Les archives des Bulles

Le complot contre l’Amérique

vendredi 11 août 2006, par François Schreuer

Je viens de finir le dernier roman de Philip Roth, Le complot contre l’Amérique, dont une traduction de Josée Kamoun vient d’être publiée chez Gallimard. J’aimerais en suggérer la lecture aux lecteurs de ces pages, s’il y en a. Ils trouveront, je pense, dans ce livre matière à une réflexion dense sur le fascisme qui nous menace tous, hier comme aujourd’hui.

Cette fiction politique, mâtinée de de quelques traits autobiographiques — le narrateur s’appelle Philipe Roth et vit à Newark, la ville natale de l’auteur — s’ancre dans la réalité des États-unis des années ’40, un pays qui sort à peine de la pire crise économique de son histoire et n’a guère envie de s’engager dans une nouvelle guerre mondiale mais bien plutôt de profiter de l’embellie qui repointe le bout du nez. La thèse — uchronique — du livre est simple : Charles Lindbergh, le bel aviateur, le héros qui a traversé le premier l’Atlantique en 1927 à bord du Spirit of Saint-Louis, le sympathisant du régime nazi, le porte-parole du camp isolationniste, bat le « va-t-en-guerre » Franklin Delano Roosvelt à la présidentielle de 1940 et instaure petit à petit un fascisme léger, très subtil, très pervers.

Outre des variations attendues mais très crédibles sur la fragilité des systèmes démocratiques, l’incapacité des institutions à résister par elles-mêmes au chaos et la facilité avec laquelle une société peut basculer dans la haine — en l’occurence l’antisémitisme — , ce bouquin vaut surtout à mon avis par la manière très subtile dont il montre le dilemme du persécuté sous un régime fasciste. Avant qu’il n’ait montré son vrai visage, le fascisme a toujours tendance — au nom peut-être du bons sens populaire qu’il prétend incarner — à bénéficier d’un crédit, même chez ses propres victimes.

Savoir qu’il faut quitter le pays pour se mettre en sécurité. Savoir aussi que, ce faisant, le sujet donne la victoire à son persécuteur en lui permettant peut-être même de ne pas avoir à se dévoiler. Il sait aussi qu’il faut résister, s’organiser, dénoncer, mais son cri reste coincé dans sa gorge parce que sortir du rang, c’est s’exposer, et sa famille avec soi, même si les risques sont encore à ce moment purement virtuels : l’intimidation suffit, toute la menace est dans le non-dit et dans l’antisémitisme ambiant qui transforme insensiblement le citoyen enthousiate en paria en puissance. Celui qui est stigmatié aujourd’hui et qui demain sera persécuté balance — il n’a pas d’autre choix devant les événements qui arrivent de plus en plus vite — entre paranoïa auto-excluante et prise de risque démesurée. Pour ne rien simplifier, il y a les « imbéciles », collabos ou crédules, inconscients artisans de leur propre perte, hypnotisés par les charmes du nouveau pouvoir, ces imbéciles dont le narrateur, enfant, comprend soudain « à quel point la vanité éhontée [...] peut faire le malheur d’autrui » (p. 256).

La réponse que donne philip Roth à ces incertitudes — incarnée dans le personnage époustouflant de Walter Winchell — est sans ambage — elle dénonce avec rigueur la tentation qui affleure si vite de séparer un « nous » et un « vous-autres », elle dit finalement que le communautarisme, c’est déjà le danger. Elle résonne aussi, dans d’autres dimensions, avec une actualité particulièrement saillante aux oreilles de qui voit avec inquiétude l’Amérique dériver ; même si l’auteur, par pudeur ou par intelligence, ne fait rien pour favoriser une interprétation trop directement engagée dans les remous actuels. Cette réponse qu’il donne, surtout, place Philip Roth au rang de conscience morale, dans une société qui semble en manquer.

Enfin, ce livre est aussi une réflexion sur la judaïté, la condition des Juifs largement insaisissable au « gentil » que je suis, ses multiples sens qui n’altèrent pourtant jamais sa singularité radicale, ses profondes déterminations historiques ; son incroyable richesse culturelle et son imprégnation philosophique toujours précarisées ; toujours située à la verticale de l’abîme et pourtant tellement moins verticale que les autres sophies monothéisantes.

Photo Wikipedia