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L’UPTR et le libéralisme

dimanche 17 septembre 2006, par François Schreuer

Un des critères les plus parlants pour faire la différence entre les deux concepts que sont le libéralisme et le capitalisme — distinction extrêmement importante à mon avis, et trop souvent négligée voire carrément niée dans les milieux alter — c’est de constater que le capitalisme ne se conforme aux règles du libéralisme que quand ça l’arrange — c’est-à-dire finalement assez peu souvent — et que le libéralisme ne lui sert la plupart du temps que de couverture idéologique, de paravent intellectuel, utilisé pourtant de façon très peu crédible si l’on prend la peine de s’y attarder un instant.

Car le libéralisme a beau avoir beaucoup de défauts [1], il n’est pas totalement dépourvu de mécanismes régulateurs : basiquement, le prix sur le marché est sensé modifier les comportements des acteurs (rationnels, les acteurs), de façon à opérer une réallocation permanente des ressources en fonction des conditions de la production. C’est ce type d’arguments que les « vrais » libéraux utilisent pour expliquer que l’écologie « n’est ni de droite ni de gauche » (car on leur a dit qu’ils étaient de droite). Par exemple, un libéral conséquent considérera qu’il suffit, pour que la main invisible du marché optimise la situation (et donc nous donne à tous le meilleur de ce que nous pourrions espérer) de faire deux choses : 1° internaliser les externalités pour que le calcul d’utilité des agents rationnels intègre tous les aspects du réel, toutes les conséquences de leurs actes et 2° surtout ne pas perturber le mécanisme d’allocation des ressources avec des taxes, des mesures contraignantes : ne pas chercher à entraver le cours des choses et se contenter d’observer la manière dont elles vont se résoudre toutes seules.

Même si je pense qu’il s’agit là d’une conception naïve — et donc dangereuse — du monde, postulant une transparence du réel parfaitement chimérique, une fluidité des mécanisme sociaux qui relève purement et simplement du voeu pieux, il faut reconnaître à ce type de raisonnement une certaine cohérence interne. On peut aussi considérer qu’il s’agit là d’un socle intéressant pour penser le fait économique : ne jamais perdre de vue sa phénoménalité, sa tendance à fonctionner de façon totalement immanente, ordre autonome dans lequel tout régulateur externe doit d’abord s’imposer avant de pouvoir faire quoi que ce soit.

Pourquoi cet excursus théorique aussi rapide que caricatural ? Parce qu’il est plus que jamais important de comprendre en quoi les proclamés libéraux sont pour la plupart des tartuffes. Si vous observez la réalité du monde politique et social, vous constaterez en effet que ceux qui se prétendent les défenseurs du libéralisme sont généralement ceux qui refusent de la façon la plus catégorique l’intégration des externalités économiques dans les calculs mais aussi qui n’hésitent pas, quand c’est nécessaire, à recourir à la puissance de l’État pour contrer les mécanismes du marché lorsqu’ils sont contraires aux intérêts de leurs affidés.

Sur ce dernier point, il n’y a finalement qu’évidente rationnalité politique, parfaitement défendable (pourvu néanmoins qu’une conception du bien commun vienne réguler cette pratique) et pratiquée par tous avec plus ou moins d’intelligence et de bonheur. Il est parfaitement normal qu’une organisation politique se préoccupe de contrer les effets du fonctionnement de l’économie qu’il estime néfastes, par exemple en organisant une redistribution des richesses. Le problème, dans le cas des (prétendus) libéraux, c’est que cette pratique entre en contradiction frontale avec la doctrine dont ils se réclament.

En ce qui concerne la question des externalités, l’hiatus est encore plus béant : les partis dits libéraux sont généralement ceux qui se refusent avec le plus de hargne à intégrer les externalités dans le calcul économique. C’est particulièrement le cas au niveau écologique, où il est manifeste que les développements du capitalisme provoquent des dégâts gigantesques, désormais irréversibles et qui, si rien ne change, mènent tout simplement à l’anéantissement de la planète et, notamment, de l’espèce humaine, dégâts dont les capitalistes n’assument qu’un infime pourcentage des coûts. Il est vrai que quand c’est la survie de l’humanité dont il est question, personne n’est (fort heureusement) à même d’en assumer les coûts, ce qui devrait donc, en bonne logique libérale, mener à l’interdiction pure et simple des pratiques écologiquement (trop) destructices. Le même type de raisonnement peut être tenu au niveau social. Même si ce n’est pas là la position politique que je défends [2], il me semble que ce type de raisonnement permet de comprendre en quoi il n’est pas absurde de parler d’un libéralisme de gauche. Un libéralisme de gauche est un libéralisme qui internalise toutes les externalités, qui ne laisse à personne le droit de dégrader les conditions de vie d’autrui sans en assumer les conséquences. Pour cette raison, il semble qu’un libéralisme conséquent est nécessairement un libéralisme de gauche [3]. Évidemment, on peut se demander s’il est possible d’internaliser toutes les externalités (ce qui est fort douteux) et si un libéralisme de gauche n’est pas par conséquent parfaitement abstrait...

