Les archives des Bulles

J’ai rencontré un « terroriste »

samedi 9 décembre 2006, par François Schreuer

Je me désassoupis prestement en entendant l’annonce en flamand et en sentant le train ralentir, nous arrivons à Gand Saint-Pierre. J’ai de la chance en sortant de la gare : la pluie qui verse depuis le matin s’est arrêtée pour un instant et je peux m’engager sur les pistes cyclables parfaites de la ville flandrienne en restant presque au sec. Le froid humide qui transperce mes vêtements me fait cependant à accélérer et, en dix minutes de pédalage intensif au milieu des étudiants qui profitent comme moi de l’éclaircie, j’arrive dans la Nieuwandeling, où se trouve le but de ce passage à Gand.

Il y a quelque chose de paradoxal à ce que ce soit dans cette ville qu’il faille se rendre. Car elle concentre à mes yeux de francophone beaucoup d’aspects de la Flandre telle qu’elle peut se présenter sous son meilleur jour : il s’agit probablement de la plus belle ville de Belgique, il s’agit aussi d’un des lieux d’activisme culturel, social et politique les plus actifs du pays. Je me souviens que la première fois que je l’ai visitée, c’était pour y manifester contre l’entrée d’un élu du Vlaams Block dans le conseil d’administration de l’université.

Je n’ai guère de mal à trouver la prison, reconnaissable à trois lieues dans son architecture indéfinissable, typique de ces (trop) nombreux édifices carcéraux dont nombre de villes belges sont encore aujourd’hui affligées. Il s’agit du style « Tudor », je pense, une sorte de néo-vieux qui a mal vieilli et qui évoque immédiatement dans mon esprit ces cartes postales de l’ancienne et tellement lugubre prison de Saint-Léonard à Liège, qui devait donner des cauchemars aux enfants du quartier et a aujourd’hui laissé place à un parc public ; je pense aussi aussi aux restes de la clinique de Bavière ou à aux guérites de l’ancienne caserne du Boulevard de la Constitution, de l’autre côté de la Meuse, toutes institutions créées avec l’invention de la biopolitique. La façade que j’ai devant moi, organisée autour d’un grand porche, repose sur une lourde assise en pierre bleue, surmontée d’un mur de briques d’un vermeil épuisé, liserées de pierre aux arêtes ainsi qu’autour des fenêtres à meneau qui scandent l’ensemble à intervalles réguliers, surmontées chacune d’un arc en plein-ceintre qui ne les embellit pas. Pour l’esthétique, sans doute, la bâtisse, comme tant d’autres du même genre, est surmonté de merlons percés de meurtrières, du style le plus raffiné, qui s’appuient par endroits sur une sorte d’entablement lourdaud. Le tout dégage une atmosphère de corps de garde et l’on s’attend presque à voir sortir quelque hussard emplumé d’une des deux guérites qui, comme sur le boulevard de la Constitution, flanquent le portail principal, guérites dont l’une des deux est en fait la porte d’entrée dans laquelle je ne tarde plus à me précipiter car la pluie a repris.

Le temps qu’on daigne s’apercevoir de ma présence, j’ai le temps de me rendre compte que je viens de mettre les pieds dans une prison pour la première fois de ma vie. Je me rends compte aussi que mon univers mental est bien pauvre en représentations du monde carcéral. Il y a bien ces images tournées par les télévisions lors des grèves des gardiens ou à l’occasion de quelques incarcérations médiatiques, mais guère plus. De toute évidence, il y a là comme un déni, une envie de ne pas voir. L’honnête citoyen est trop souvent persuadé que ce qui se passe dans les prisons ne le concerne pas — réflexe compréhensible mais dangereux. Je pense aussi qu’au moins ces vieilles prisons ont ceci de bon qu’elles sont construites au coeur des villes, ce les rend sans doute plus accessibles aux visiteurs. Car en punissant quelqu’un, à tort ou à raison, on punit aussi ses proches. C’est là une autre évidence que notre pudeur démocratique ignore volontiers et qui me saute au visage avec le regard d’une fillette de dix ans tout au plus patientant là avec sa mère.

Mes rêveries sont finalement interrompues par la préposée à l’accueil, qui me demande l’objet de ma visite. S’ensuivent quelques tracasseries administratives autour du fait que mon nom a été mal orthographié dans la liste des autorisations et je dois insister à plusieurs reprises pour que mon interlocutrice consente à faire autre chose que me montrer la porte de sortie : photographie, impression d’un badge, passage au détecteur de métaux, etc, le tout dans un sabir que mon néerlandais plus que sommaire n’alimente guère et surtout dans l’ambiance déplaisante qui correspond bien, bizarrement, aux lieux communs qu’on se représente volontiers sur ce genre d’endroits. Gardien de prison, ce n’est pas spécialement l’occupation la plus marrante dont on puisse rêver. Avec tout ça, j’ai probablement manqué l’heure de la visite car je peux patienter près d’une heure en compagnie d’une famille et d’un jeune homme taiseux dans une petite salle d’attente en sous-sol. Y passent des clips de David Bowie et d’autres choses sur une télévision qui semble avoir été adaptée pour les lieux puisqu’elle est elle-même enfermée dans un gros caisson, comme pour la protéger de je ne sais pas trop bien quelle menace. Je tremble un instant à l’idée que j’ai laissé, de manière somme toute assez inconsidérée, mon vélo pliable caché derrière la porte d’entrée, car il n’est manifestement pas prévu que les visiteurs puissent arriver à vélo, ce dont je ne me suis évidemment pas soucié. J’ai finalement misé sur le fait que personne n’a vraiment intérêt à voler un vélo dans une prison et il semble que, pour le coup au moins, le calcul n’aura pas été trop désastreux puisque ma bécane m’attendait à la sortie. La prochaine fois, je me munirai de quelques cadenas.

