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Quelques notes à chaud à propos de VW Forest

vendredi 24 novembre 2006, par François Schreuer

La menace grondait, elle s’est avérée : un nouveau désastre social commence en Belgique et plonge dans l’hébétude les dix mille — et plus — travailleurs menacés. Il les place devant la menace du chômage qui — bien plus qu’une sécurité face au risque économique ou un droit fondamental — est devenu un véritable purgatoire ainsi qu’une indignité, conformément aux injonctions des théoriciens de l’état social actif et c’est d’abord cela qui constitue le « drame » qu’on commente aujourd’hui.

Tandis qu’à la bourse de Francfort, l’action VW est annoncée en forte hausse, les pouvoirs publics s’apprêtent à ramasser les plâtres. Au-delà de l’émotion légitime et de la colère qui saisit chacun de nous devant ce constat scandaleux, il est important de se poser quelques questions sur les raisons qui ont permis à la situation présente d’arriver et sur la manière dont il convient d’éviter qu’elle se reproduise ; non sans démasquer au passage quelques tartuffes.

Pourquoi licencier ? Ce n’est pas du côté du nationalisme supposé des dirigeants (voire des syndicats) allemands qu’il convient de regarder. Ce genre de dérivatif relève non seulement d’un registre douteux mais conduit surtout dans une impasse ceux qui cherchent à comprendre — ainsi qu’on le fait également en plaidant les sacrifices consentis par Forest dans le passé pour suggérer insidieusement la fermeture d’une autre usine à la place de celle-ci.

Il y a par contre, de toute évidence, une augmentation de la productivité — de 2 à 3 % par an selon l’économiste Paul De Grauwe — qui condamne à terme une bonne partie de l’emploi dans le secteur secondaire, malgré l’augmentation du nombre de voitures immatriculées que l’on observe encore. En tout état de cause, c’est important de ne pas le perdre de vue, cette réduction du travail humain nécessaire à assurer une production donnée est plutôt une bonne chose pour l’humanité.

Il y ensuite la contrainte écologique : il est paradoxal que peu de commentateurs aient fait remarquer qu’il y a une certaine cohérence à fermer des usines fabriquant des voitures dans une société qui doit absolument réduire sa dépendance à l’automobile pour assurer sa survie. Et quand les mesures nécessaires — aujourd’hui pourtant à peine ébauchées — auront été prises pour réduire sérieusement la quantité de voitures en circulation, voire assurer notre sortie de la civilisation de la bagnole, les conséquences sur l’industrie automobile seront encore bien plus conséquentes.

Ce sont là deux constats de nature, relativement incontestable pour autant que je puisse en juger. Bien plus que la fermeture de l’usine elle-même, le problème se trouve par conséquent dans notre organisation économique et sociale qui fait reposer sur les acteurs les plus faibles que sont les travailleurs le risque et le coût de la nécessaire évolution des modes de production.

Mais il y a aussi la mondialisation incontrôlée dans laquelle nous sommes pris et la perte de pouvoir démocratique sur l’économie qui l’accompagne, laquelle se traduit notamment par un dumping social éhonté et des délocalisations vers des pays à bas salaires ; délocalisations dont les principaux si pas les seuls bénéficiaires — tant les conditions de travail là-bas confinent souvent à l’esclavage — sont les détenteurs du capital ; délocalisations qui détériorent autant la vie des travailleurs de Forest que celle des paysans indiens ou des ouvrières chinoises. Aucune délocalisation extra-européenne n’intervient directement ici, pourtant, mais la redéfinition globale des règles du jeu qui lui est consécutive joue pourtant à plein. Car l’élément déterminant du choix de la direction allemande est probablement l’acceptation par les syndicats allemands d’une augmentation du temps de travail sans augmentation de salaire (ainsi que de la perte d’un certain nombre d’avantages sociaux), ce qui revient à une baisse de salaire réel. La mondialisation n’est plus seulement ce processus qui exporte la production dans les pays à bas salaires, mais bien aussi celui qui importe les bas salaires dans les pays riches, anticipation efficace, soit dit en passant, de l’augmentation prévisible et nécessaire des coûts de transports.

