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Jeux de dupes autour de VW Forest

mardi 5 décembre 2006, par François Schreuer

J’ai beaucoup de difficultés à comprendre ce qui se passe dans l’affaire de « VW Forest », je dois bien le dire. J’ai écrit, très rapidement, un premier texte, assez long [1], que je me résous à publier ici (en l’antidatant à date d’écriture) malgré les gros problèmes qu’il me pose. À défaut d’approfondir les jugements sur l’état du monde et les grands programmes pour l’avenir que je m’étais hasardé à ébaucher dans ce premier texte, choses nécessaires sans doute, il est toujours possible et fréquemment plus instructif de se contenter de poser quelques questions périphériques sur les incohérences apparentes de cet événement.

Le constat le plus difficile à poser, c’est celui du deux poids deux mesures, qui devrait pourtant sauter aux yeux. Il est terriblement difficile à poser, ce constat, parce que la moindre des choses qu’on puisse faire vis-à-vis de travailleurs qui perdent leur emploi est d’exprimer une solidarité, d’autant plus indispensable que les systèmes de protection sociale sont en recul et que la perte d’un emploi constitue par conséquent un événement véritablement dramatique pour une personne. Et puis, il y a le système médiatique, dans lequel on finit peu ou prou par être pris, même quand on reste un obscur commentateur de l’actualité politique : la simplification extrême qui caractérise le débat public garantit quasiment à celui qui exprimerait son étonnement devant le bon traitement qui est somme toute réservé aux travailleurs de Forest — et je précise pour prévenir tout emballement que je vais justifier cette formule un peu plus loin — de se voir séance tenante considéré comme un odieux collabo du patronat et cloué au pilori médiatique, lequel est pourtant presque entièrement constitué d’une hypocrisie épaisse.

Car pourquoi la classe politique au grand complet est-elle montée au créneau pour s’indigner de l’affaire ? Certes, VW-Forest aura été jusqu’à ces derniers jours le plus gros employeur industriel du pays, devant Cockerill soi-même. Certes, vu le nombre des emplois directs et indirects qui sont menacés, énormément de personnes verront leur existence chamboulée par cette restructuration. Soit. Reste que Forest représente somme toute une fraction relativement réduite du nombre de chômeurs en Belgique. Reste que le fait que 40 % des jeunes liégeois soient au chômage (ou des chiffres semblables dans d’autres villes ou régions) provoque somme toute une indignation beaucoup plus contenue. Et que la manière, c’est important de le souligner, dont le pouvoir politique se comporte généralement vis-à-vis des chômeurs tient plus de la répression que de la solidarité. Alors pourquoi cette distinction, ce véritable découplement de registre entre d’une part des chômeurs largement dépeints comme coupables — coupables de n’est être pas assez entrepreneurs d’eux-mêmes, de n’être pas assez performants — et indignes — en tant qu’ils sont des assistés, qu’ils vivent au crochet de la société — et d’autre part des futurs chômeurs à qui on veut manifestement éviter le sort sinistre de rejoindre la première catégorie. Après tout, selon la logique dite de l’état social actif qui est à l’oeuvre dans la stigmatisation, voire la criminalisation actuelle des chômeurs, ne pourrait-on pas reprocher aux travailleurs de Forest de n’avoir pas anticipé le risque de leur licenciement, en préparant leur reconversion ? Pourquoi, parmi des personnes qui seront d’ici très peu de temps dans une situation parfaitement similaire, certains bénéficient-ils de la munificence publique tandis que d’autres sont honnis comme des malpropres ? Un sentiment d’identification des (autres) travailleurs [2] à qui « ça peut arriver aussi » joue sans doute,... mais est-ce tout ?

Et pourquoi de nombreuses entreprises privées et des services publics [3] ont-ils immédiatement proposé de réengager des travailleurs venant de Forest, alors qu’il y a plusieurs centaines de milliers de chômeurs dans ce pays ? De deux choses l’une : soit parce que ces travailleurs sont qualifiés et réputés pour la qualité de leur travail au point de répondre à une demande de l’industrie, mais dans ce cas il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure pour eux et la « solidarité » ministérielle devrait trouver à s’exprimer en d’autres lieux où elle est plus nécessaire. Soit les travailleurs qui seront virés de l’usine de Forest se retrouveront dans une situation similaire à celle de tous les autres chômeurs et, dans ce cas, pourquoi sont-ils les seuls à qui on propose de l’emploi ? Dans les deux cas, les travailleurs de Forest sont mieux lotis que les centaines de milliers de chômeurs que compte ce pays. Ils sont aussi mieux lotis que les centaines de milliers d’autres précaires dont il n’est même pas certain que l’existence soit attestée aux yeux des cadors de la politique qui ont roulé des mécaniques ces derniers temps.

