoncer les risques liés au tabagisme passif qui seraient, selon la secte anti-tabac, "aussi importants, sinon plus, que pour les fumeurs actifs".
    Malheureusement, c’est le même lobby qui dénonçait comme ingrédients les plus toxiques de la cigarette les additifs placés par les cigarettiers pour provoquer l’assuétude. Alors, comment se fait-il que les fumeurs passifs, s’ils encourent les mêmes risques que les actifs, ne sont pas sujets à l’accoutumance ? L’explication la plus évidente est que les additifs les plus toxiques, sensés la provoquer, ne les atteignent pas.
    Je suis preneur de statistiques pour autant que le protocole de la manière dont elles ont été obtenues soit communiqué et puisse être critiqué objectivement. Jusqu’à preuve du contraire, il est facile de se suicider en utilisant les gaz d’échappement de sa voiture mais j’ai beau passer des nuits entières dans un local fermé en enchaînant les cigarettes, je n’y parviens pas. ;>)

    En revanche, je suis allergique à la propagande, au bourrage de crânes, au lavage de cerveaux. Chacun sait que propagande = mensonge et qu’elle est le fait de toutes les dictatures ; de Staline à Mao en passant par Hitler,tous l’ont utilisée.

    Pour vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, il a été possible aux fumeurs et non-fumeurs de faire preuve, les uns envers les autres d’un respect mutuel. Il était souvent de mise, hélas pas toujours, mais dans ce cas, de l’un et l’autre côté, la tolérance permettait d’en surmonter la déception. On aurait dû, on aurait pu mener des campagnes de sensibilisation au respect d’autrui. C’eût été développer une valeur positive, indispensable dans notre société et pas seulement dans la relation entre fumeurs et abstinents.
    Au lieu de cela, on a préféré interdire, accuser les fumeurs, les désigner à l’opprobre de la population, les priver de pouvoir d’achat par la multiplication de taxes, les bannir des lieux de travail et à présent des lieux de détente que sont les restaurants et les cafés.

    Regardez l’Histoire : c’est ce qui est arrivé aux Juifs dans les années 30.

    Et qu’on ne vienne pas prétendre que la situation est différente parce qu’il suffit aux fumeurs de s’arrêter pour être à nouveau admis. La plupart ne peuvent plus s’en passer. Deux tiers ont essayé sans résultat.

    Et les augmentations du prix du tabac n’ont pas dissuadé les fumeurs. Elles ont tout au plus provoqué leur ruée vers les produits les moins chers, probablement pas les plus sains.

    Y avait-il moyen d’agir autrement pour protéger la santé publique ? Evidemment oui !

    Pour importer un produit alimentaire, un médicament, un jouet, une voiture dans nos pays, il y a des normes techniques à respecter. Il suffisait donc d’interdire les composants les plus toxiques des cigarettes.

    Au lieu de cela, on a préféré s’en prendre aux fumeurs et les traiter comme des parias. C’est peut-être, pour certains, une jouissance de pouvoir. Pour d’autres, simplement, une absence de discernement Car les effets des mesures anti-tabac n’ont pas été pris en compte.

    Tous les fumeurs vous le diront : la cigarette leur donne l’illusion d’échapper au stress. Peu importe qu’il ne s’agisse que d’une illusion. Celle-ci leur permet d’inhiber des comportements qui pourraient être plus graves. A une époque où d’autres évacuent le stress par les drogues dures ou le cannabis, par la violence ou l’alcolisme, par le vandalisme ou l’agression, fût-elle verbale, les gouvernants ont peut-être quelque chose à faire pour éliminer les causes du stress.

    Qu’ils cherchent du côté du pouvoir d’achat, qu’ils s’abstiennent de multiplier les interdits et les obligations légales, qu’ils osent remettre en question un système économique qui ne cesse de produire l’exclusion sociale.
    Alors, vraiment, ils seront dignes de gouverner.

    http://www.justicesociale.net