Les archives des Bulles

Cyclocity, projet sympathique

jeudi 10 août 2006, par François Schreuer

Les autorités de la ville et de la région bruxelloises sont en passe de nous donner un excellent exemple de ce qu’on peut faire avec un peu d’imagination. De quoi s’agit-il ? Rien de moins que d’un parc de vélos partagés, disponibles sous le nom de Cyclocity® en divers endroits de notre capitale dès septembre pour le plus grand plaisir des grands et des petits. Imaginez : vous vous promenez dans la rue quand soudain vous prend l’envie de faire une petite ballade à vélo. Rien de plus simple : rejoignez la borne la plus proche où vous trouverez très probablement un vélo que vous pourrez emprunter et rendre quelques centaines de mètres plus loin, dans une autre borne. Ensuite ? Rien de plus, vous pouvez continuer votre promenade, le mollet vif et les cheveux au vent : de vigoureux employés se chargeront de transbahuter les vélos de temps à autre vers les stations qui viendraient à en manquer (car personne ne doute que les Bruxellois, ces gens sensés, goûteront plus volontiers aux déplacements en descente qu’à leurs inverses). Bien sûr, il faudra vous acquitter d’un petit écot — « moins cher qu’une bière », paraît-il —, que vous paierez avec votre carte de crédit, objet que tout citadin digne de son époque possède, il va sans dire. Que du bonheur, donc, car le vélo, comme chacun sait, est un instrument fort sympathique et contribue, c’est certain, à embellir une ville et ses habitants.

C’est là une raison de plus de se féliciter de l’heureuse initiative des édiles bruxellois, qui démontrent par ce geste et de la plus brillante des façons à quel point est grand leur attachement à la noble cause des transports doux. Quelques associations — tristement chagrines — tentent bien de faire croire qu’il n’en est rien et que les projets promis en la matière n’ont pas été réalisés. Les cyclistes, à les en croire, seraient toujours les parents pauvres des politiques de mobilité régionales et communales et risqueraient chaque jour leur vie dans des carrefours dangereux et leurs lombaires sur les pavés, le tout au milieu d’automobilistes irrespectueux. Mais bon, il faut être logique : foin de pistes cyclables tant qu’il n’y a point de vélos pour y rouler. Et le nombre de vélos qu’on croise à ce jour dans les artères bruxelloise reste parfaitement dérisoire. C’est donc en bons pères de famille que le bourgmestres et ses échevins se sont manifestement d’abord attachés à fournir des bicyclettes – pas moins de 250 ! – au passant avant de se préoccuper du reste du problème. À tout le moins, l’éclat et l’esprit de décision qui ont présidé à l’implantation du projet Cyclocity® sera donc de nature, n’en doutons pas, à rassurer les électeurs d’octobre à cet égard et à faire massivement pièce aux critiques.

Bien sûr, un projet de l’ampleur de celui qui nous émerveille ici ne saurait se réaliser sans des partenaires solides et à la hauteur de l’enjeu. Bien consciente des limites inhérentes à tout pouvoir public et du caractère foncièrement rétrograde de ce que d’aucuns qualifient encore de « service public », les autorités municipales et néanmoins éclairées de la ville de Bruxelles se sont associées à l’entreprise « JC Decaux », bien connue des amateurs d’autobus et autres publivores pour le quasi-monopole qu’elle exerce avec maestria dans le secteur du mobilier urbain. Soucieuse de se diversifier et de démontrer toute l’étendue de son talent, cette très honorable société — qui, rappelons-nous, se charge de nous transmettre plusieurs centaines de fois par jour et dans tous les endroits de nos villes des informations aux couleurs chatoyantes sur les produits et services que nous pouvons acquérir — propose désormais ce service de vélos urbains, dont les Bruxellois seront les premiers à bénéficier en Belgique, après qu’une expérience pilote lyonnaise ait validé la pertinence du concept.

Moyennant une subvention régionale d’une centaine de milliers d’euros par an (à quoi s’ajouteront des subventions communales d’un montant probablement supérieur), cette société prendra donc en charge l’intégralité de l’installation et de la gestion du parc de vélos. Et si la somme ne suffisait pas, qu’importe : la société Decaux, qui a tout prévu, implantera quelques centaines de panneaux publicitaires supplémentaires dans la ville, comme cela s’est passé à Lyon, voire transformera les vélos en supports publicitaires ; tout cela allégera d’autant la charge déjà si lourde qu’assume le contribuable. D’ailleurs, une augmentation de 10 % du nombre de panneaux urbains est déjà prévue. Cette précaution astucieuse et ce mode de financement délicieusement novateur permettront de prendre en charge le coût important du projet : on parle de 3 000 à 4 000 euros par vélo et par an, ce qui démontre s’il était nécessaire le caractère extrêmement sophistiqué du matériel qui sera mis à la disposition des badauds.

C’est que chacun de ces vélos — qui pèse 22 kilos, lesquels contribueront à muscler les mollets des Bruxellois, deux fois plus qu’un simple vélo, deux fois plus léger — est un véritable ordinateur sur roues, informé en permanence de la pression de ses pneus ou de sa localisation géographique, mais aussi de l’identité de celui qui le chevauche comme de sa date de naissance voire de l’état de son compte en banque, ou d’autres paramètres utiles qu’il transmet en permanence à un central pour permettre une gestion intelligente du système. Pas de pitié donc pour les contrevenants qui voudraient s’en prendre à l’intégrité de cette nouvelle infrastructure ou attenter d’une autre manière à l’ordre public : si la société Decaux ne possède pas encore sa milice privée, elle mettra tout le zèle requis à communiquer aux forces de l’ordre toutes les informations utiles à leur mission, devenant ainsi un auxiliaire particulièrement précieux dans la lutte contre le crime.

Insistons sur le fait qu’en confiant la maîtrise d’ouvrage à un partenaire aussi sérieux, la ville de Bruxelles s’assure également de la réussite du projet : là où les pouvoirs publics auraient été soumis aux rouspétances de l’inévitable minorité de citoyens mécontents — qui auraient, on le suppose, exigé une répartition géographiquement homogène ou des tarifs sociaux pour l’accès au système — la société JC Decaux pourra, librement et selon toute la rationalité voulue, installer ses vélos dans les endroits les mieux à même de garantir la rentabilité du projet et donc sa viabilité. Pour cette raison, le bourgmestre de Bruxelles a déjà annoncé son intention de cibler particulièrement le public des touristes qui visitent Bruxelles et qui adoreront le charme d’un petit tour de vélo sur la Grand Place ou dans la rue des Bouchers.

Rendez-vous, donc, en septembre, pour découvrir dans les rues de Bruxelles ces pimpants vélos, dont nous n’avons ici qu’esquissé une rapide présentation et sur lesquels il y aura encore, soyons-en sûrs, beaucoup de choses à dire.

Ce texte est la première version d’un article — qui a été depuis lors complètement remanié — à paraître dans le journal C4, dont on trouvera la version finale ici.

L’illustration est tirée du site ferrosteph.net.