Cette longue introduction, je te rassure mon cher lecteur, n’avait pour fin que la démonstration de l’incohérence profonde de la plupart de ceux qui se présentent comme des partisans de la « libre-entreprise » et des tartuffes qui les soutiennent, usurpant dans ce qui est un véritable attentat contre l’intelligence, le beau nom de libéraux.

Un exemple particulièrement frappant de cette dérive nous est donné en Belgique par le « syndicat » de camionneurs UPTR, qui n’a de cesse de réclamer le maintien des passe-droit dont bénéficie cette activité économique hautement nuisible qu’est le transport de marchandises par route, mais également d’exiger des aides de l’Etat pour atténuer les retours de flammes que le marché finit de temps en temps par infliger.

Résumons la situation :

— Les transporteurs routiers ont le droit de rouler gratuitement sur le réseau routier qu’ils démolissent gaillardement et que les pouvoirs publics entretiennent à grands frais. Parmi les différents moyens de transports existants, ils sont les seuls à bénéficier de ce type de facilités alors qu’ils sont de loin le mode de transport le plus polluant (les bateliers paient différentes redevances, les chemins de fer ne disposent pas d’une infrastructure payée et entretenue par l’état et doivent intégrer une bonne partie de ces coûts dans leurs budgets, etc).

— Les transporteurs routiers participent de façon importante à la dégradation du climat en brûlant massivement des énergies fossiles.

— Les transporteurs routiers dégagent dans l’atmosphère des quantités effrayantes de particules extrêmement nocives pour la santé qui provoquent une dégradation importante de la qualité de vie de beaucoup de gens, sont à l’orginne de maladies telles que l’augmentation de l’asthme ou différents types de cancers.

— Le transport routier met, beaucoup plus que d’autres modes de transports, la vie des personnes qui croisent sa route en danger.

— Etc, etc.

Tout cela n’empêche pas l’UPTR de réclamer une « réduction des charges patronales sur les heures improductives » ou, plus généralement, une « baisse des charges sociales des travailleurs », au nom des difficultés que connaîtrait actuellement le secteur en raison de l’augmentation du prix du pétrole. Et il va se trouver, n’en doutons pas, des libéraux bien intentionnés pour leur donner raison.

Illustration : Baldiri

Notes

[1À mon avis surtout une conception outrageusement formelle du fait politique, strictement incapable de penser la conflictualité qui lui est inhérente ; très particulièrement incapable, aussi, d’une conception opérante de la démocratie, même s’il a dans cette dernière question quelque chose comme une aporie difficilement surmontable, mais c’est un autre débat.

[2Pour des raisons que j’expliquerai éventuellement dans un autre texte et qui tiennent notamment au caractère fondamentalement illusoire d’une intégration technique des externalités, ne serait-ce qu’en raison de l’absence d’unité de mesure crédible pour ce faire, reflet du fait que l’appréciation de l’importance des nuisances dépend de jugements de valeurs qui ne peuvent que se fonder dans des processus délibératifs collectifs.

[3Notez qu’en poussant le raisonnement jusqu’à son terme ultime, ce qui n’irait certes pas sans quelques tiraillements, on pourrait même affirmer, en restant toutjours dans ce cadre de pensée, qu’il n’existe pas d’enrichissement qui ne soit pas fondé sur l’extorsion non rémunérée d’autrui ; aboutissant quasiment ainsi à quelque chose comme une métathéorie capable de subsumer jusqu’au sursalaire marxien sous ses propres catégories (mais il est vrai que la théorie économique de Marx comporte un autre aspect majeur — la question de l’aliénation — qui n’est pas pensable ici).