Les archives des Bulles

Religion et violence

samedi 16 septembre 2006, par François Schreuer

Après l’épisode de la crise archi-conne qui a secoué le monde il y a six mois pendant quelques semaines autour des caricatures de Mahomet publiées dans un journal danois, on remet ça, exactement selon le même scénario. Les Musulmans — enfin « les », ceux qui crient, ce qui est fort différent — sont très fachés qu’on ait dit qu’ils étaient des gens violents alors ils vont tout casser pour protester.

Dans le même temps, il y a quelque chose de franchement ironique à entendre une sommité catholique (un pape, même) — surtout quand elle est aussi réactionnaire et prosélyte que l’est Joseph Ratzinger — parler de la violence qui est liée, selon lui, à telle ou telle religion. Sa chapelle à lui a, comme qui dirait, un léger passif en la matière (les croisades, les guerres de religion, l’inquisition, ce genre de choses), même si elle s’est quelque peu civilisée au cours du temps.

Quant à moi, comme n’importe quelle personne douée de bon sens, je trouve que toute religion peut et doit faire l’objet d’une critique, comme n’importe quel autre système idéologique, et qu’il n’y a aucune transcendance qui tienne à invoquer pour l’y soustraire. En l’occurence, il me semble clair que le prescrit social que promeuvent les religions est généralement très conservateur et a la plupart du temps pour principale finalité de reproduire une hiérarchie sociale existante [1], notamment en tentant de légitimer des discriminations à l’égard des femmes. C’est particulièrement vrai de l’Islam qui reste, dans les formes sous lesquelles il se présente aujourd’hui, un système idéologique fondamentalement prémoderne, discriminatoire, destructeur des individus.

Plutôt que d’étaler plus longtemps ici mes préciosités d’apothicaire démocrate qu’il m’arrive de savoir trop mijaurées, je me contente, chose peu habituelle dans ces pages, de reproduire un texte, un peu provocateur mais hautement salubre, de Patrick Declerck, auteur génial à mon humble avis [2], paru dans Le Monde du jeudi 12 août 2004.

Je hais l’islam, entre autres...

Kant rendait hommage à Hume pour l’avoir éveillé de ses années de somnolence dogmatique. Mais s’il était une somnolence dogmatique particulière à la démocratie ? Mais si la démocratie, au-delà de ses institutions politiques, avait la propriété sournoise et insidieuse de créer, de par ses prolongements idéologiques, un effet opiacé, soporifique ? Une douce sidération de la pensée ? Quelque chose comme l’équivalent de l’incision des lobes frontaux, laissant le sujet citoyen plaisamment semi-conscient, mollement béat. Mais si la démocratie était en fin de compte aussi une maladie mentale ?

Ainsi, par exemple, la proposition : « Je hais l’islam ». Voilà bien quelque chose qui, en bonne compagnie, ne se dit pas. Et ce pour plusieurs raisons, qu’ânonnent, dans un bel ensemble, les boy-scouts de tout bord.

D’abord, en ces temps de tolérance programmatique et de vacuité d’un respect exigé a priori, « haïr » ne se fait plus. C’est même pratiquement illégal. Et d’un laisser-aller des plus odieux... Ainsi, nos dogmes politico-religieux — et la démocratie a placé l’homme à la place très exacte qu’occupait la divinité dans l’ancienne architectonique de la théologie chrétienne — nous interdisent de penser l’ennemi, de le concevoir, de se le représenter. Bref de le haïr.

Un bel esprit, bien scrupuleusement de centre gauche, annonçait récemment qu’il n’avait pas d’ennemis. Enfant ! Comme si le choix était possible, comme si l’ennemi était subjectif... La subjectivité, l’affect, l’émotion, voilà aujourd’hui ce qui, pour les démocrates, tient lieu de pensée.

Aussi la question se pose : la démocratie permet-elle, dans son fondement, dans son essence même, qu’existe encore un fait ? Un fait objectif ? Que subsiste, quelque part, l’heuristique morsure du principe de réalité ? Non. Non, car la démocratie n’est in fine que le dernier masque avili et souillé du christianisme, cette vieille consolation des esclaves de Rome. Cette religion fondée par un homme tellement affolé par la perspective du conflit œdipien face à un père réel qu’il alla jusqu’à s’imaginer, malheureux psychotique, un père céleste... Or « la guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié mais votre vaillance qui jusqu’à présent a sauvé les malheureux ». Ainsi parlait Nietzsche ! Ainsi parlait Zarathoustra ! Ainsi parlait la virilité !

