Les archives des Bulles

Et si c’était lui ?

mardi 5 décembre 2006, par François Schreuer

J’ai reçu hier, enfin, le premier numéro de mon abonnement à Politis, cet hebdo français qui est passé pas loin dernièrement de mettre la clé sous le paillaisson — pris qu’il était dans les turbulences qui ont suivi et suivent vraisemblablement encore les magouilles qui ont eu lieu à ATTAC France — et qui a opéré depuis lors un stupéfiant rétablissement, dont je crois que les gens de gauche ont tout lieu de se féliciter.

Qu’en dire de ce journal ? C’est la première fois que je m’abonne à une publication dont je n’ai jamais eu un exemplaire en main et c’est assez curieux de la découvrir pour la première fois dans sa boîte aux lettres. Je ne le connaissais donc, ce journal, que par des textes lus sur son site internet, notamment durant la campagne du référendum français sur le TCE. Il y aussi eu l’excellente chronique cinéma de Christophe Kantcheff lors du dernier festival de Cannes que j’ai suivie avec beaucoup d’intérêt ; or un journal qui a une bonne chronique de cinéma ne peut pas être foncièrement mauvais.

Au premier abord, l’objet met assez ouvertement en avant un look militant, coloré de rouge, affichant un graphisme assez carré en couverture. Beaucoup d’articles courts, quelques papiers plus fournis, dont un dossier central, cette semaine sur les dangers de la surveillance généralisée. Conformément à cette veine assez directe, il est imprimé sur papier journal relativement léger, ce qui me fait un peu peur pour la conservation des coupures [1]. La pagination est assez réduite : 32 pages, dont heureusement 28 de contenu effectif. Le peu de pub qu’on y trouve est donc loin d’être envahissante et est surtout éthiquement tout à fait tolérable (un festival de cinéma et un salon de produits écologiques).

Côté ligne éditoriale, ce qui est surtout intéressant dans ce journal est qu’il semble être un des rares en France, du moins parmi les journaux traitant directement de questions politiques, à encore enjamber régulièrement le fossé de plus en plus profond qui sépare pour le moment la gauche dite antilibérale [2] et la gauche social-démocrate qui subsiste (mais pour combien de temps encore ?) au sein des partis sociaux-libéraux que sont de plus en plus manifestement le PS et les Verts. En Belgique, il y a le Journal du Mardi qui mutatis mutandis tente de temps en temps de reproduire la même figure, avec plus ou moins de bonheur [3]

Et puis, surtout, si je saisis l’occasion d’en parler, ce n’est pas seulement parce que je trouve ce canard sympathique mais aussi parce qu’il a eu la bonne idée d’entamer le cycle de mon abonnement (et je lui en sais gré) par un numéro dont la une est consacrée à Jean-Luc Mélenchon, dont on trouve une longue interview et à qui est consacré l’édito, tentant de faire valoir l’idée (vraisemblablement quelque peu audacieuse) que Mélenchon peut mettre tout le monde d’accord sur son nom à la gauche du PS, reléguer les Clémentine Autain, Olivier Besancenot, José Bové, Patrick Braouezec, Marie-Georges Buffet et Yves Salesse au second plan et devenir le candidat du grand rassemblement de la gauche radicale. Quoi qu’il en soit, Jean-Luc Mélenchon est, je dois bien le dire, l’un des très rares personnages politiques contemporains que j’apprécie beaucoup, dont je partage une bonne partie des analyses et des prises de position, et à qui, de plus, je reconnaisse tout à la fois deux qualités essentielles que sont une envergure intellectuelle très au dessus de la moyenne de ses homologues ainsi qu’un véritable sens politique — ce mélange mal défini de talent oratoire éventuellement un peu gouailleur, de pragmatisme assumé fondé sur une une bonne compréhension de la tectonique politique compensé cependant par une solide ossature idéologique et à quoi vient s’ajouter une sorte de sixième sens permettant l’indispensable navigation à vue. Il va sans dire que la conjonction de ces deux qualités est particulièrement rare.