Le piège dans lequel il ne faut absolument pas tomber, et je sais que je m’en approche dangereusement, c’est celui qui consiste à « jouer » les moyennement faibles contre les faibles [4]. Car les travailleurs de chez Forest, si l’on y regarde bien, ne gagnaient pas si mal leur vie que ça, n’est-ce pas, est-on peut-être tenté de penser. C’est là une grave erreur ; que la pénibilité du travail industriel, les lourdeurs du travail de nuit suffisent, entre autres, à réfuter. Les puissants n’attendent que la division, chacun doit le savoir ; le Divide et Impera fonctionne mieux que jamais.

Mais la connaissance de ce piège ne suffit pas ; il nous faut aussi la connaissance du tabou que génère le piège, de l’interdiction mentale que s’est véritablement construite la majorité de la gauche — et c’est là une caractéristique partagée aussi bien par le pensée sociale-démocrate que par l’extrême-gauche et même par le social-libéralisme qui domine largement aujourd’hui, c’est-à-dire au final par pas loin de 99 % de la classe politique autorisée —, par pure idéologie, à penser l’émergence de luttes horizontales, ce qui interdit de comprendre en quoi cette émergence est parfois inéluctable pour en prévenir les irruptions et en atténuer les effets. Il y là un véritable interstice ouvert au plus profond de la symbolique et de l’argumentaire travailliste, une véritable brèche où ont visiblement décidé de s’engouffrer aujourd’hui quelques stratéges d’entreprise, mais aussi l’un ou l’autre spin doctor (dont au moins un du côté du 16 rue de la Loi), pour notre plus grand péril à nous qui tentons de lutter pour quelque chose comme l’égalité.

Il y a là, et l’évidence en apparaît aujourd’hui de façon lumineuse, comme un véritable levier médiatique et politique pour forcer certaines régressions qui ne pourraient jamais passer sans cela. Tout s’est éclairé dimanche après l’intervention de Guy Verhofstdt sur la VRT (photo), où il clairement annoncé le deal : une partie de l’emploi sera sauvé (grâce à l’arrivée soi-disant providentielle mais surtout extrêmement vague et incertaine de tel nouveau modèle de voiture dans l’usine), mais ce sauvetage devra être payé, au prix réduction des coûts, autrement dit une augmentation du temps de travail, une baisse des salaires réels, des primes et d’autres avantages dont bénéficient aujourd’hui les travailleurs.

C’est comme un scénario bien rôdé. VW annonce la fermeture d’une de ses usines les plus productives (dont on peut se dire qu’elle n’a vraiment pas intérêt à la fermer), provoquant un émoi généralisé (ainsi, pourquoi s’en priver, qu’une hausse du titre de la société dans les diverses places financières où il s’échange). Le premier ministre, en sérieuse difficulté à six mois des élections, monte sur son blanc destrier pour s’en aller convaincre (comme si le registre de la conviction avait une quelconque pertinence à l’égard d’une multinationale) les patrons de la firme allemande (qui sont accueillis à Bruxelles comme des chefs d’Etat) de renoncer à leur dessein sacrificiel et, contre toute attente, il obtient gain de cause (et les journer de titrer sur la « lueur d’espoir » qui réapparaît). On ne connaît pas encore l’impact de cette affaire sur la cote de popularité dudit Verhofstadt, mais il y a gros à parier qu’elle va connaître une soudaine embellie dans les semaines qui viennent. Cependant, comme de bien entendu, Verhofstadt a beau être valeureux et avoir obtenu que VW ne licencie que la moitié des ouvriers initialement destinés à l’équarissage, il ne peut pas tout, on le comprend bien, et il faudra donc accepter de passer par un compromis, figure politique qui, pour des raisons paraît-il culturelles, a bonne presse en nos contrées. Ce dont il résulte que les deux années qui viennent seront de vaches maigres — il y a fort à parier que le délai sera mis à profit par VW pour dégrader substantiellement les statuts de ses travailleurs, ce qui est tout sauf banal —, que les salaires vont baisser et qu’on licenciera quand même quelques milliers de personnes dans l’usine et chez ses sous-traitants.

Pendant ce temps, selon toute vraisemblance, VW continue à bénéficier des dérogations fiscales que sont en Belgique les centres de coordination et, de façon plus générale, d’aides très conséquentes des pouvoirs publics [5]

Les travailleurs de VW, quant à eux, sont pris dans un jeu terriblement complexe où la sollicitude exagérée dont ils font l’objet est surtout destinée à les anesthésier (est-ce vraiment un hasard, à votre avis, si l’annonce de l’arrivée du nouveau modèle de voiture a eu lieu la veille de la manif ?), à les prendre dans une stratégie de containment psychologique et affectif, bien plus efficace que la stratégie de gestion violente initialement entrevue : les autopompes un moment annoncées ont bien vite été rangées au placard pour laisser place à des procédures plus fines, plus perverses. À cet égard, un scénario de la semi-fermeture qui tue dans l’oeuf toute vélléité de lutte — en conditionnant l’avenir à la bonne tenue des troupes, en divisant les travailleurs entre ceux qui vont rester et ceux qui vont partir, en maintenant une incertitude générale le temps de pourrir la situation, de miner les organismes et d’épuiser les esprits — est de toute évidence infiniment plus intelligente de la part du patronat qu’une fermeture complète et immédiate du site de production qui aurait ligué tout le monde contre eux. Et les voies de sortie sont tellement loin que tout cela n’incite pas à la lutte,..