Loin de prendre sérieusement en compte ces trois éléments de fait, le seul discours que nos dirigeants politiques sont actuellement capables de tenir insiste sur la responsabilité des dirigeants de l’entreprise, et parfois sur celle des actionnaires. Les dirigeants de Volkswagen et ses actionnaires sont-ils en cause ? Sans doute : les « managers » qui ont su se montrer assez carnassiers pour être là où ils sont et qui ne rechignent pas à détruire la vie de milliers de personnes sont sans le moindre doute possible critiquables. Il en va de même — la lâcheté en plus — des actionnaires, qui exigent toujours plus de profit tout en jettant pudiquement un voile sur la manière dont il est obtenu. Mais ce constat n’a absolument aucune espèce d’effectivité s’il ne s’accompagne pas d’une remise en cause du système capitaliste, ce qu’aucun de nos gouvernants ne se hasarde à faire. Il est dans l’ordre (capitaliste) des choses qu’une entreprise capitaliste maximise son profit et se focalise exclusivement sur cet objectif. De même qu’il est « normal » qu’un actionnaire demande une rémunération maximale de son argent. Ceux d’entre eux qui sont tentés d’adopter d’autres comportements perdent tout simplement leur place dans le système et sont remplacés par des clones. Dès lors ce n’est pas aux comportements individuels qu’il convient de s’attaquer, mais au système qui les rend possibles et nécessaires.

S’il est sans doute trop tard, dans le cas présent, pour faire autre chose que gérer le désastre, des solutions de long terme existent pour éviter qu’il ne se reproduise. Ces solutions passent toutes par la construction d’une souveraineté démocratique supra-nationale capable de dicter sa loi aux multinationales et de reprendre au capital les 10 % en plus de la richesse nationale annuellement produite qu’il s’est accaparé au détriment du travail depuis les années ’70.

Cela s’appelle un programme social-démocrate et cela pourrait se traduire concrètement par les mesures suivantes :

  • L’instauration d’un impôt européen sur les revenus du capital, d’un taux égal à la moyenne de l’impôt sur le travail, lequel pourrait dès lors être légèrement revu à la baisse. Pour être effectif, cet impôt devra s’accompagner de l’abolition, au besoin par la force, des paradis fiscaux situés sur le territoire de l’Union, d’un cadastre des fortunes et d’un contrôle strict de la circulation des capitaux à travers les frontières externes de l’Union.
  • Le produit de ces deux impôts sera prioritairement affecté au renforcement des systèmes de protection sociale — qui pourrait notamment prendre la forme d’une allocation universelle pour tous les résidents européens, seule à même de répondre à l’enjeu de la précarité et dont le montant sera supérieur au seuil de pauvreté — ainsi qu’à des mesures susceptibles de permettre la transition de notre économie vers des modes de production, de déplacement et de consommation respectueux du climat.
  • Une réduction généralisée du temps de travail au niveau européen à quatre jours par semaine, comme l’a proposé l’économiste français Pierre Larrouturou.
  • L’abolition du dogme du libre-échange avec le reste du monde pour le remplacer par une notion d’échange équitable, qui conditionnerait l’entrée de biens et services dans l’Union européenne au respect par les fournisseurs d’un certain nombre de conditions sociales (salaire minimum, droits syndicaux,...) destinés à lutter contre le dumping social. Ce critère serait pondéré en fonction de la richesse des pays avec lesquels on commerce, ce qui permettrait d’appliquer des critères plus sévères aux États-Unis qu’au Togo, par exemple.

L’Europe apparaît en effet comme le seul échelon réunissant à la fois une taille critique susceptible de rendre possibles de telles mesures contraignantes tout en disposant de l’appareil institutionnel et d’un potentiel consensus politique pour les réaliser à moyenne échéance. Contre la logique nauséeuse et délétère qui prévaut actuellement dans le processus d’intégration du continent et qui consiste en substance à une mise en concurrence des territoires et des États, ce « modèle social » européen à créer pourrait ensuite constituer un exemple pour le reste du monde et une alternative capable de faire pièce aux tendances ultra-libérales qui sévissent actuellement.

Dès lors qu’on veut bien admettre que ces solutions sont possibles, qu’elles correspondent probablement aux aspirations de la grande majorité des Européens et que leur mise en oeuvre demande surtout un peu de détermination, on doit considérer qu’il est tout simplement indécent de la part de MM. Verhosftadt et Reynders, entre autres, de s’indigner de la fermeture de Forest alors qu’ils sont des opposants déterminés à toute les mesures qui auraient permis d’empêcher le drame. Quant au registre compassionel qu’ils ont choisi d’employer, il est carrément insultant. La seule attitude cohérente de la part de ces sinistres personnages serait de se taire et d’assumer les conséquences de leur libéralisme économique qui est en train de tous nous détruire, et la planète avec nous.