Son positionnement politique est en outre tout à fait intéressant à mes yeux. À l’instar, sur d’autres modes, d’un Gérard Filoche ou d’un Pierre Larrouturou, il appartient à cette gauche du PS français où l’on réfléchit (encore) beaucoup et où l’on produit un certain nombre de concepts opératoires pour faire avancer la gauche et l’Europe, entre autres choses, où l’on est, aussi, capable de jeter des ponts vers pas mal d’autres lieux de la gauche. Cette situation est sans doute l’une des plus plus délicates à tenir aujourd’hui mais elle est aussi des plus indispensables. Et j’ai le sentiment que le choix de l’adhésion au PS, même s’il va devenir de plus en plus intenable avec le nouveau virage à droite que ce parti vient de prendre en désignant Ségolène Royal comme candidate à la présidentielle, répond à une cohérence, à une logique d’ensemble rigoureuse et respectable de la part de Jean-Luc Mélenchon. Sans doute, s’il s’y était trouvé un peu plus de figures de sa trempe, le PS n’en serait pas là où il est maintenant.

J’ai rencontré — et découvert — Jean-Luc Mélenchon en 1999 lorsque, jeune secrétaire fédéral de la Fédération des Étudiant(e)s Francophones (FEF), je fus envoyé en délégation à Paris assister à un collectif national de ce qui était encore l’UNEF-ID (et est aujourd’hui (re)devenu l’UNEF), le syndicat étudiant français majoritaire avec lequel les relations de la FEF ont toujours été bonnes [4].

La réunion, qui durait deux jours, se passait en Sorbonne, comme on dit, dans un amphithéâtre secondaire dont les travées de bois patiné et d’acier noir s’alignaient presque verticalement les unes au dessus des autres, élément qui n’est pas anodin s’il s’agit de camper l’ambiance qui y régnait. Pour ce dont je me souviens, l’objet de la réunion consistait, beaucoup plus que la menée d’une dicussion, à permettre à de nombreux orateurs tous plus en voix les uns que les autres de haranger leurs collègues venus de tout le pays (chose qui a évidemment une toute autre signification en France qu’en « Communauté française Wallonie-Bruxelles ». Il s’agissait de véritables morceaux de bravoure qui se succédaient là, exécutés dans un style martial et définitif je n’ai jamais rencontré ailleurs qu’en France. Il émanait de tout cela une tension, une atmosphère de confrontation permanente entre une majorité pleine de morgue et une minorité ulcérée en conséquence. J’ai probablement dû prononcer moi aussi quelques mots devant cette assistance, mais, pour le très peu que je m’en souvienne, cela dut être calamiteux de confusion, ce dont les auditeurs ne se souviendront heureusement pas car il ma voix dans le brouhaha ne porta guère plus loin que le second rang.

Loin de l’indépendance politique (voire de l’apolitisme) professée en d’autres lieux, l’UNEF a toujours été clairement politisée et sa majorité de l’époque était de sensibilité ouvertement socialiste, et plus exactement proche de la Gauche socialiste [5]. Dès lors, une fois la séance officielle terminée en fin d’après-midi, point trop harassés visiblement par toute la fureur qui avait déferlé jusque là, les délégués de la majorité se retirèrent (tandis que les minoritaires faisaient probablement de même dans leurs chapelles respectives), nous prenant avec eux — dans une manoeuvre dont je ne sais trop si le protocole international des relations entres organisations étudiantes eut dû l’autoriser mais dont je fus bien content — pour s’en aller tenir leur réunion politique qui consistait pour l’essentiel en l’audition d’une allocution longue et tonique de Jean-Luc Mélenchon, que, dans mes souvenirs un peu brumeux, j’imagine volontiers qu’on avait introduit discrètement dans les lieux. Et le spectacle fut mémorable. Un véritable choc. Une révélation politique. Une leçon. Sans doute la verve et le talent oratoire — qui ne sont pas les moindres des qualités des orateurs politiques français, particulièrement en comparaison de leurs homologues belges — y furent pour quelque chose, mais ce ne fut pas tout, loin de là. La clarté de la pensée de cet homme, la vigueur de ses arguments, la rigueur de son propos et l’élégance de son parlé, je ne les ai guère retrouvés chez beaucoup d’autres, malgré que j’aie depuis lors assisté à un certain nombre de meetings politiques en France ou ailleurs et eu l’occasion en ces lieux d’entendre s’exprimer entre autres tout un aréopage de dignitaires socialistes pendant la campagne présidentielle de Lionel Jospin, une brochette de leader de la gauche radicale au forum social de Bobigny et d’autres encore. Aucun ne l’égalait.