Conclusion : en quelques semaines d’une véritable blitzkrieg d’une élégance rare en matière de science militaire (car c’est bien de cela qu’il s’agit), VW a augmenté son profit et obtenu le licenciement d’une part conséquente de son personnel tout en passant presque au final pour un club de bienfaiteurs.

Quant aux précaires, brièvement évoqués plus haut, qu’advient-il d’eux ? Eh bien, ils sont en augmentation, sans le moindre doute : tout à fait exactement, leur nombre ne cesse de croître, puisqu’il ne sont, on ne voit bien, pas loin d’être maintenant rejoints par des métallos travaillant dans l’industrie automobile, chose qui — pour ce que d’aucuns se sont plus à appeler dans un époustouflant oxymore « aristocratie ouvrière » (en ces temps de sidérurgie révolue) — constitue quelque chose comme un paradoxe salement difficile à assumer pour les tenants du modèle travailliste, qui continueront donc probablement à diffuser d’épais rideaux de fumée qui leur permettront de ne pas voir la réalité pendant quelques temps encore.

Car qui aura bougé le petit doigt de la couture du pantalon ? Pas grand-monde. Et surtout pas les représentants des travailleurs pour qui l’emploi peut toujours, de toute évidence, se payer à n’importe quel prix. C’est d’ailleurs pour manifester mon désaccord le plus vif avec cette mythologie que — quoique solidaire, comme je l’ai, dit de ces énièmes victimes du libéralisme économique que sont les travailleurs de VW Forest et par ailleurs partisan d’une réduction du temps de travail, mais ça ne change rien au problème — je me suis délibérément abstenu de participer à la manifestation de samedi dont les mots d’ordres aussi creux qu’inoffensifs [6], si on les ajoute aux circonstances décrites quelques lignes plus haut, permettent sans problème de comprendre la désaffection qui semble avoir frappé cette manifestation ainsi que l’absence générale de mouvement social véritablement revendicatif jusqu’à présent (et je n’espère qu’être démenti), quoique ce constat posé trop ouvertement ne soit pas lui-même sans quelques conséquences performatives auxquelles il convient de prendre garde et que seule la faible audience de ces pages et de leur auteur m’autorise à poser.

L’emploi, dis-je, plus que jamais, constitue une drogue dure dont sont maladivement dépendants « nos » dirigeants sociaux-libéraux-populistes aux abois, aussi acharnés à détruire les protections sociales et à empêcher la construction d’une souveraineté économique supra-nationale digne de ce nom, susceptible de faire pièce aux vélléités nuisibles du capitalisme transnational et financiarisé, qu’ils sont empressés à satisfaire aux exigences du système populo-spectaculaire (télévisé, ça va sans dire) qu’exige leurs egos infantiles. Il est aussi et par conséquent, et c’est surtout là que c’est vraiment très douloureux, un viatique qui tient de la potion magique dans les mains de capitalistes qui n’ont pas fini de faire monter le taux de profit.

L’Europe sociale, pendant ce temps, pourra une fois de plus se brosser tandis que tels chroniqueurs du Monde aussi raffinés que médiocres pourront se délecter à répéter sans fin qu’il ne s’agit que d’un mirage.

Notes

[1La primeur de ce texte a été réservée à quelques amis et a permis une intéressante discussion avec eux, qui a surtout fait apparaître limites et contradictions en grand nombre. Ce texte a été proposé, avec ce qui m’apparaît rétrospectivement comme de la précipitation, pour être publié dans un quotidien, lequel l’a fort heureusement refusé ; refus qui, s’il m’évite d’avoir dit trop haut quelques bêtises, m’a néanmoins laissé longuement aphone sur la question, ce que certains lecteurs de ces pages ne sont pas sans me reprocher. Je publie donc ce premier texte ainsi que celui qui suit, à fin d’alimenter la discussion, tout en me permettant d’insister pesamment sur le fait que je considère ce carnet comme une sorte de cahier de brouillon dont je sais gré à mes lecteurs de corriger les erreurs. On verra bien, pour la suite, si je parviens à digérer les quelques éléments intéressants de ces premiers jets pour en faire quelque chose de plus solide, mais ce n’est sans doute pas pour tout de suite.

[2Lesquels occupent bien entendu une place centrale dans la représentation la plus communément partagée de ce qu’est un électeur.

[3Désolé, la locution « entreprise publique » ne m’agrée décidémment pas !

[4« Les travailleurs contre les travailleurs » pouvait-on dire à l’ère fordiste, mais quand la notion de travail elle-même se délite dans un temps reformulé et l’atomisation de la classe sociale des exploités, tout cela n’est plus si simple.

[5Qui sont, soit dit en passant, globalement réservées aux multinationales qui n’en ont pourtant pas le moindre besoin, au contraire des PME.

[6Si ce n’est la solidarité internationale, qui tarde pourtant terriblement à se mettre en pratique au niveau européen.