Les archives des Bulles

À Ans, « on fête bien ça »

vendredi 13 octobre 2006, par François Schreuer

Tout le monde est désormais au courant, même si c’est loin d’être la première et loin d’être la dernière fois qu’on assiste à ce genre de scènes : Michel Daerden, multi-ministre (PS) et grand vainqueur des élections dans la commune d’Ans — 4150 voix personnelles et 52,76 % pour son parti, quand même —, était complètement ivre dimanche soir. Les vidéos de ses interventions télévisées [1] ont été enregistrées et placées sur le net par quelque internaute facétieux [2] et ont circulé à la vitesse de l’éclair dans les heures qui ont suivi (j’ai personnellement reçu une bonne vingtaine de mails me donnant les url de ces vidéos sur le net). Au point que la simple diffusion via Internet de ces prestations théâtrales d’un genre un peu particulier est devenue un phénomène médiatique en soi.

Dans la mesure où cet épisode n’est que le énième avatar d’une longue série, je dois dire que je me sens assez interpellé par le comportement de divers acteurs dans cette affaire, choqué même par la bienveillance un peu trop générale que cet épisode suscite dans beaucoup d’endroits.

Il y a d’abord les électeurs de ce clown, beaucoup trop nombreux. Je le dis clairement : j’en veux aux 4150 personnes qui ont voté pour lui. Je trouve que ce vote est un comportement irresponsable, dégradant pour nous tous, d’autant plus que le score que Daerden senior a obtenu pourrait lui permettre de prendre la tête de la liste socialiste liégeoise lors des prochaines législatives et de s’imposer ainsi une fois de plus dans le débat public. Michel Daerden, par son cycnisme exacerbé, par l’absence visiblement complète d’un autre objectif à son action que la perpétuation de son pouvoir et du système qu’il a mis en place, par sa totale absence de réflexion de fond (largement compensée par une hypertrophie des zones stratégiques et budgétaires et la capacité à tuer ses adversaires), par ses pratiques médiévales — féodales au sens le plus littéral du terme — d’exercice du pouvoir, etc est une mauvaise chose pour tout le monde. Sa présence à des postes à responsabilité est une mauvaise chose pour la région liégeoise, pour son image, pour son avenir. C’est aussi une mauvaise chose pour le parti socialiste, dont les militants méritent mieux que cette outre aussi sémillante que sinistre comme représentent plénipotentiaire. Si vous voulez vous en convaincre, prenez le temps de discuter avec un militant de gauche du PS à Liège, vous ne serez pas déçu.

Les motifs du vote Daerden, j’avoue volontiers que je les comprends mal. Il y a probablement une part de bêtise, de vraie sale bêtise, qui consiste à trouver l’homme « sympathique », éventuellement « populaire », peut-être précisément en raison de ses excès éthyliques et autres, c’est triste à dire. Il y a aussi, c’est certain, un vote purement clientéliste, utilitariste d’électeurs qui ont renoncé (s’ils y ont jamais pensé) à se préoccuper du bien commun pour se contenter de négocier leur vote contre des prébendes diverses. Il y a encore, probablement, un vote tactique qui repose sur l’argument selon lequel « le fait que Michel Daerden soit ministre apportera beaucoup de subsides à la commune » — argument qu’on entend désormais dans beaucoup d’endroits, utilisé presque sans gêne dans diverses circonstances (par exemple récemment à Schaerbeek) et qui est peut-être le plus scandaleux dans la mesure où il entérine et cautionne un fonctionnement de l’état qui s’assimile finalement à un simple trafic d’influences. Quoi qu’il en soit, je trouve que les citoyens qui donnent leur voix à cet individu galvaudent la démocratie.

Secundo, c’est l’attitude d’une bonne partie des journalistes qui me pose problème dans cette affaire. D’abord celle des journalistes TV qui sont confrontés à l’état d’ébriété avancée du ministre. N’importe quel professionnel sérieux n’aurait même pas entamé l’interview, aurait prié l’individu de revenir quand il serait en état de s’exprimer décemment et aurait informé ses auditeurs de la situation. Ce n’est pas ce qu’ont fait les journalistes de RTC et de la RTBF. Bien au contraire, bien que manifestement un peu gênés, ils ont laissé au personnage toute lattitude de divaguer en direct. Sur la RTBF, le présentateur conclut même l’intervention pathétique du ministre par cette phrase : « On peut compter sur Michel Daerden pour bien fêter ça ! » Le moins qu’on puisse dire est que les journalistes de ces deux chaînes voudraient accréditer l’opinion extrêmement répandue selon laquelle leurs employeurs sont littéralement contrôlés par le PS qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.

Ensuite, le traitement du sujet ces derniers jours par la presse écrite est extrêmement retenu. Alors qu’il y a largement matière à critiquer durement le ministre pour son comportement, le ton est plutôt à la rigolade, insiste sur la popularité de l’homme, glose sur les tribulations de la vidéo sur la plate-forme en ligne (qui vient justement de se faire racheter part Google qui, pour lors, n’est bizaremment plus le grand ennemi de nos journaux-chevaliers-blancs-du-droit-d’auteur).

Tertio et enfin, il y a M. Daerden lui-même. Faut-il vraiment se lancer dans une longue péroraison vu ce qui précède ? Je laisse la conclusion à un ami médecin (dont je tairai le nom vu les responsabilités qu’il exerce) qui m’écrit ceci [3] :

Au vu des éléments cliniques contenus dans la video « Michel D est content » : dysarthrie, propos mégalomaniaques, désinhibition des affects, éthylisme
chronique (antécédents d’autres passages télés) et comme nous sommes des
personnes intéressées puisque de son travail dépend notre bien-être
collectif... Je propose que nous rédigions une demande d’expertise
psychiatrique pour ce monsieur, à demander au procureur du Roi de Liège.

J’ai bien envie de le prendre au mot,...

Notes

[1Je les ai reprises dans un billet précédent : À propos des résultats des communales, en pensant qu’elle se suffisaient à elles-mêmes et ne devaient donc pas être commentées.

[2À moins que ce soit pas un conseiller en communication du ministre, puisqu’il semble que ce genre d’interventions rende son auteur populaire...

[3Et je précise qu’il faut lire tout ceci au premier degré de la façon la plus stricte.