Les archives des Bulles

La Raison du plus faible

mercredi 27 septembre 2006, par François Schreuer

Je ne saurais trop vous suggérer d’aller voir « La raison du plus faible », de Lucas Belvaux. Je l’ai vu vendredi soir et j’en suis encore tout imprégné, de ce film, presqu’une semaine après. Il dit, me semble-t-il, très bien la révolte qui monte dans cette société merdique qui est la nôtre, cette révolte que tant de monde ne semble pas voir dans les lieux où se produit l’essentiel du discours sur le monde.

Ça se passe à Liège [1], dont est montrée une image extrêmement noire, trop noire en fait, mais terriblement juste pourtant. C’est l’histoire un peu pathétique de quatre gars qui décident un beau jour qu’ils en ont trop pris dans la gueule. Il y a un jeune chômeur surdiplômé (Eric Caravaca), un ancien braqueur résigné par la vie et devenu ouvrier chez Jupiler (Lucas Belvaux en personne) et deux anciens métallos, licenciés « avant d’avoir l’âge », dont un a perdu à l’usine l’usage de ses jambes (Patrick Descamps et Claude Semal). La porte de sortie se trouve, pensent-ils, dans un braquage. Foireux, évidemment.

La cible est symboliqe : l’argent du dépeçage des usines, dont l’acier qui reste une matière première extrêmement précieuse est revendu. Il a quelque chose de biblique dans ce film, depuis l’invocation permanente d’une justice suprême pour justifier des actes que la justice humaine — tellement imparfaite — réprouve jusqu’à la souffrance qui culmine dans la pietà finale (photo). L’univers que dessine ce film est complet, son horizon est fermé, la seule ouverture apparaissant dans le dernier plan. Ce fim est une tragédie, totale, dont les personnages sont enfermés entre les tours de Droixhe qui sabrent le ciel bleu et les bouteilles de Jupiler qui sont des trous sans fond.

Une chose que ce film dit aussi, c’est que le temps des ouvriers est révolu. Et ce constat est une douleur terrible, un retour en arrière, parce que le temps qui vient est non seulement celui d’une replongée dans la misère — « après 5 ou 6 générations de lutte, dit un des personnages, on avait enfin un peu plus que le nécessaire ; et on nous le reprend » — mais aussi celui de la perte de la dignité pour des gens à qui la travail en avait donné une. Les luttes syndicales constituent un arrière-plan permanent dans le film, mais aucun des personnsages ne semble entretenir à ces luttes autre chose qu’un rapport historique, mémoriel, vraiment lointain. Ils se sont battus, mais ça n’a pas marché. Place à l’anomie. Terrible issue.

Le film s’achève dans une scène d’anthologie, un face-à-face époustouflant entre le braqueur et le sniper, tous les deux fondus dans la même merde, la même société invivable qui va tuer un pendant qu’elle aliène l’autre. Et on ne peut s’empêcher de penser que le braqueur, au moins, a choisi la liberté, même la façon dont il perd la vie est finalement juste très triste. Comme le dit Benjamin Deceuninck, cet activiste français anti-OGM scandaleusement poursuivi pour avoir refusé de se laisser ficher génétiquement [2], « J’ai appris dans l’histoire, qu’on avait le droit de refuser, quelles que soient les conséquences. »

Par ailleurs, j’ai vu cette semaine l’époustouflant Taxidermia, du Hongrois György Pálfi, un film dont la première chose à dire est qu’il est esthétisant [3] jusqu’à la nausée. C’est un film magnifique, ciselé, dont la plupart des plans sont véritablement splendides mais il est franchement pénible à regarder. Il s’agit d’une histoire littéralement organique de trois générations d’une famille hongroise, de trois personnages excessifs, qui trouvent jouissance et raison d’être dans l’exaltation sauvage de tel ou tel aspect de leur corporéité. Il y a quelque chose de la patte de Kusturica dans les personnages de ce film, mais sans l’aspect burlesque, sans la moindre nuance comique. Le film de György Pálfi est terriblement froid, inquiétant, absurde finalement.

Notes

[1Entre Droixhe et Ougrée, qui — petit détail qui surprendra les liégeois — sont devenus deux quartiers voisins le temps du tournage du film. C’est qu’il n’y a pas à Droixhe la vue ahurissante sur la Meuse serésienne,...

[2Lire : Marion Van Renterghem, « La tentation du fichage génétique de masse », in Le Monde, 26 Septembre 2006.

[3Voir quelques photos.