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Affaire Kimyongür : le crime du gouvernement belge

mardi 19 septembre 2006, par François Schreuer

Alors que le procès en appel du militant d’extrême-gauche Bahar Kimyongür est en cours [1], ce qui est désormais une véritable affaire d’Etat [2] rebondit de façon spectaculaire aujourd’hui avec la publication par la presse de preuves du fait que le gouvernement belge a cherché à livrer à la Turquie M. Kimyongür, pourtant citoyen belge et à ce titre inextradable. Le journal Le Soir écrit, en Une : « Une réunion secrète a organisé la livraison du porte-parole du DHKP-C à la Turquie, via les Pays-Bas ». Suit, en pages intérieures, un long article accablant de Marc Metdepenningen détaillant par le menu la façon dont s’y sont pris les services belges. Un rappel textuel des dénégations scandaleuses de la ministre de la Justice Onkelinx aux questions du sénateur Josy Dubié — qui s’était engagé avec ses collègues socialistes Pierre Galand et Jean Cornil dans la défense de Bahar Kimyongür — souligne avec toute la cruauté nécessaire la duplicité incroyable du gouvernement dans cette affaire.

La ministre de la justice Laurette Onkelinx et jusqu’au premier sinistre sont donc, c’est désormais un fait, engagés jusqu’au cou non seulement dans un outrage extrêmement grave à plusieurs principes fondamentaux de l’Etat de droit mais aussi dans ce qu’on peut considérer — étant donné les pratiques de la Turquie à l’endroit des droits de l’homme et la façon dont elle traite ses opposants politiques — comme une tentative d’assassinat par procuration. Etant donné ces faits, il me semble que la démission [3] de la ministre Onkelinx, voire du gouvernement dans son entier, s’impose et doit être réclamée comme condition d’une restauration de l’Etat de droit.

Rappelons, puisque les commentaires lus ici et là sur le net semblent montrer que c’est indispensable, que M. Kimyongür a le droit d’avoir les opinions qu’il veut, pour autant qu’il respecte la loi dans les actes qu’il pose, ce qu’il semble avoir toujours fait jusqu’à présent. M. Kimyongür n’est actuellement poursuivi par la justice qu’en vertu d’une législation d’exception instaurant notamment un délit d’association, au mépris des principes les plus fondamentaux de notre droit qui stipulent notamment que chacun ne peut être jugé que pour les actes qu’il a commis.

M. Kimyongür a, comme chaque citoyen de ce pays, le droit à la liberté d’expression, le droit à un procès équitable, le droit à la vie, tout simplement,... droits que le gouvernement belge a semble-t-il décidé de mépriser de la plus scandaleuse des façons. Bahar Kiyongür est en train de devenir un symbole de la destruction de nos libertés les plus fondamentales au nom, principalement, de cette aberration que constitue la « guerre contre le terrorisme ». Qu’on soit d’accord ou pas avec les idées qu’il défend, il est — la chose ne souffre désormais plus la moindre contestation — du devoir de chaque citoyen de ce pays de prendre sa défense. Ceux qui prendront sur eux, malgré l’évidence, d’ignorer ce qui se passe actuellement, non seulement n’auront pas à se plaindre le jour où ils seront les victimes de cet Etat de non-droit, mais devront en plus assumer la responsabilité de s’en être rendus les complices.

Illustration : Philippe Dardelet, Le Soir

Vous trouverez plus d’information sur le sujet dans le dossier que consacre le portail mouvements.be/ à l’affaire.

Notes

[1Des informations à ce sujet sont disponibles sur le site web du Comité pour la liberté d’expression et d’association.

[3Ceux qui trouveront éventuellement cette réclamation excessive se souviendront du cas de nombreux autres dignitaires politiques qui ont présenté leur démission dans des circonstances où leur responsabilité était pourtant beaucoup moins nettement engagée que ne l’est ici celle du gouvernement belge et en particulier de sa ministre de la justice. Je pense à Johan Vande Lanotte et Stefaan De Clerck, respectivement ministres de l’Intérieur et de la Justice au moment des faits, qui ont démissionné à la suite de l’épisode rocambolesque de l’évasion de Marc Dutroux en 1998, alors que leur comportement n’était pas en cause. Simplement, ils ont assumé une responsabilité qui était la leur de par l’organisation symbolique de notre régime politique (en plus de cela, bien sûr, ils ont servi de fusibles à un gouvernement fort mal en point sur une affaire aussi médiatique). Dans le cas présent, c’est sous l’autorité directe de responsables politiques que se sont passés les faits dont il est question et dont on me permettra de penser qu’ils menacent bien plus profondément les libertés fondamentales et le bon fonctionnement de la société que le fait qu’un malfrat — fut-il un dangereux pervers et l’ennemi public numéro un — puisse en certaine occasion fausser compagnie à ses gardiens.