La soirée s’est terminée dans un bar à vin de la place de la Sorbonne où les convives encaqués dans trop peu de mètres carrés furent d’une sobriété absolument remarquable en comparaison de leurs lointains parents louvanistes que je pouvais observer à l’époque (et desquels il m’arrivait bien entendu de faire partie), dont il faut bien dire à leur décharge que le miligramme d’alcool leur coûtait probablement 5 ou 6 fois moins qu’aux Parisiens. J’ai eu en cette occasion la possibilité d’une assez longue discussion avec Jean-Luc Mélenchon lors de laquelle je lui demandai qui étaient en Belgique les gens sur qui il comptait, ce à quoi il fut, je m’en souviens, bien en peine de répondre.

Par la suite, j’ai lu deux de ses bouquins, ce qui m’a permis d’appréciser la griffe littéraire et parfois philosophique qui en ressort. J’ai encore eu l’occasion de l’entendre à une ou deux reprises, puis même de publier l’un de ses articles en 2002 dans un dossier sur l’harmonisation européenne de l’enseignement supérieur que j’avais coordonné en 2002 pour la revue Politique. Et je suis bien entendu devenu un lecteur régulier de son blog, toutes occasions dans lesquelles je me suis renforcé dans l’idée que ce Monsieur est décidémment une très grande figure intellectuelle et politique de la gauche.

Tout ça pour dire que s’il devait lui arriver d’être appelé à jouer un rôle important dans la suite des événements de la nouvelle gauche qui se construit, comme le suggère Denis Sieffert, je crois qu’il n’y aurait qu’à s’en féliciter.

Notes

[1D’autant que les textes ne sont malheureusement pas disponibles sur le net, même pas pour les abonnés, gasp !

[2Bon, je trouve ce mot pas trop bien choisi, mais je ne vais revenir là-dessus maintenant.

[3Et avec, il est vrai, beaucoup d’acrimonie pour Ecolo et énormément de compréhension pour le dirupisme, mais, là aussi, c’est une autre histoire.

[4Notamment parce que ces deux organisations faisaient partie, avec quelques autres (italiens suisses, allemands), des rares membres d’ESIB à défendre historiquement une ligne clairement à gauche au sein de la très eurocrate ESIB, la structure chapeautant le minable ersatz de concertation sociale entre les étudiants et les instances européennes (lesquelles ont d’ailleurs souvent exercés sur les principaux responsables d’ESIB une attraction telle que je me suis laissé dire que certains d’entre eux sont devenus des représentants de la Commission européenne auprès des étudiants plutôt que l’inverse). ESIB était, en tout cas à l’époque, très marquée par les scandinaves et surtout par les organisations issues des pays d’Europe de l’Est. Pour les uns comme pour les autres, la démocratisation de l’enseignement (sans même parler de la liberté d’accès à l’enseignement supérieur) était loin, très loin, de faire partie des priorités. On trouvait également les faluchards de la FAGE, organisation chapeautant des collectifs folkloriques partout en France et défendant soi-disant une ligne apolitique, autrement dit très concrètement alignée à droite. À l’époque, toutefois, c’était un représentant de l’UNEF, Rémi Bourdu, militant socialiste, qui occupait la présidence (le poste de « chairperson » dans la terminologie gender-neutral en usage en ces lieux), ce qui rendait les alliances internationales d’autant plus importantes pour l’UNEF. Depuis lors, l’UNEF-ID s’est « réunifiée » en une grande UNEF, mais c’est vraiment là une autre histoire.

[5Ce courant particulièrement vivace du PS français dans lequel ont cohabité plus d’une décennie durant Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray, lequel s’est aujourd’hui reconverti en porte-flingue de François Hollande ; accessoirement porté sur la défense inconditionnelle des crimes d’Israël ou sur la promotion de l’ultra-sécuritaire en politique intérieure.