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Vidéo-surveillance, traçabilité et comportements « anormaux »

lundi 20 novembre 2006, par François Schreuer

L’info me vient de Benoît Dupont, professeur à l’université de Montréal, qui écrit ceci sur son blog :

IBM mettra sur le marché dans les prochains mois des solutions de sécurité dites « intégrées » qui combinent des systèmes de vidéosurveillance et de contrôle d’accès à des logiciels « intelligents » d’analyse des données. Ces logiciels s’appuient sur des algorithmes pour détecter des comportements suspects ou anormaux, comme des véhicules stationnés dans des zones interdites aux alentours des aéroports, des individus circulant à contresens dans les couloirs d’accès aux transports en commun ou ne s’arrêtant pas aux caisses enregistreuses d’un magasin après avoir pris un produit dans un rayon. Les algorithmes utilisés permettent de lancer des alertes dès qu’un comportement anormal est détecté, ou de mener des recherches sur des individus ou des véhicules spécifiques parmi des milliers ou des millions d’heures d’enregistrement avec une efficacité bien supérieure à celle d’opérateurs humains. Cette tendance à l’intégration des équipements qui enregistrent des informations sur les déplacements des individus et des véhicules avec des logiciels qui permettent une analyse beaucoup plus systématique de ces informations aboutit au renforcement de la traçabilité des personnes. En effet, il s’agit ici de convertir nos allées et venues dans le monde réel en des données numériques aisées à analyser et à conserver, afin de pouvoir les fusionner aux données recueillies lors de nos incursions dans le monde virtuel.

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Est-il vraiment besoin de faire de longs commentaires ?

Lorsque nous avons fait la première action du Collectif liégeois contre la vidéo-surveillance — ça m’avait frappé ; mais de toute évidence cela va continuer — de nombreuses personnes, quidams, journalistes, hommes politiques, nous ont fait savoir de façon plus ou moins courtoise que nous étions quelque chose comme des paranoïaques hallucinés. J’aimerais que ces gens prêtent, ne serait-ce que cinq minutes d’attention, à ce qui précède.

D’ordinaire, je suis loin de défendre une position technophobe et ai plutôt tendance à considérer positivement un certain nombre d’avancées [1] techniques — lesquelles supposent simplement (mais c’est déjà beaucoup si l’on se réfère aux pratiques courantes) des mécanismes de contrôle démocratiques proportionnés à l’efficacité — parfois très grande — des technologies qu’il s’agit de contrôler. Autrement dit, je suis porté, dans bon nombre de cas, à concéder à la technique une neutralité axiologique, laquelle a pour conséquence de faire reposer tout le débat éthique sur les usages bien plus que sur les technologies en tant que telles. C’est sans doute là une position trop euphorique, un peu ébahie, naïve, « progressiste » pour tout dire ; car les outils nous formattent sans doute plus que nous n’avons de contrôle sur eux. Les usages ne sont pas innocents, jamais, et nous mettons en marche, avec la technique, des processus qui prennent assez rapidement leur autonomie sociale, symbolique, politique (et bien sûr économique), avec laquelle nous sommes rapidement contraints de composer. Vaste question.

Tout ça pour dire que dans le cas présent, je me pose sérieusement des questions sur l’usage légitime qu’il pourrait être possible de trouver à des mécanismes de traçage policier des individus dont il est question ici. Et dès lors, l’enjeu ne me semble pas être celui du contrôle du contrôle ou du contre-contrôle, mais bien celui de la manière dont il convient d’éradiquer, tout simplement, certaines technologies dont il me paraît évident qu’elles sont nuisibles à l’humanité.

Notes

[1Voyez : même les termes qui me viennent spontanément dans les doigts reflètent ce tropisme.