En attendant, en face, on s’organise. On s’organise, on planifie, on égorge et on décapite... Je hais l’islam... Mais on ne critique pas l’islam. Ou alors, seulement avec une très prudente obséquiosité et mille précautions langagières. En s’entortillant, confus, dans la périphrase, le néologisme et la litote : ce n’est pas d’islam, mais d’islamisme qu’il s’agirait. Pas de religion, mais de fanatisme. Pas de contre-racisme, mais de communautarisme...

Et l’on se tourne vers les discutables secours des recoins de l’histoire. Morceaux soigneusement choisis. De l’islam, on vante avec nostalgie le passé brillant. On exhume l’un ou l’autre érudit, de préférence sourd, aveugle et sénile. Ça ne manque pas. On le dépoussière rapidement. Et on lui fait rappeler fort à propos que, cependant, Avicenne, au XIe siècle...

Très drôle vraiment ! Un peu comme si Erasme, More et Montaigne effaçaient, de par leur seule grandeur, le scandale des guerres de religions interchrétiennes ou celui de quatre siècles de livres mis à l’Index par l’Eglise de ces catholiques, forts récents champions de la tolérance tout-terrain. Et fort récents parce que, faut-il le rappeler, fort récemment contraints à le devenir...

Les religions sont des névroses de l’humanité, disait Freud. Mais il est, n’en déplaise, névrose et névrose... Le judaïsme tend à la névrose obsessionnelle : le rite pour le rite. Au cœur du christianisme se tapit l’espoir anxieux de noyer le pulsionnel dans un indifférencié asexué : l’amour christique, cette tisane tiède... L’islam, lui, tend à rendre fou parce qu’il instaure un partage entre les sexes extraordinairement et spécifiquement pathologique : une horreur et une terreur de la femme et de sa jouissance sexuelle fantasmée comme toute-puissante.

Face à cette dernière, il ne reste d’autre solution à l’homme que l’oppression farouche de toute féminité. Oppression d’autant plus radicale qu’elle a pour fonction première de recouvrir de son voile phobique le vertige secret, intime, muet, mais omniprésent, de l’impuissance masculine et de son éternel compagnon, la répulsion-tentation de l’homosexualité latente... D’où la nécessité aussi de l’alliance érotisée et défensive des "frères" de l’islam. Devant les hallucinatoires menaces du vagin denté, la sécurité et la fuite résident dans le nombre. Ainsi, pour se protéger, l’homme musulman vit-il en banc. Comme les petits poissons...

Je hais le fait religieux en général, parce qu’il aliène l’homme en lui faisant prendre des messies pour des lanternes. Je hais l’islam en particulier, parce que l’islam est un système d’oppression tragique des deux sexes.

En attendant, en face, on s’organise. On s’organise, on planifie, on égorge et on décapite... J’entends bien qu’indiscutablement une majorité de musulmans désapprouvent ces actes. Pourtant je persiste à haïr l’islam, parce qu’en tant que système de pensée et d’être au monde il permet la guerre sainte. Il permet la charia.

L’égorgement et la décapitation y sont toujours présents, ne serait-ce qu’en tant que possibilité structurelle, car il est au cœur de l’islam, un topos pour cela. Tout comme la pensée tardive de Marx abrite, en son sein, la pérenne potentialité des affres des dictatures prolétariennes. Tout comme le christianisme est inextricablement, consubstantiellement vérolé d’antisémitisme...

Cette haine de l’islam, je revendique publiquement le droit de l’exprimer. Publiquement. Quitte éventuellement à transgresser, oui, les lois de la République. Car dénoncer aujourd’hui les féroces imbécillités des croyances religieuses est plus qu’un plaisir, c’est un devoir. Et un honneur. Celui de montrer qu’il est possible d’exister debout, sans béquilles et sans illusions.

En ces temps où, une nouvelle fois, la religion fait la guerre, il urge de revendiquer encore, et toujours, et hautement, la dignité supérieure de l’homme sans dieu.

Notes

[1Ça n’empêche pas, évidemment, que des gens intelligents (mais souvent minoritaires et persécutés par l’appareil) tirent de leur croyance des choses positives comme l’ont fait, par exemple, les théologiens de la libération.

[2Je vous recommande en particulier, si ce livre n’a pas encore croisé votre route, d’ouvrir un jour où vous ne vous sentez pas trop déprimé, son époustouflant Les Naufragés - Avec les clochards de Paris, paru chez Plon (collection Terre humaine) en 2001.