Les archives des Bulles

Démocratie locale

dimanche 10 septembre 2006, par François Schreuer

Alors que les élections communales et provinciales approchent à grands pas, j’ai eu hier soir l’occasion un peu inattendue, tout à fait intéressante et pour tout dire dépaysante, d’assister, à Habay-la-Neuve [1] à l’enregistrement d’un débat radiodiffusé [2] entre les têtes de liste des quatre partis qui se présentent dans la commune gaumaise de Virton, la « Provence de la Belgique », comme a dit l’un des deux animateurs [3].

Tout d’abord, c’est le professionalisme manifeste et l’honêteté des deux journalistes présents qui m’ont semblé remarquables. Ils connaissaient leurs dossiers, avaient préparé cet entretien dans le détail (alors qu’ils organisaient, ai-je compris, autant de débats qu’il y a de communes dans la province de Luxembourg), étaient manifestement soucieux de répartir le temps de parole de façon égalitaire, de ne pas accorder de préséance symbolique aux mandataires sortants, etc. The Mole y verra sans doute paranoïa de ma part, mais j’ai trouvé que cette attitude contrastait assez nettement avec celle d’un certain nombre de journalistes « nationaux » que j’ai vu, lu ou entendu à l’oeuvre dans des circonstances similaires.

Un second élément que j’ai noté, mais c’est sans doute là une constatation qui vaut de façon plus large dans le débat public belge, c’est que le consensus semblait le premier critère de validité implicitement intégré par les représentants politiques présents, à tout le moins sur la forme. À plusieurs moments, il m’a paru qu’ils cherchaient plus à convaincre leurs adversaires que les auditeurs de la radio, ou qu’ils considéraient que le consensus qui pourrait émerger serait leur meilleure carte de visite auprès des citoyens. Cette attitude a certainement ses vertus (jusqu’à un certain point) — à commencer peut-être par le fait qu’elle est une condition nécessaire à toute éthique de la discussion et à la conception de l’espace public comme lieu de délibération —, elle contrarie cependant de manière conséquente la lecture du jeu politique et sans doute aussi l’émergence d’idées nouvelles. Car les enjeux existent bel et bien, mais on ne les perçois que très difficilement à travers un tel débat. Bien sûr la lecture que j’ai faite de ce positionnement tient sans doute en partie dans le ton calme et courtois qui dominait (chose qui n’est quand même pas spécialement courante à des échelons plus importants), avait sans doute aussi quelque chose à voir, et c’est là que se trouve le problème, avec une stratégie délibérée de minimisation des enjeux et d’occultation des différences par certains candidats présents.

J’ai encore retenu de ce débat d’une petite heure le fait que toutes les personnes présentes semblaient s’accorder sur la nécessaité de redéployer les services publics dans cette commune rurale qu’est Virton. La discussion s’est notamment portée sur les transports en commun, dont tout le monde s’accordait à pointer la très grande insuffisance. Au point que l’hiatus en était frappant entre les positions de certains mandataires locaux et celles que leurs partis respectifs (CDH et surtout MR) défendent aux niveaux régional ou fédéral. Certes, dans le cas de Virton, une réouverture de ligne ferroviaire est prévue dans les mois à venir, mais la situation reste dramatiquement lointaine de ce qu’il faudrait pour sortir dans ses environs des usages imposés par notre civilisation de la voiture. Les campagnes belges sont des endroits où la voiture est bien souvent un moyen de survie plus qu’un moyen de transport dans la mesure où il s’agit la plupart du temps du seul moyen de transport motorisé disponible. Idem pour le service postal ou pour le maillage médical qui sont très loin de ce que notre richesse collective nous permettrait de faire et de ce que les impératifs écologiques auxquels nous faisons face nous obligent à envisager. Il y a là quelque chose qui reste incompréhensible pour moi. Pourquoi la Région wallone continue-t-elle à investir dans des projets autoroutiers pharaoniques au lieu de se préoccuper de redéployer les transports en commun ? Pourquoi le fédéral s’acharne-t-il tant à réduire la fiscalité et a-t-il si peu de souci d’améliorer sérieusement la couverture du territoire par les services publics qui dépendent de lui (essentiellement la SNCB et la Poste) ? Tout cela alors que l’évidence de la nécessité de ces services s’imposent aux yeux de tout mandataire local,...

Enfin, un dernier point qui m’a frappé est que le sacro-saint développement économique, là comme ailleurs, est un objectif en soi, qui n’a pas à être intérrogé sur sa pertinence. Il était apparemment souhaitable, ou au moins acceptable, aux yeux tous les intervenants de développer de nouveaux zonings industriels, de nouveaux lotissements (ce satané concept de « quatre façades » gééphages), voire de créer de nouveaux parkings et d’augmenter la capacité des routes pour absorber l’augmentation du charroi des entreprises locales. Je dois dire qu’il y a là quelque chose qui me perturbe, non seulement dans la perspective de la nécessaire décroissance de la production matérielle, mais aussi, plus simplement, en fonction d’une réflexion sur l’aménagement du territoire. Car si la population belge n’augmente pas, vers quoi tend alors le développement économique des zones rurales ? Probablement vers quelque chose comme une homogénéisation de la densité du territoire, ce qui ne me semble fondamentalement pas souhaitable. Il ne faut bien évidemment pas fossiliser les campagnes, mais je crains (en tout cas en Belgique) plus la destruction des derniers espaces naturels et le gaspillage des surfaces disponibles que la désertification du milieu rural.

Notes

[1Que je ne connaissais jusqu’à présent que pour être le fief du désormais retraité Charles-Ferdinand Nothomb.

[2Sur les ondes de Must FM, station dont j’ignorais encore avant-hier, je dois bien l’avouer, jusqu’à l’existence.

[3Avant de dire quoi que ce soit d’autre, je précise que je ne parlerai pas de la candidate Ecolo, à qui je suis un peu trop lié que pour pouvoir en parler de façon suffisamment objective.