L’heure de la visite arrive enfin et, quelques portes blindées plus loin, ma route se sépare du petit groupe de visiteurs qui s’était entre-temps constitué. C’est que si les autres visiteurs sont là pour des « droits communs », je viens en ce qui me concerne rendre visite à un prisonnier politique. Il est peu probable, bien sûr, que l’administration pénitentiaire partage ce point de vue et cautionne cette terminologie ; il n’empêche qu’elle l’accrédite sérieusement par le traitement discriminatoire qu’elle réserve à Bahar Kimyongür, qui est considéré comme un détenu « dangereux » et à ce titre privé entre autres choses d’accès à la bibliothèque ou de recevoir des visiteurs dans une situation décente. Peut-être, probablement, est-il, pourtant, de tous les condamnés qu’enferme cette prison, celui qui a le moins à se reprocher. Qui sait les histoires de tous les détenus d’une prison ? Qui peut croire qu’une justice capable des verdicts abjects de Bruges et de Gand n’est pas capable de bien des erreurs judiciaires ? Quelques portes plus loin, qui sont refermées et verrouillées derrière moi, m’enfonçant un peu plus profondément au coeur du bâtiment — ce qui ne manque pas de faire ressurgir quelques remugles de cette vieille claustrophobie qui m’a interdit de monter dans un ascenseur pendant presque toute mon enfance — je suis enfin introduit dans un parloir. Et là, tout de suite, le sourire de la personne que j’ai en face de moi et que je rencontre pour la première fois, le sourire de Bahar envahit littéralement l’espace qui nous sépare. Le contraste avec tout ce qui a précédé est saisissant. Le froid glaçant des murs s’évanouit et malgré l’épaisse vitre qui coupe en deux ce parloir minuscule, une chaleur s’installe immédiatement.

On fait les présentations, et il me laisse à peine m’enquérir de sa situation qu’il s’inquiète déjà de savoir comment vont les gens du dehors, ceux-là qui le soutiennent avec une ardeur remarquable. La conversation roule vite sur la situation internationale, l’Amérique latine notamment, puis sur la situation des défenseurs des droits de l’homme en Belgique. Je lui parle de l’histoire de Bob le Précaire. Il me demande de saluer pour lui quelques amis que nous avons en commun. Il dégage tout au long de la petite heure d’entretien que nous avons, une impressionnante sérénité, une stabilité émotionnelle dont je ne pense pas que je serais capable si je devais un jour me retrouver à la place où il est aujourd’hui. L’absence de livres lui est cependant pénible ; il n’a pour le moment qu’une bible. Je lui parle d’Antonio Negri qui a écrit un bouquin remarquable en prison après la lecture du livre de Job, mais l’ancien testament ne fait pas partie de la version dont il dispose.

Le temps s’écoule très vite et il est bientôt l’heure de partir. La sortie se fait plus rapidement que le trajet inverse, à peine ponctué par une opération de vérification dont je ne comprends pas le sens puisqu’il s’agit de glisser la main gauche dans un orifice pratiqué dans un petit cube de bois d’où sort une légère lumière rouge. Les détenus sont-ils marqués à l’encre sympathique ? Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, je me retrouve bientôt dehors.

C’est sous une pluie battante que je regagne la gare où je retrouve un ami habitant à Gand qui prend opportunément le même train que moi. Longue discussion intéressante avec lui qui un des très rares libéraux cohérents que je connaisse, c’est-à-dire qu’il s’indigne réellement des atteintes aux libertés fondamentales qui se produisent aujourd’hui en Belgique, notamment suite à l’adoption des lois « antiterroristes », contrairement à 99 % des soi-disant libéraux de notre paysage politique, odieux tartuffes qui s’accommodent sans la moindre difficulté qu’on mette sous leurs yeux en prison un citoyen innocent de tout crime, mais qui a sans doute à leurs yeux le tort impardonnable d’être un communiste convaincu. Quant à cet ami ferroviaire, malgré les désaccords politiques nombreux qui me séparent de lui, je lui sais gré de sa rigueur, sans doute d’abord parce qu’elle me donne beaucoup d’espoir.

Si vous ne savez pas qui est Bahar Kimyongür et quelle est son histoire, il est urgent que vous alliez faire une visite sur le site du CLEA. Vous trouverez aussi une série d’articles sur le dossier que consacre le portail mouvements.be au procès du DHKC-P.

Par ailleurs, j’ai écrit deux autres billets sur ce blog qui pourront utilement compléter celui-ci :

Illustration : gravure III des prisons de Piranèse.